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Cet article est issu du dossier «Golfe : demain, la guerre ?»

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Diplomatie

Qatar-Arabie saoudite : la bataille pour l’Afrique

Le président rwandais, Paul Kagame, guide l’émir du Qatar, Tamim Ben Hamad Al Thani, dans le parc national de l’Akagera, le 22 avril.

Le président rwandais, Paul Kagame, guide l’émir du Qatar, Tamim Ben Hamad Al Thani, dans le parc national de l’Akagera, le 22 avril. © Village Urugwiro

Isolé sur la péninsule, Doha avance méticuleusement ses pièces sur le continent. Mais se retrouve confronté aux réseaux de ses concurrents saoudien et émirati.

Depuis deux ans, les dirigeants qataris ont progressé en géographie africaine. Dans la foulée de l’embargo décidé contre l’émirat, en juin 2017,par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), le Bahreïn et l’Égypte, plusieurs pays–tous africains–prennent à leur tour des mesures de rétorsion diplomatique.

La Mauritanie, le Gabon, Djibouti, les Comores, le Sénégal, le Tchad et le Niger rappellent leur ambassadeur de Doha, voire interrompent les relations. « Il y a eu un petit moment de panique », reconnaît un responsable qatari. L’épisode marque le début d’une prise de conscience à Doha : le continent ne peut plus être négligé.

Le Qatar, Glencore et l’union libre

Longtemps l’Afrique s’est réduite pour Doha au triptyque Maroc-Algérie-Tunisie. L’Afrique subsaharienne ? Terra incognita. Sauf peut-être pour l’ONG Qatar Charity, souvent la seule trace de présence qatarie dans de nombreux pays. « Nous avons dû nous investir plus sur le continent, ne serait-ce que pour contrer le lobbying ­hostile des Émirats », explique aujourd’hui un officiel. Face aux réseaux saoudiens et émiratis, le Qatar part de loin.

La faiblesse de son influence sur le continent a joué des tours à Doha. « J’ai décidé de suivre l’Arabie saoudite, pays partenaire depuis plus de quarante ans, alors que le Qatar n’est présent ici que depuis 2008 », assume ainsi le président comorien, Azali Assoumani. L’argument économique a pesé. En retour du choix initial d’Idriss Déby Itno de rompre avec le Qatar, Abou Dhabi a activé ses relais au sein d’institutions financières internationales en faveur du Tchad.


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Mais le Qatar possède lui aussi une carte économique : ses parts dans la société suisse Glencore. Cette dernière a prêté près de 1,2 milliard d’euros au Tchad en 2014 pour qu’il puisse racheter les parts de Chevron dans le consortium qui exploite le pétrole tchadien – les bénéfices pétroliers assurant le remboursement.

Problème : avec la chute du cours du baril, N’Djamena est incapable d’honorer sa dette. Doha offre sa médiation en février 2018, qui aboutit à la renégociation de la dette à des conditions très avantageuses pour le Tchad. Dans les heures qui suivent, Idriss Déby Itno envoie son ministre des Affaires étrangères rétablir les relations avec le Qatar.

La spectaculaire volte-face n’implique pas rupture, en retour, avec le partenaire historique émirati. À l’opposé de ses rivaux, Doha est plutôt partisan de l’union libre que du mariage forcé. « Je crois que notre flexibilité nous a fait marquer des points dans la région », commente sobrement un haut responsable qatari.

Tournée en Afrique de l’Ouest

La méthode qatarie – se rendre utile par la médiation, ne pas exiger de relations exclusives – a fini par atténuer les effets de l’embargo. Et forcer les portes des capitales africaines. Le Qatar entend aujourd’hui se construire un réseau diplomatique africain digne de ce nom. « Nous ouvrons de nouvelles ambassades, nous voulons établir un partenariat gagnant-gagnant », assure Faisal Al Hanzab, un haut responsable du ministère des Affaires étrangères.

« Nous sommes prêts à renouer avec tous nos amis africains, mais nous voulons d’abord une explication sur les raisons des mesures prises contre nous » confie Mohammed Ben Abdulrahman Al Thani

« Le Qatar va ouvrir une ambassade cette année à Bamako » confirme un membre de la délégation malienne présente mi-décembre au Forum de Doha. Avec le Burkina Faso, le Mali est l’un des rares pays sahéliens à ne pas avoir rompu avec le Qatar en 2017. A-t-il subi des pressions en ce sens ? Réponse sèche : « Le Mali est un pays souverain, que je sache ! » Une critique en creux du chantage ­saoudo-émirati dans la région.

Dakar, dont les relations avec l’Arabie saoudite sont anciennes – « Ce n’est pas comparable avec le Qatar », reconnaît un diplomate sénégalais –, a, lui, choisi de rappeler son ambassadeur en juin 2017. Lequel a regagné deux mois et demi plus tard son poste dans la capitale qatarie. Difficile d’exclure que le rappel très temporaire de l’ambassadeur était surtout destiné à complaire à Riyad.

La délégation qatarie à Accra (Ghana), en décembre 2017. © Qatar Emirate Council/Anadolu Agency/AFP

« Nous sommes prêts à renouer avec tous nos amis africains, mais nous voulons d’abord une explication sur les raisons des mesures prises contre nous » avait confié, en juin 2018, le ministre qatari des Affaires étrangères, Mohammed Ben Abdulrahman Al Thani, à Jeune Afrique. « C’était lié à un événement particulier, en solidarité avec un pays frère », peine ­toutefois à justifier aujourd’hui le diplomate sénégalais.

Signe de l’attention portée maintenant au continent, l’émir a entrepris, en décembre 2017, une tournée en Afrique de l’Ouest, sa première dans la région. Les étapes du périple, dont la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Ghana, laissent peu de doutes sur son objectif : témoigner sa reconnaissance aux états qui n’ont pas rompu ou qui ont rapidement rétabli leurs relations avec le Qatar.

Le président ivoirien Alassane Ouattara (g.) avec l’émir Tamim Ben Hamad Al-Thani à son arrivée à Abidjan en Décembre 2017. © SIA KAMBOU/AFP

Le voyage a également donné lieu à la ­signature de plusieurs accords de coopération, notamment avec Abidjan, où le président Alassane Ouattara a reçu l’émir. Ici aussi Doha a nommé un ambassadeur, en juin 2018. « Je crois que les choses se sont clarifiées pour les pays africains, surtout avec les critiques dont font l’objet les États du blocus », se félicite Faisal Al Hanzab.

La Corne de discorde

Au-delà de sa diplomatie caritative, le Qatar a ainsi entrepris d’établir des liens plus directs avec l’Afrique. Et multiplie les réunions bilatérales avec les dirigeants africains. Au Forum de Doha, le continent était d’ailleurs fort bien représenté : ministres, diplomates et journalistes ont pu échanger dans les couloirs du Sheraton, où était organisé le grand raout.

L’occasion pour l’émirat de défendre sa position sur la crise du Golfe et les problèmes mondiaux, en plus d’être identifié par les Africains comme un lieu d’échanges. « Nous voulons construire une relation Sud-Sud renforcée », a assuré le ministre des Affaires étrangères lors de la cérémonie d’ouverture.

Le président Kenyatta ici avec l’émir qatari Tamim Ben Hamad Al-Thani s’est rendu quatre fois à Doha depuis le début de son mandat © Thomas Mukoya/REUTERS

Message reçu, notamment par la délégation kényane venue renouveler ses accords commerciaux. Le Kenya est un client du gaz qatari, comme une quinzaine de pays africains. « Le président Kenyatta s’est rendu quatre fois à Doha depuis le début de son mandat. Le Qatar importe aujourd’hui du Kenya des fruits et légumes, des noix de cajou, des fleurs, de la viande », énumère un représentant ­associatif kényan installé dans l’émirat.

C’est d’ailleurs en Afrique de l’Est, et plus particulièrement dans la région de la Corne, que les enjeux sont les plus cruciaux pour Doha. L’embargo a contraint l’émirat à se tourner vers de nouvelles sources d’approvisionnement. « Avant le blocus, 90 % des biens importés l’étaient par l’unique route qui nous relie à la péninsule. Nous avons dû nous réorganiser. », synthétise Seif Al Thani, patron de la communication gouvernementale du pays.

Port Hamad, la nouvelle infrastructure inaugurée en septembre 2017, se veut un instrument de la diversification entreprise par le Qatar pour devenir à terme un hub régional. Mais la stratégie des EAU, qui consiste à pérenniser leur présence sur les côtes de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, menace l’accès au canal de Suez. En s’appuyant sur le géant émirati DP World, les Émirats construisent ports et bases navales sur le pourtour de la Corne, comme à Assab, en Érythrée.

À Djibouti en revanche, DP World a dû plier bagage en 2017 après des ­accusations de corruption. Quant au Qatar, un temps médiateur du conflit frontalier entre Djibouti et l’Érythrée, il juge bon de ­retirer ses troupes de la zone tampon entre les deux pays, en juin 2017, et de laisser l’armée érythréenne s’emparer de la zone. La diplomatie saoudienne s’engouffre dans la brèche, participant activement, en 2018, à la normalisation des relations entre Djibouti et l’Érythrée, dont elle supervise aussi ­l’accord de paix avec l’Éthiopie.

« Même si ce sont surtout les Américains qui étaient à la baguette », estime un connaisseur du dossier. L’Arabie saoudite démontre ainsi qu’elle conserve tout son poids en Afrique. Qataris et Émiratis ont, eux, porté leurs différends sur le terrain somalien.


>>> À LIRE – Crise du Golfe : Qatar-Arabie saoudite, les frères ennemis


À la recherche de points d’appui sur la côte pour leurs opérations au Yémen, les Émirats ont trouvé au Somaliland ce qu’ils n’ont pu obtenir à Djibouti, grâce à un accord conclu en février 2017 avec les autorités non reconnues pour implanter une base navale à Berbera. Colère du Parlement, qui dénonce une atteinte à la souveraineté somalienne. Soutien ­chaleureux de l’émir qatari, qui souligne, lors de la visite du président Abdullahi Muhammad à Doha, en mai 2018, son attachement à « l’unité et la stabilité » du pays.

Mogadiscio n’a officiellement pas pris parti dans la crise du Golfe, mais n’en a pas moins interrompu sa ­coopération militaire avec Abou Dhabi. Le Puntland a, lui, appelé les EAU à maintenir leur présence dans la région semi-­autonome. Face à des Émirats ­accusés de pousser à la partition du pays, Doha a beau jeu de défendre les ­institutions étatiques.

Raté soudanais

Une position qui lui vaut aujourd’hui des déconvenues au Soudan, avec qui Doha entretenait des relations fortes. D’ordinaire accusé de déstabiliser les États en promouvant les contestations populaires, Doha a au contraire assuré Omar el-Béchir de son soutien à la « stabilité du Soudan ». Mais la chute de l’ex-président met un frein aux projets qataris. Notamment la réhabilitation du port de Suakin, pour laquelle Doha avait promis des milliards de dollars d’investissements et qui aurait dû permettre à la Turquie, avec qui l’émirat travaille main dans la main, d’y installer une base militaire, au grand dam du Caire.

Doha a la capacité à s’adresser aux sociétés civiles grâce à sa force de frappe médiatique, Al-Jazira. Au Soudan, le Qatar peut à nouveau revêtir son costume prorévolutionnaire

Entrevoyant une reprise en main du pouvoir par les militaires sur le modèle égyptien, Riyad et Abou Dhabi se sont empressés, le 21 avril, d’annoncer un soutien de 3 milliards de dollars au Soudan, dirigé aujourd’hui par le Conseil militaire transitoire. Là encore, Doha n’a pas dit son dernier mot. Par sa capacité à s’adresser aux sociétés civiles grâce à sa force de frappe médiatique, le Qatar peut à nouveau revêtir son costume prorévolutionnaire. Al-Jazira diffuse déjà des sujets sur les « calculs politiques du régime militaire soudanais ».

Sur le continent, le Qatar ajuste sa stratégie d’influence, glisse le pied dans les portes entrouvertes, pousse à fond son ­avantage là où il le peut. Et se tisse une toile, qui, espèrent ses dirigeants, se révélera assez solide pour résister aux pressions ­saoudo-émiraties.


Rattraper le temps perdu

L’émir Tamim Ben Hamad Al-Thani avec le président de Guinée Alpha Condé © Qatar Emirate Council/Anadolu Agency/AFP

Depuis le début de l’année 2019, rendez-vous ministériels et rencontres entre chefs d’État – avec le Rwanda, la Tanzanie, le Mozambique, le Soudan, l’Éthiopie, le Ghana, la Côte d’Ivoire, la Somalie, la Guinée, Madagascar, l’Afrique du Sud, la Gambie, l’Angola et le Nigeria – se suivent à un rythme effréné. Le président rwandais, Paul Kagame, en visite à Doha en novembre puis hôte de l’émir du Qatar en avril, a, lui, développé une relation suivie avec l’émirat.

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