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Prêteurs clandestins : la gangrène des crédits informels

Dans des pays comme le Cameroun ou la Côte d’Ivoire, l’usure est punie par la loi. © BEN CURTIS/AP/SIPA

D’Abidjan à Yaoundé, les prêteurs clandestins pratiquent des taux ahurissants. Enquête sur un phénomène ancien, mais toujours florissant.

Le silence est pesant, les regards fuyants. En ce mois de décembre, à Yaoundé,dans le modeste salon du quartier Biyem-Assi où défilent depuis le matin les clients d’Éloïse et Manfred, on donnerait cher pour ne pas être reconnu. Pourtant, les uns et les autres se savent liés : auprès de ce duo d’amis, ils ont contracté des prêts allant de 50000 à 50 millions de F CFA (d’environ 76000 à 76000 euros), à des taux pouvant atteindre 30 %…

Pour monter leur petite entreprise, les deux associés ont mis sur la table 15 millions de F CFA chacun : « Les bénéfices générés par nos autres activités, notamment dans le prêt-à-porter et l’import de matériel électronique, et toutes nos économies », énumèrent-ils. Ils se défendent d’exploiter la détresse des autres. Ils se verraient plutôt comme des bienfaiteurs.

« Grâce à nous, des personnes qui ne pouvaient y prétendre ont décroché des appels d’offres. Nous leur avons avancé les sommes nécessaires pour constituer la caution de soumission. » Éloïse et Manfred omettent de préciser que, pour beaucoup, la rencontre avec des usuriers marque le début de la descente aux enfers.

Opération lucrative

Pour Magali, journaliste à Douala, le premier contact a eu lieu il y a bientôt dix ans. Tout commence par une situation familiale tendue : des cousins au chômage, un neveu dont il faut payer la caution bancaire pour lui permettre de poursuivre ses études à Londres, des parents malades… « Et moi comme dernier rempart, plaide-t-elle. Ils étaient tous persuadés que mon mari et moi avions des moyens illimités. »

Pour tenir ce rang supposé, elle emprunte. D’abord 2 millions de F CFA au taux de 10 %, soit 200 000 F CFA mensuels à rembourser, ce qui représente le tiers de son salaire. « Au bout de six mois, délestée de la somme de 1,2 million de F CFA, je n’étais toujours pas parvenue à rembourser ma dette. » Il lui faut s’affranchir de ce créancier qui commence à s’immiscer dans sa vie, ne se gêne pas pour lui téléphoner à des heures indues ou s’autorise des réflexions sur son train de vie.

« Si vous sortez adresser la parole au créancier, vos collègues devinent immédiatement. La plupart d’entre eux sont des clients » explique une cliente

Elle s’adresse alors à un deuxième créancier, qui fait grimper le taux d’emprunt à 20 %. Une opération bien lucrative. « Imaginez qu’il prête 2 millions de francs à dix clients au taux de 20 % par mois, poursuit Magali. Cela lui rapporte 4 millions par mois, qu’il se dépêche de réinvestir. »

Elle décrit l’illusion, grisante, d’être libérée de l’ancien usurier. Mais déchante dès qu’arrive la première échéance. Au fil des mois, la voix doucereuse du nouveau créancier se fait harceleuse. Et aucun retard n’est toléré : « Vos explications les laissent de marbre. Leur seule réplique, c’est « Et moi, je fais comment ? » » Elle évoque, amère, les après-midi où elle se terre dans son bureau pour éviter cet homme, qui campe devant les grilles de l’entreprise. « Si vous sortez lui adresser la parole, vos collègues devinent immédiatement. La plupart d’entre eux sont des clients. »

Spirale de l’endettement

En Côte d’Ivoire, les taux pratiqués sont ahurissants : de 50 % à 200 % sur un mois. Toussaint en sait quelque chose. En 2017, à Abidjan, cet enseignant de 52 ans doit organiser les obsèques de ses deux parents, morts dans un accident de la circulation. Mais à la banque, il ne peut effectuer le moindre retrait.

Un agent lui conseille alors de s’adresser à l’un des « margouillats » – ils passent la journée à guetter leurs proies devant les établissements bancaires – du quartier du Plateau. Il obtient séance tenante un prêt de 100 000 F CFA au taux de 100 %. Seule exigence : remettre à son créancier un chèque de caution ainsi que sa carte de crédit accompagnée de son code secret. Il signe également une reconnaissance de dette.


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« Chaque mois, dès que mon salaire était viré, il se servait en premier. Résultat : je ne pouvais plus faire face à mes autres charges. Au bout de dix mois, je lui avais versé 1 million de F CFA au titre des seuls intérêts. Je dépendais de lui. Il contrôlait ma vie. »

L’enseignant plonge peu à peu dans la précarité. Il ne doit son salut qu’aux réseaux sociaux. Sur Facebook, il découvre la page d’Entraide des fonctionnaires et agents de l’État en difficulté de Côte d’Ivoire (Efad-CI).

En 2007, 75 % des fonctionnaires étaient pris dans mailles des usuriers et de la spirale de l’endettement

Créée au début des années 2000, cette ONG tente de sortir les fonctionnaires, premières victimes des usuriers, de la spirale de l’endettement. Selon une étude datant de 2007, 75 % d’entre eux étaient pris dans leurs mailles. Et le ministre de l’Éducation nationale de l’époque affirmait que 20 000 enseignants avaient totalement déserté leur poste pour échapper aux margouillats. « Ils sont des cibles parce qu’ils ont la garantie de l’emploi et sont donc considérés comme solvables », explique Jules Essan, son président.

L’organisation affirme aider 600 à 700 personnes par an. Son mode opératoire est simple. Dès qu’elle est contactée par une victime, l’Efad-CI se met immédiatement en relation avec l’usurier et l’invite à venir restituer la carte de crédit de son « otage ». « Pour cela, pas besoin de commando, jure Essan. En général, il s’exécute car il a bien conscience de commettre un délit. Et là c’est à lui de signer un document attestant que la dette a été acquittée. » Afin de prévenir d’éventuelles représailles contre le « dénonciateur », un signalement est fait à la police.

La sœur d’Éric a eu moins de chance que Toussaint. Cette Gabonaise chargée d’événementiel a succombé à une attaque cardiaque le jour même où elle devait rembourser l’une de ses mensualités. Elle s’était endettée à hauteur de 10 millions pour répondre à des appels d’offres de la fonction publique. La presse ivoirienne rapporte aussi régulièrement des cas de suicide lié à la pratique de l’usure.


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Jules Essan déplore que « ce fléau médiéval qui gangrène toute la société ivoirienne » ne soit pas davantage combattu par les autorités. « Comment notre pays, qui se considère comme le plus avancé d’Afrique de l’Ouest, a-t-il pu en arriver là ? s’interroge-t-il. C’est une véritable mafia contre laquelle il faut lutter. »

Encore faut-il savoir qui tire les ficelles de ce juteux business. En Côte d’Ivoire, explique Jules Essan, les usuriers sont souvent de jeunes Maliens (leur moyenne d’âge est de 20 ans), qui peuvent prêter chacun jusqu’à 50 millions de F CFA par jour à leurs débiteurs. Ne sont-ils pas des pantins aux mains de caïds encore plus redoutables encore ? Quoi qu’il en soit, le développement de l’usure, assure-t-il, risque à terme d’alimenter un sentiment de xénophobie, d’autant que « les Maliens sont soupçonnés de “marabouter” les Ivoiriens pour mieux les assujettir ».

Peu de poursuites

En 2014, le Parlement ivoirien a bien adopté une loi visant à combattre l’usure. Elle prévoit des peines d’emprisonnement pouvant aller de deux mois à deux ans (voire cinq ans en cas de récidive), ainsi qu’une amende de 100 000 à 5 millions de F CFA. Au Cameroun aussi, l’usure est pénalisée. Mais les poursuites sont quasi inexistantes. « Les emprunteurs sont trop honteux pour oser porter plainte », reconnaît Justine Ako’a, juge au tribunal de grande instance de Yaoundé.

Et pour Boubacar Diallo, directeur associé de Carapaces Stratégies et Conformités, un cabinet de conseil juridique spécialisé en ingénierie des réformes et élaboration de textes législatifs, porter plainte ne résout pas les problèmes de ceux qui se tournent vers les usuriers : leur besoin d’argent demeure.

Et tant qu’ils n’auront pas accès aux crédits bancaires à des taux raisonnables, ils reviendront toujours vers les margouillats. « Les pays membres de l’Uemoa tentent de prendre le problème de l’usure à bras-le-corps. Mais la réglementation qu’ils proposent est encore trop répressive », regrette Boubacar Diallo.

“Bombes à retardement”

Lui plaide pour l’élaboration de politiques spécifiques, impliquant l’amélioration de l’accès au crédit tant pour les entreprises que pour les particuliers, y compris ceux du secteur informel : « Même entre particuliers, un taux d’emprunt très élevé affecte la capacité de l’emprunteur à rembourser, à faire fructifier l’argent emprunté pour générer d’autres revenus. Baisser le taux de crédit aura forcément un impact socioculturel fort dans la mesure où cela permet de développer un tissu éco-entrepreneurial et donc de lutter contre l’extrême pauvreté. »

Selon Jean-Luc Konan, PDG de Cofina, spécialisé dans la mésofinance, on estime à 100 000 le nombre de personnes impliquées dans ces circuits parallèles de l’argent en Côte d’Ivoire. Une activité qui a des répercussions sur les flux financiers.

« Hormis les margouillats, il existe d’autres formes de crédit entre individus, dont les prêts communautaires, les tontines, qui pratiquent des taux tout aussi prohibitifs » analyse Jean-Luc Konan

« À l’échelle du pays, cela représente plus de 1,5 milliard de F CFA. Ce n’est pas exorbitant en termes de volume, mais cela concerne tout de même 100 000 personnes, affirme Jean-Luc Konan. C’est un problème qu’il faut prendre dans sa globalité. Hormis les margouillats, il existe d’autres formes de crédit entre individus, dont les prêts communautaires, les tontines, qui pratiquent des taux tout aussi prohibitifs. Il y a une chaîne de la pauvreté dont il faut se préoccuper. »

Le problème n’est pas tant celui de l’accès au crédit que celui des charges par rapport au revenu. « Il y a trop peu d’actifs ; un seul salaire fait vivre beaucoup trop de monde. Automatiquement, ça coince », souligne Konan, qui explique que, sur l’ensemble du continent, parmi les 33 000 jeunes qui arrivent chaque jour sur le marché du travail, seuls 12 000 ont un emploi dans le secteur formel. « Les autres sont des “bombes à retardement” et, tôt ou tard, cela aura un impact sur toutes les couches de la société. »


Taux 2.0

Dans différents pays africains, la technologie est utilisée pour valoriser la finance digitale. De nombreuses applications permettent ainsi d’octroyer de petits crédits sans exiger de garanties à des personnes qui ne seraient pas capables de les présenter ; cela amoindrit leurs coûts et les rend accessibles au plus grand nombre. C’est le cas de Lydia, au Nigeria, qui se fonde sur un système de scoring. À partir de critères définis (taux d’endettement, incidents de paiement, activité…), un score est automatiquement attribué à chaque demandeur. Plus son score est important, moins le taux d’emprunt qu’on lui propose est élevé.


Une ONG ivoirienne à l’offensive

Créée au début des années 2000, l’ONG Efad-CI vient en aide aux fonctionnaires ivoiriens victimes des usuriers. À son initiative débute, le 8 mai, une campagne de sensibilisation à ce fléau. Plusieurs tables rondes sont prévues. L’année dernière, l’organisation avait tenté d’alerter sur les liens éventuels entre les prêteurs clandestins et le financement du jihadisme au Mali, mais avec peu de résultats.

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