Musique

De la rivalité Biggie-Tupac au combat Kaaris-Booba : l’art du clash en sons et en gnons

Les rappeurs français Kaaris et Booba.

Les rappeurs français Kaaris et Booba. © Photos : Sadaka Edmond / Sipa / Photomontage JA

Avant que les rappeurs Booba et Kaaris parlent de s’affronter physiquement sur un ring, la pratique de la joute était déjà chevillée à l’histoire du hip-hop. Récapitulatif en sons et en gnons.

«J’ai signé !! » Dans une vidéo publiée sur Instagram le 12 avril, entre deux coups de fourchette dans une barquette de poulet, Kaaris a prévenu Booba que tous les papiers étaient remplis pour pouvoir légalement en découdre sur un ring. Énième épisode d’une guéguerre qui tient les fans en haleine depuis plusieurs mois. Le 25 décembre, en guise de cadeau de Noël, Booba proposait en effet officiellement à son meilleur ennemi un combat de MMA (arts martiaux mixtes).

L’affrontement n’a depuis cessé d’être repoussé. D’abord annoncé à Bruxelles, puis à Tunis, il est maintenant prévu à Genève en décembre prochain. Les deux vieux briscards du micro échangeront-ils vraiment des coups de pied et de poing ? Si l’on prend un peu de hauteur au-dessus du bac à sable octogonal, on s’aperçoit que cet événement surmédiatisé est loin d’être la première querelle qui fait vibrer le hip-hop.

Le clash, également appelé beef ou diss (abréviation de disrespect, « manque de respect »), est même dans l’ADN du mouvement. « À l’origine du rap, il y a, entre autres, la pratique des dozens, des affrontements verbaux nés dans les années 1960 dans la culture africaine-américaine, l’équivalent de nos « ta mère… », précise Jean-Éric Perrin, auteur de L’Art du rap (éd. Palette). Puis apparurent les cyphers, des cercles dans lesquels les rappeurs s’affrontaient en s’envoyant des punchlines à la figure. » Ces battles, popularisées par le film 8 Mile, d’Eminem, ont d’autant plus de sens que l’idée de compétition est au cœur du mouvement hip-hop. Il faut être le meilleur, quitte à humilier ses concurrents pour pouvoir monter sur le trône (mot qui sert d’ailleurs de titre au dernier album de Booba).


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Le premier clash médiatique date quant à lui du milieu des années 1980 et oppose deux quartiers de New York. Au titre The Bridge, de MC Shan et Marley Marl, qui sous-entend que le hip-hop est né à Queensbridge, le rappeur KRS-One répond par le morceau South Bronx. La machine à claques (musicales) est lancée pour plusieurs années et assure aux rivaux une publicité durable.

Les beefs ne sont donc pas nouveaux. Ce qui l’est, c’est leur popularité partout dans le monde, leur virulence, et l’impact que leur donnent les réseaux sociaux. L’Afrique n’échappe pas à la tendance. Au Maroc, l’actualité musicale a été secouée en décembre dernier par la sortie du titre 170 kg, sur YouTube, dans lequel Don Bigg défouraille à tout va contre la nouvelle génération de rappeurs. Au Cameroun, la rivalité entre Stanley Enow et Jovi continue à faire couler de l’encre, le premier proposant un combat au second en décembre dernier sur Twitter. En Côte d’Ivoire, les clashs enflamment même le coupé-décalé, DJ Arafat et Tiesco le Sultan évoquant eux aussi la possibilité d’un ring.

Coups de poing dans la tronche

« Les insultes, les bravades, permettent aujourd’hui aux artistes d’occuper le terrain, à un moment où il faut être continuellement présent sur les réseaux sociaux, analyse Olivier Cachin, qui anime La Sélection rap sur la radio Mouv’. Le web a décuplé le phénomène… Aujourd’hui, tu peux réagir instantanément, sous le regard de millions de fans potentiels. Et surtout tu peux clasher quelqu’un que tu ne connais même pas ! Avant, les artistes partageaient au moins des scènes avant de s’embrouiller, et il fallait être capable d’assumer les conséquences de ses paroles. »

Le journaliste évoque une anecdote au sujet du rappeur Morsay. Insulté sur le Net, celui-ci avait donné un rendez-vous physique à ses détracteurs… Personne n’était jamais venu. « Le web crée une distance qui permet de dire ou d’écrire à peu près n’importe quoi sans que ça ait de conséquences. »

Non, les clashs ne sont pas que de la distraction, et quand un artiste est descendu à l’arme automatique, c’est tout de suite beaucoup moins rigolo

Pourtant certains clashs peuvent réellement dégénérer, comme l’a prouvé la rixe opposant Booba, Kaaris et leurs proches le 1er août 2018 dans l’aéroport d’Orly. Avant cela, le rappeur de Boulogne avait d’ailleurs déjà échangé des coups avec La Fouine (entre autres) devant une salle de sport de Miami. « Pour l’instant, en France, ça s’est limité à des coups de poing dans la tronche, relève Jean-Éric Perrin. Il n’y a pas le même rapport aux armes à feu qu’aux États-Unis. »

Le clash le plus célèbre de l’histoire du rap s’est conclu par la mort de deux des artistes les plus brillants du mouvement, en 1996 et 1997 : Tupac et The Notorious B.I.G. « Au moment de leurs assassinats, tout le monde était stupéfait, ça a servi de wake up call, d’« avertissement » pour les autres rappeurs, mais aussi les médias et l’industrie du disque, se souvient Olivier Cachin. Non, les clashs ne sont pas que de la distraction, et quand un artiste est descendu à l’arme automatique, c’est tout de suite beaucoup moins rigolo. »

Les beefs actuels, plus violents, partagés instantanément partout dans le monde, peuvent-ils conduire à nouveau à une tragédie ? Impossible à prédire. L’organisation d’un vrai combat entre Booba et Kaaris (ou du moins sa mise en scène), prouve en tout cas que ces affrontements pourraient permettre de changer les clashs en cash. La fédération suisse de MMA qui encadre la bagarre, le SHC, proposait 1,5 million pour le vainqueur et 500 000 euros pour le vaincu.


>>> À LIRE – [Chronique] Séjour carcéral pour Kaaris et Booba


• Biggie – Tupac : une embrouille qui a refroidi tout le monde

Tout concourt à faire de ce clash l’un des plus emblématique de l’histoire du hip-hop. Deux artistes, parmi les plus importants de leur génération, représentant chacun une rive des États-Unis : Tupac Shakur (du label Death Row), côte Ouest, Biggie Smalls (Bad Boy Records), côte Est.

Deux amis devenus rivaux un soir de novembre 1994, lorsque Tupac, très brutalement agressé (il reçoit cinq balles, dont deux dans la tête), suspecte Biggie d’être à l’origine du guet-apens. De morceaux violents en réponses cinglantes, c’est l’escalade.

Les menaces s’ajoutent aux humiliations, Tupac affirmant notamment avoir couché avec Faith Evans, la petite copine du poids lourd new-yorkais.

En septembre 1996, Shakur est la cible d’une fusillade, il meurt six jours plus tard. En mars 1997, Biggie meurt dans des conditions similaires.

S’agit-il d’un règlement de comptes entre labels sur fond de guerres des gangs ? Un peu plus de vingt ans après les faits, la lumière n’a toujours pas été faite sur ces assassinats qui ont durablement assagi le hip-hop américain.

• Cardi B – Nicki Minaj : le clash n’a pas de genre

On pense souvent que le beef est une question de testostérone mal gérée, de mâles dominants cherchant à prouver leur supériorité. En réalité l’histoire du hip-hop est aussi émaillée de clashs féminins. Le plus retentissant, dernièrement, est celui qui a opposé les deux Américaines Nicki Minaj et Cardi B, et qui s’est soldé par une bataille de chiffonnières lors d’un dîner chic organisé en septembre 2018 par le magazine Harper’s Bazaar à New York.

Provocations, insultes, et même jet d’une (élégante) chaussure à talon vers Nicki Minaj… Il a fallu l’intervention de gardes du corps pour empêcher les rivales de s’étriper.

Cardi a justifié son geste en évoquant les attaques de Nicki remettant en question sa capacité à être une bonne mère. Ce qui se joue, c’est surtout la place de numéro un de la discipline. Comme pour leurs confrères masculins, il n’y a qu’un trône pour les rappeuses.

• MC Jean Gab’1 – le rap français : quand un ancien éradique les mythes

En 2003, un simple titre ébranle la planète rap tricolore. Sur J’t’emmerde, MC Jean Gab’1 met à l’amende presque toutes les stars françaises de la discipline, 32 personnes au total. Entre les rimes, il insinue que Joey Starr sniffe de la coke, alimente une rumeur sur l’homosexualité de Lord Kossity, torpille la sincérité religieuse de Kery James (« la première qualité d’un muslim c’est d’être humble, et tu l’es pas »), ou encore accuse Lady Laistee d’avoir couché pour réussir.

« Gab’1 n’était pas n’importe qui, c’était un ancien [36 ans à l’époque, proche du groupe Ärsenik et de Doc Gynéco], il avait fait partie du gang parisien des Requins vicieux, braqué des banques, il était prêt à assumer ses propos », se souvient Olivier Cachin.

Artistiquement, les réponses des rappeurs au clash seront peu convaincantes. Mais en 2007, une petite bande menée par Kery James et Rohff tombe sur Gab’1 et un ami. Le ton monte. Gab’1, à terre, s’en sort avec une écorchure. Dans une vidéo postée deux jours plus tard, il continue de fanfaronner… et de vanner Kery James. « Je croyais que t’étais un sage, t’es un singe. »

• Don Bigg – la nouvelle génération : cogner pour remonter sur le ring

On le disait assagi, un peu retiré du « game », voire rattrapé par les institutions (il avait collaboré en 2015 au morceau Kafana Soukout, plaidant en faveur de la sécurité routière et subventionné par Renault)… Un titre a suffi pour remettre Don Bigg en selle.

Avec 170 kg, posté en décembre 2018, aujourd’hui plus de 21 millions de vues sur YouTube, cet ancien du rap marocain, 35 ans, s’est attaqué à tous les jeunes loups qui pouvaient prétendre lui ravir le trône. Le visuel accompagnant le titre est d’ailleurs explicite.

Sapé comme un parrain italien, Taoufi Hazeb pose en majesté dans une pièce où l’on reconnaît les toiles les plus coûteuses des artistes marocains Abbas Saladi et Jilali Gharbaoui. À ses pieds, gisent nus des artistes très reconnaissables de la nouvelle génération : Mr Crazy, 7Liwa, Komy et Dizzy Dros. Maîtrisé, le clash a permis à Don Bigg de prouver instantanément qu’il pesait toujours dans le game et qu’il était encore capable de mordre.

• DJ Arafat – Tiësco le Sultan : clash version coupé-décalé

Bebi Philip, Serge Beynaud, Ariel Sheney, A’Salfo… Y a-t-il encore un chanteur ivoirien que DJ Arafat n’a pas clashé ? Le bad boy du coupé-décalé avait expliqué à Jeune Afrique l’année dernière que les affrontements par vidéos interposées réveillaient sa créativité : « Ça m’aide à inventer de nouveaux sons, j’ai besoin de concurrence pour trouver de l’inspiration. » Mais les rivalités restent pour lui seulement musicales : « Il ne faut pas prendre tout cela au sérieux. »

Il l’a encore prouvé cette année en créant un buzz avec le chanteur Tiesco le Sultan autour d’un combat de MMA annoncé le 27 avril au palais des sports de Treichville. La mise en scène incluait un entraînement (un peu mou) filmé en salle. Finalement, opportunément annulé pour cause de tournée, le match aura permis de faire la promotion de l’album Renaissance pendant plusieurs semaines.

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