Arts

Exposition : « Des lions et des hommes », 400 siècles de relations entre crainte et fascination

L’exposition « Des lions et des hommes », sur le site de la grotte Chauvet II. © Chauvet II

Sur le site de la grotte Chauvet II, dans le sud de la France, l'exposition « Des lions et des hommes » retrace quatre cents siècles de relations entre les hommes et les félins. À rebours des idées reçues.

La passion des hommes pour l’ivoire a, la plupart du temps, de fâcheuses conséquences. Le réchauffement climatique dû aux activités humaines a, la plupart du temps, de très fâcheuses conséquences. Ce sont pourtant ces deux tendances conjuguées qui ont permis, en 2015, une découverte extraordinaire dans les rives gelées de la rivière Uyandina, en Sibérie. C’est là, en effet, qu’une entreprise russe autorisée à rechercher de l’ivoire de mammouth dans le permafrost est tombée sur deux petites boules de poils littéralement momifiées par le froid. Les études effectuées par la suite sur ces animaux ont montré qu’il s’agissait de lionceaux des cavernes (Panthera leo spelaea) morts il y a quelque 48 500 ans…

Aujourd’hui, il n’existe dans le monde que quatre exemplaires ainsi conservés de cette espèce de félins, éteinte en Europe depuis 12 000 ans. L’un d’eux, baptisé Ulyan et conservé dans une vitrine à – 23 °C, est de manière exceptionnelle visible par le public en Ardèche (France), sur le site de la grotte Chauvet II, à l’occasion de l’exposition « Des lions et des hommes », qui s’y tient jusqu’au 22 septembre 2019.


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Pourquoi montrer un lion des cavernes sibérien dans le sud de la France ? Simplement parce que c’est là – jusqu’à preuve du contraire – qu’il est possible de contempler les premiers témoignages de la très longue relation, quatre cents siècles au bas mot, unissant les félins et les hommes. « Dans la grotte Chauvet, les premiers artistes ont laissé la trace magistrale de complexes compositions de chasse, où le lion est le maître des animaux, comme l’écrit la commissaire d’exposition Maria Gonzalez Menendez. Cette grotte ornée présente un nombre étonnant de dessins de lions des cavernes, mais plus surprenant encore est le rendu presque humain de ces fauves : avec des regards pénétrants habités d’une force que ne possède aucun autre animal dans la grotte. » Petites précisions qui ont leur importance : sur les quelque 150 représentations pariétales de lions des cavernes connues dans le monde, 75 viennent de la grotte Chauvet, et les spécialistes les font remonter à la période dite aurignacienne (entre – 40 000 et – 28 000 ans).

Ivoire de mammouth

Si en toute logique l’exposition débute donc au paléolithique supérieur, le voyage proposé au visiteur survole les siècles, et la plupart des continents, jusqu’à nos jours, décryptant à travers les différentes représentations des félins, les relations que les humains entretinrent avec eux. « Le fait d’avoir une stratégie collective de chasse a sans doute beaucoup joué dans l’identification à cet animal, note la préhistorienne Valérie Moles. De même que le caractère protecteur des lionnes avec leurs petits a sans doute contribué à établir le lien que l’on retrouve fréquemment entre félin et féminin. »

La plus ancienne sculpture connue d’homme-lion a été découverte dans la grotte de Hohlenstein-Stadel, dans le Bade-Wurtemberg (Allemagne). Sculptée en ivoire de mammouth, elle date aussi de la période aurignacienne (entre – 37 000 et – 32 000 ans), à une époque où la figure humaine était peu représentée. « L’homme-lion est un gage du lien étroit qui existait entre le genre humain et la nature », selon Carole Fritz, la directrice de l’équipe scientifique de la grotte Chauvet. Ce lien va évidemment évoluer au néolithique (– 8 500 à – 6 300), à l’heure où l’homme commence à dominer la nature, à élever des animaux qu’il doit protéger, pour sa propre survie, de la prédation des fauves.

L'homme-lion retrouvé dans la grotte de Hohlenstein-Stadel © Wikimedia Commons / Dagmar Hollmann

D’héritage néolithique, l’image du lion est couramment liée à celle de la divinité féminine

Déjà, l’image du lion acquiert une ambiguïté qu’il va conserver au cours des siècles : le félin représente à la fois une menace et une protection. « D’héritage néolithique, l’image du lion est couramment liée à celle de la divinité féminine. Associé à Ishtar, déesse de la Sexualité et de la Guerre, le lion parcourt l’iconographie des temples et des villes mésopotamiens, notamment à Babylone », peut-on lire dans le catalogue de l’exposition. Quoique peu présent dans la vie quotidienne des peuples du Moyen-Orient, le lion y jouit d’une surreprésentation artistique, sa force fascine, sa domination est source de gloire, sa domestication assure sécurité et protection.

Symbole solaire

Qualifié de « fauve au regard furieux » dans l’Égypte antique, le lion est vénéré comme un animal sacré, notamment dans le temple de Léontopolis-Mûqdam. Sa crinière inspire sans doute la coiffe royale qui encadre le visage et descend des deux côtés jusqu’aux épaules… « Il prête également ses traits à plusieurs divinités, féminines pour la plupart : à la fois plus féroce et plus douce que le mâle, la lionne suscite une crainte mêlée d’admiration, lit-on encore dans le catalogue. Telle est la déesse Sekhmet tantôt destructrice, tantôt protectrice, selon qu’elle provoque mort, sécheresse et épidémies par sa fureur, ou qu’elle est associée à la crue du Nil, porteuse de vie et de fertilité. Apaisée, Sekhmet “la puissante” laisse place à la déesse Bastet, le fauve déchaîné se change en lionne maternelle et tendre. » Symbole solaire, Panthera leo peut aussi renvoyer à l’eau et à la fertilité : la crue du Nil avait lieu au mois d’août, quand le soleil entrait dans la constellation du Lion. De là viendraient les nombreuses gueules ornant les fontaines, chez les Grecs et les Romains.


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D’ailleurs, dans la mythologie grecque, puis à Rome, les qualités attachées au lion sont peu ou prou les mêmes qu’au Proche-Orient. Le trône de la déesse Cybèle est ainsi gardé par deux fauves, tandis que la sphinge ou le griffon peuvent avoir un rôle destructeur ou protecteur. Affronter cet animal puissant demeure l’apanage du héros : Héraclès ne se bat-il pas à mains nues contre le lion de Némée, avant d’en revêtir la peau ?

Toque léopard

Masque du théâtre traditionnel sogobo, population Bamana, Mali. © Laureline Fusade/Grotte Chauvet 2/Ardèche

De cette longue tradition vient sans doute l’image de « roi des animaux » dont l’Occident continue d’affubler le lion. Mais l’exposition a le mérite d’aller plus loin, en s’intéressant aux autres continents et aux autres félins, comme le tigre, le léopard, le jaguar ou la panthère des neiges. Apparaissent ainsi à travers les superbes objets présentés des similitudes et des différences frappantes qui disent à la fois notre fascination pour les félins et notre riche créativité.

En Afrique, l’animal-roi n’est pas le lion mais plutôt le léopard. La robe mouchetée de ce prédateur nocturne particulièrement habile fascine et la porter est un privilège de chef : les Zoulous de haut rang se coiffent de l’umqhele, comme le maréchal Mobutu de la toque.


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Au Bénin, la panthère joue un rôle fondateur dans la tradition des Agassouvis, qui seraient issus de l’union entre cet animal et la princesse Aligbonon. Ce qui n’empêcha pas le roi Glélé, qui régna de 1858 à 1889, de choisir le lion comme emblème. En témoigne la célèbre statue mi-homme mi-lion du monarque attribuée à Sossa Dede, qui devrait retrouver son pays d’origine si la France restitue le patrimoine béninois conservé au Musée du quai Branly. En témoignent aussi les récades à figure de lion et les tentures présentées dans l’exposition. « Je suis le lion, j’ai mes dents, j’ai mes griffes, je sème la terreur », aurait déclaré Glélé.

Il incarne l’autorité politique, mais aussi la violence et les abus de pouvoirs

Bien entendu, le félin occupe aussi une place importante dans les traditions et la culture d’autres pays, comme c’est le cas au Mali. Le masque de lion est, par exemple, un emblème important de la société initiatique du korê.

Entre crainte et fascination, l’animal demeure porteur d’une certaine ambiguïté. « Il incarne l’autorité politique, mais aussi la violence et les abus de pouvoirs, écrit l’historienne Amaëlle Favreau. Dans les contes, il est souvent présenté comme un despote colérique qui utilise sa force brutale pour asseoir son autorité. » À l’heure actuelle, pourtant, ce sont plutôt les grands félins qui sont menacés d’extinction. Par un despote autrement plus retors…


Aux origines de l’art

Des lions à Chauvet. © Domaine public

C’est en décembre 1994 que trois spéléologues amateurs, Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christina Hillaire ont découvert, en France, le plus ancien chef-d’œuvre humain connu à ce jour : une cavité couverte de peintures datées d’il y a 36 000 ans ! La grotte de Lascaux paraît bien jeune à côté puisqu’elle n’a que 18 000 ans. Trop fragiles pour être présentés au public, les quelque 1 000 dessins – dont 425 figures animales – ont été fidèlement reproduits dans la grotte Chauvet II, qui a ouvert en 2015. Subtilement rendus, les 92 animaux en mouvement du « panneau des lions », dans la salle du fond, créent un choc esthétique puissant.

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