Politique

[Édito] D’Alger à Khartoum, des méthodes et des erreurs stratégiques identiques

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Des manifestants dans la capitale soudanaise Khartoum, vendredi 12 avril 2019. © Anonymous/AP/SIPA

Abdelaziz Bouteflika et Omar el-Béchir ont quitté la scène politique presque en même temps, sous la pression de leurs opinions publiques respectives. Ils ont cependant commis les mêmes erreurs stratégiques, qui les condamnaient à mal finir.

Quelque peu oublié aujourd’hui, Raymond Aron est un normalien français qui a marqué son époque. Il était considéré comme l’un des plus grands analystes politiques du XXe siècle, une sorte de Kissinger français. Vers la fin de sa vie, en 1981, il a écrit : « Les révolutions coûtent très cher et finalement causent plus de mal que de bien ; rares sont les circonstances où la violence révolutionnaire guérit les maux qu’elle veut guérir. »

Relisant cette assertion, je me suis demandé si les soulèvements populaires qui secouent depuis près de trois mois l’Algérie et le Soudan pouvaient être qualifiés de révolutions. Et s’ils vont « guérir les maux qu’ils veulent guérir ». L’Algérie et le Soudan sont-ils en train de vivre, à leur tour, le Printemps arabe, qui avait débuté en Tunisie à la fin de 2010 ? Si oui, ce « printemps » sera-t-il aussi bénéfique que nous l’espérons ?

L’Algérie et le Soudan sont deux pays arabo-africains très importants, les deux premiers du continent – avant la partition du Soudan en 2011 – par leurs impressionnantes superficies, égales ou supérieures à 2 millions de km². Tous deux comptent quelque 42 millions d’habitants et totalisent donc 7 % de la population africaine. Et chacun est limitrophe de six autres pays africains. Les soulèvements populaires qui les secouent en ce moment ont toutes chances de les transformer et… de faire tache d’huile.


>>> À LIRE – [Analyse] Au Soudan comme en Algérie, pourquoi craindre un scénario « à l’égyptienne »


Même méthode

Semaine après semaine, Algériens et Soudanais recourent à la même méthode, qui s’est révélée d’une redoutable efficacité : sans chefs déclarés ni programme, des foules de plus en plus nombreuses sont descendues dans la rue et, pacifiquement, ont demandé « le changement ». Elles ont appelé l’armée à se ranger de leur côté, à les aider à faire partir le chef de l’État et sa clique, et à ouvrir la voie au « changement ».

Représentatives de la population, ces foules ont obtenu une partie de ce qu’elles exigeaient : les deux chefs de l’État sont partis, et l’un d’eux est même en prison, les membres les plus honnis de leurs entourages ont été écartés, et un début de changement s’est amorcé. Sera-t-il réel et conforme à celui auquel aspirent la majorité des deux peuples ? Ce qui m’a le plus frappé jusqu’ici, c’est la liesse de « la rue » lorsqu’elle a appris la chute du chef de l’État : en Algérie, Bouteflika a renoncé à briguer un cinquième mandat, puis a démissionné ; au Soudan, Omar el-Béchir a été destitué par l’armée, puis incarcéré. Cette première et importante victoire a été remportée plus vite et plus facilement que les manifestants algériens et soudanais ne l’escomptaient. Leur joie n’en fut que plus grande, et leur volonté de persévérer pour obtenir davantage en a été renforcée.

Deux profils différents

L’Afrique compte une cinquantaine de chefs d’État ou de gouvernement, dont une bonne dizaine sont en place depuis plus de quinze ans. Usés par le pouvoir, certains ont tout de même gardé suffisamment de lucidité pour ne pas croire ce que leur répètent les courtisans qui les entourent. Ils suivent minute par minute l’évolution de la situation en Algérie et au Soudan, et en arrivent à craindre de subir le sort de Bouteflika ou, pis encore, celui d’Omar el-Béchir. Il suffirait pour cela que leur armée les lâche.

Abdelaziz Bouteflika et Omar el-Béchir ont quitté la scène politique presque en même temps

Abdelaziz Bouteflika et Omar el-Béchir ont quitté la scène politique presque en même temps, sous la pression de leurs opinions publiques respectives, mais il serait injuste de les mettre dans le même sac. Le Soudanais a pris le pouvoir, il y a trente ans, par effraction, et, sous son trop long règne, son pays n’a cessé de régresser sur tous les plans, comme l’attestent les indicateurs socio-économiques. L’Algérien, lui, a été élu et réélu, a rendu d’énormes services à son pays avant et après son indépendance. L’écrivain algérien Yasmina Khadra, que j’ai déjà cité ici, a écrit à raison : « J’ose espérer, pour lui, qu’il n’est pas conscient de ce que son entourage est en train de faire de lui. Peut-être bénéficierait-il ainsi de circonstances atténuantes, car il n’est plus pauvre héros que celui qui passe à côté de sa propre histoire. » 


>>> À LIRE – Soudan : le soulèvement continue malgré la destitution d’Omar el-Béchir


Erreurs stratégiques

Abdelaziz Bouteflika et Omar el-Béchir ont cependant commis les mêmes erreurs stratégiques, qui les condamnaient à mal finir. J’en ai identifié deux :

1) Ils se sont trop longtemps éternisés dans la haute fonction qu’ils ont eu le privilège d’occuper. Vingt ans pour l’un, trente ans pour l’autre. Ils s’y sont usés et n’imaginaient plus en être privés. Ils ont oublié que nul n’a exercé utilement le pouvoir suprême pendant plus de quinze ans. Au-delà, irrémédiablement, c’est l’usure et le déclin.

2) Ni l’un ni l’autre ne se sont occupés de l’économie de leur pays. Cinquante-sept ans après son indépendance – dont vingt sous la présidence de Bouteflika –, l’Algérie n’a ni agriculture, ni industrie, ni tourisme et vit exclusivement des hydrocarbures, qu’elle a trouvés en héritage mais qu’elle a eu le mérite de développer. Elle est tributaire de leurs cours et, sans eux, ne serait qu’une immense steppe entre le Sahara et la Méditerranée. Le Soudan, lui, a perdu son Sud et, avec lui, le pétrole qui le faisait vivre. Il n’a plus de monnaie digne de ce nom, l’inflation est galopante, le chômage endémique, l’endettement et la pauvreté abyssaux. Sa richesse, ce sont ses terres, mais elles sont en friche.

J’invite les Africains à se comparer aux Asiatiques

Pour conclure, j’invite les Africains à se comparer aux Asiatiques. Ces derniers ont parfois des régimes autoritaires, comme ceux de la Chine et du Vietnam. Les communistes y accaparent le pouvoir, mais ils assurent à leurs citoyens une croissance économique annuelle trois ou quatre fois supérieure à la croissance démographique. Mais les Asiatiques ont aussi de vraies démocraties, comme l’Inde ou la Corée du Sud. Qui, elles aussi, affichent une croissance sensiblement plus élevée que celle de la population. Ici et là, dans toute l’Asie, le revenu par habitant s’accroît d’année en année.


>>> À LIRE – Algérie : histoire secrète de la révolution qui a renversé le président Bouteflika


Quid de l’Afrique ? Combien compte-t-elle, au nord comme au sud du Sahara, de pays dont la progression du PIB est largement supérieure à la croissance démographique ? En Afrique francophone, je ne vois que la Côte d’Ivoire.

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