Politique

[Analyse] Algérie : qui pardonnera à Bouteflika ?

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 16:18
Farid Alilat

Par Farid Alilat

Journaliste à Jeune Afrique depuis de nombreuses années, Farid Alilat est spécialiste de l'Algérie.

Manifestation contre un cinquième mandat du président algérien Abdelaziz Bouteflika, dimanche 24 février à Paris. © Augustin LE GALL/HAYTHAM-REA

Avant de quitter le pouvoir, Abdelaziz Bouteflika a demandé « pardon » aux Algériens. Mais le président sortant, dont le règne restera marqué par les événements du « printemps noir », a failli dans sa mission.

En mai 2008, Jeune Afrique a publié un reportage intitulé « Kabylie, le grand malaise » dans un numéro qui avait alors été interdit par les autorités algériennes. L’auteur de ces lignes y évoquait la situation de la région, sept ans après le « printemps noir » qui a fait 126 morts et un millier de blessés. Pour les besoins du reportage, j’avais rencontré Djoher et Ahmed, parents de Kamel Irchen, assassiné le 27 avril 2001, à 27 ans, de deux balles dans le thorax devant la brigade de gendarmerie de Azazga. Avant de succomber à ses blessures, Kamel avait inscrit avec son sang le mot « liberté » sur la façade d’un café.

Inconsolables, Djoher et Ahmed brûlaient de l’intérieur et se consumaient à l’idée qu’ils ne sauraient peut-être jamais la vérité sur la mort de leur fils. Le frère de Kamel m’expliquait que sa famille se refusait à entamer le travail de deuil : leurs cœurs ne connaîtraient l’apaisement qu’une fois l’assassin sous les verrous. « Seule la justice est en mesure d’atténuer notre douleur », me disait-il. Qu’est ce qui a changé depuis ?

Des erreurs

Le graffiti de Kamel – « liberté » – est devenu le symbole de cette révolte. Dix-huit ans après, les stigmates du printemps kabyle restent vivaces. Mais du côté de la justice, toujours rien. Côté politique, Abdelaziz Bouteflika a été balayé par la rue. Son règne restera marqué par la tragédie de 2001. Dans sa lettre d’adieux, l’ex-président a demandé « pardon » aux Algériens pour les erreurs qu’il a commises. Le mérite-t-il ? Il appartient à l’Histoire de trancher.


>>> À LIRE – Algérie : histoire secrète de la révolution qui a renversé le président Bouteflika


Mais, lui qui a fait de la réconciliation nationale et du pardon aux terroristes l’alpha et l’oméga de sa politique, il laissera le sentiment d’un immense gâchis, pour ne pas dire d’une grande forfaiture quant à la gestion de ces événements sanglants qui se sont déroulés lors de son premier mandat. En tant que premier magistrat du pays et garant de la Constitution, Bouteflika avait le devoir, les prérogatives et la responsabilité de faire éclater la vérité afin que justice soit rendue aux victimes, à leurs parents et proches.

Les Algériens se rassemblent lors d’une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019.

Les Algériens se rassemblent lors d’une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Le président sortant a failli

Gestion accablante du « printemps noir »

Le président sortant a failli. D’abord en ignorant le rapport de Mohand Issad. Cet avocat, précédé d’une réputation de probité, droiture et professionnalisme, s’est vu confier en mai 2001 une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur ce qui a pu se passer durant le « printemps noir ». Cette commission n’est pas allée au-delà de son rapport préliminaire, dont les conclusions sur la responsabilité des parties engagées dans la gestion de ces événements étaient accablantes. Destinataire du rapport, Bouteflika n’en a donné aucune suite. Pourquoi créer une commission d’enquête si c’est pour enterrer ensuite son travail ? Manifestement, le président n’avait aucune intention d’aller au-delà de l’effet d’annonce. « Bien sûr qu’il y a une impunité », conclura plus tard Mohand Issad, qui en gardera un goût d’amertume jusqu’à sa mort, en 2011.


>>> À LIRE – Algérie : les démons de la décennie noire


La deuxième forfaiture est peut-être plus grave : Abdelaziz Bouteflika n’a jamais honoré l’engagement pris devant la nation de traduire en justice les auteurs de ces assassinats. Des preuves et des pièces à conviction existent qui autorisent le parquet à engager des poursuites. Un des leaders du mouvement des arouchs (délégués de villes et villages de Kabylie), qui a conclu en janvier 2005 un accord avec le gouvernement pour satisfaire les revendications des populations, me confiait qu’une vingtaine d’auteurs de tirs mortels ont été identifiés, et que des témoins et des blessés s’étaient présentés devant un juge d’instruction pour dénoncer les gendarmes qui ont tiré.

La réparation juridique, morale et psychologique réclamée par les proches de victimes n’a jamais eu lieu

Hormis la condamnation à deux ans de prison de celui qui a mortellement blessé le jeune Massinissa Guermah le 18 avril 2001, provoquant ainsi le déclenchement de ce « printemps noir », nul responsable sécuritaire n’a eu à répondre de ses actes.

La réparation juridique, morale et psychologique réclamée par les proches de victimes n’a jamais eu lieu. Tant et si bien que persiste cette intime conviction que les assassins et leurs donneurs d’ordre sont protégés non par une immunité mais par une impunité. Il est urgent que la justice passe. Pour que Djoher, Ahmed et d’autres parents qui ont perdu leurs enfants durant ces semaines de colère et de sang puissent enfin faire leur deuil. Et peut-être, qui sait un jour, accorder leur pardon à ceux qui ont couvert ces crimes.