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Littérature : « L’Éducation occidentale », le roman qui invite dans les entrailles de la terreur au Nigeria

Après un attentat sur le marché de Kuje, à Abuja, le 3 octobre 2015.

Après un attentat sur le marché de Kuje, à Abuja, le 3 octobre 2015. © Afolabi Sotunde/REUTERS

Avec « L’Éducation occidentale », le romancier français Boris Le Roy s’invite dans les pensées d’une enquêtrice dépêchée sur les lieux d’un attentat terroriste au Nigeria.

Jour de marché à Abuja. Dans la touffeur moite d’une matinée d’octobre, une déflagration retentit, souffle les étals et déchiquette les corps. Boko Haram vient de frapper. Ona, de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, fraîchement dépêchée dans la capitale nigériane pour épauler la police scientifique locale, est appelée sur les lieux. Dans l’amas de viscères et de chairs, la jeune femme procède, calme, imperturbable, au minutieux relevé des indices.

Dans son esprit comme sur son carnet, tout paraît fluide et sous contrôle. L’enquêtrice semble porter sur cette scène d’horreur un regard dénué d’émotion. Jusqu’à ce que, parmi les membres éparpillés, surgisse, sur une tête arrachée à son tronc, le visage de son chauffeur disparu quelques jours plus tôt. Autour d’elle, l’atmosphère devient irrespirable, en raison de la présence supposée d’un kamikaze.

Plan-séquence

À l’instar des chaînes d’information qui n’en finissent plus de distiller l’insupportable litanie des dévastations terroristes, la pensée d’Ona s’emballe. C’est un flux incoercible, un déferlement de mots qui balaie ses certitudes les plus établies et fait surgir les questions demeurées sans réponses comme les souvenirs les mieux enfouis. S’entrecroisent ainsi deux fils narratifs, entre réel et imaginaire, entre la vie d’Ona et la scène de l’attentat, entre les hypothèses de l’enquêtrice et le souvenir de ses amours parisiennes.

Tout au long des 150 pages que comporte L’Éducation occidentale, cette lame de fond à laquelle aucune digue ne vient résister est caractérisée par une ponctuation (littéralement) à couper le souffle. Car de point – ce signe indiquant que la phrase est terminée, la cause entendue et la vérité dégagée –, le roman n’en compte point. On surnage dans une seule et même phrase, se raccrochant aux virgules comme des naufragés à une bouée de sauvetage.


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La disparition du point, au-delà de l’essoufflement, du sentiment d’oppression et de l’accélération du rythme cardiaque qu’elle révèle chez Ona et provoque chez le lecteur, traduit l’impasse sanguinaire, le cycle de violences sans fin dans laquelle notre époque semble enferrée.

Le non-point donne au roman des allures de vertigineux plan-séquence, ceux de Stanley Kubrick ou de Terrence Malick, que Boris Le Roy, cinéphile averti, vénère. Avant de se lancer en littérature, et de devenir comédien, il a été formé à la réalisation et au scénario à la Femis.

Comme son personnage, l’auteur fait ses premiers pas sur le continent en septembre 2015 avec une amie travaillant pour la police scientifique de l’ONU qui lui a inspiré son héroïne. Envisageant de travailler sur le trafic de cocaïne au Nigeria, il a vu son idée initiale bousculée par un double attentat-suicide perpétré lors de son arrivée à Abuja. Les attaques islamistes du 13 novembre, à Paris, enterrent définitivement son projet d’origine. Le chaos est ici, là-bas, partout, c’est le nouvel horizon du monde.

L’Éducation occidentale est un livre magistral qui, à travers une seule scène et une phrase unique, retrace en creux le destin d’une région et reflète la violence de notre monde

Identités meurtrières

Nourri de l’œuvre de Wole Soyinka autant que des rapports d’experts criminels, Boris Le Roy s’est astreint, des jours durant, à regarder des images d’attentats qui le hanteront à jamais. Face à un sujet aussi extrême, l’auteur – conscient qu’il existe « une éthique interne à la forme elle-même », selon la formule de l’historien Antoine de Baecque – a « ressenti la nécessité de s’attaquer plus profondément à la langue » afin d’appréhender les racines comme les effets du mal.

Traiter de l’infamie terroriste impliquait pour l’écrivain de ne rien céder au pathos afin de restituer la violence avec justesse et de rendre hommage à toutes les vies sacrifiées sur l’autel des identités meurtrières. Dans l’évocation de l’horreur, sa plume dissèque les cadavres avec une précision chirurgicale et renvoie, selon l’auteur lui-même, une impression d’« apparente insensibilité ».

Mais lorsque les pensées d’Ona s’éloignent de son champ visuel, les mots de Boris Le Roy – par ailleurs danseur de tango – se parent de mille couleurs et virevoltent, soudain fougueux, en une enivrante chorégraphie.

C’est là toute la réussite de ce roman oxymore, confronter l’horreur et la beauté, imbriquer le monstrueux et le poétique, et parvenir à faire rayonner l’humanité dans ce qu’elle a de plus fragile. L’Éducation occidentale est un livre magistral qui, à travers une seule scène et une phrase unique, retrace en creux le destin d’une région et reflète la violence de notre monde.

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