Mode

Genèse et postérité du sac Tati, accessoire de mode d’un monde globalisé

Les acteurs du film Ghana Must Go, en 2016, avec des sacs Tati.

Les acteurs du film Ghana Must Go, en 2016, avec des sacs Tati. © DR

Il est en toile de Nylon, à carreaux blancs, roses, bleus, rouges ou noirs et connu sous plusieurs appellations : Barbès, Ghana-Must-Go, Dial Chamal… Histoire d’un accessoire iconique qui séduit les créateurs de mode de tous horizons.

Qui n’a jamais vu, au sortir de vols long-courriers en provenance de quelques capitales européennes comme Paris, des passagers maliens, sénégalais, burkinabè ou guinéens chargés d’imposants cabas à carreaux roses, bleus, rouges ou noirs ? Ils font office de valises capables de renfermer le bric-à-brac à ramener au pays, et vice versa ! Symbole des mouvements migratoires entre l’Afrique et l’Europe, il porte le nom d’un des quartiers les plus multiculturels du Vieux Continent : Barbès, à Paris.

Un endroit façonné par l’arrivée massive de migrants maghrébins et subsahariens dans les années 1950 et 1960. Ils font alors partie de la clientèle cible de la célèbre enseigne discount Tati – fondée par le Tunisien Jules Ouaki en 1948 et dont le vaisseau amiral est situé, depuis, sur le boulevard de Rochechouart. C’est la raison pour laquelle, en France, l’accessoire en plastique est dénommé Barbès ou Tati, car Tati a été la première enseigne à le vendre à bas prix (1 franc à peine !), avant que les bazars tenus par les Asiatiques ne prennent la relève.

Il inspire la mode ou le design parce qu’il rime avec migrations et renvoie à un monde globalisé où toutes les frontières sont ouvertes

« Dans l’inconscient collectif, il parle à tout le monde », raconte Sakina M’sa, française d’origine comorienne, faisant partie des créateurs de mode qui s’en sont emparés pour le détourner à l’envi. « Il inspire la mode ou le design parce qu’il rime avec migrations et renvoie à un monde globalisé où toutes les frontières sont ouvertes. »


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Désormais installé dans le 3e arrondissement de Paris, l’atelier boutique de Sakina M’sa a été situé à la Goutte-d’Or pendant quatorze ans, soit en plein cœur de Barbès. « J’ai toujours été inspirée par cet endroit. Et le sac Tati en est l’emblème. D’ailleurs, je viens d’une famille d’immigrés, et Tati est un magasin qui fait partie de notre vie depuis toujours. Les cabas que l’on y achetait devenaient même notre mobilier. Le revisiter est un clin d’œil à mon adolescence. » En d’autres termes, cet accessoire est un trait d’union entre le quartier d’immigration parisien et le kitsch de Tati.

Sakina MSA. © GALLOIS MANON

Popu-chic

« Historiquement, la mode s’est inspirée de la culture populaire et de ce que l’on appelle la rue. De plus, ce sac à l’écossais inimitable représente les flux migratoires. Il revêt un caractère universel, mondialisé tout en restant associé à ce quartier du 18e arrondissement de Paris », analyse l’ethnologue Emmanuelle Lallement, qui use d’ailleurs du terme « popu-chic » pour qualifier son utilisation dans la mode. En 2014, la styliste sénégalaise Adama Paris présentait toute une collection de prêt-à-porter reprenant le motif « Barbès ».

Il a aussi été revisité par de grandes enseignes de luxe, tant en maroquinerie qu’en confection, parmi lesquelles Louis Vuitton (printemps-été 2007), Céline (automne-hiver 2013) ou même Balenciaga (automne-hiver 2016) et Maison Margiela (printemps-été 2017). Prix du « bazar shopper » de Balenciaga : 1 995 euros ! Quant au « sac d’inspiration Tati », véritable copie de luxe signée Louis Vuitton, il faut compter 1 200 euros… Sakina M’sa, elle, propose son Améthyste luxe Barbès en laine tissée et plastique recyclé à 600 euros.

sakina msa © GALLOIS MANON

Dans un article intitulé « Espaces marchands et mode à Barbès. Un fashion mix urbain et cosmopolite », paru en 2015 dans la revue Hommes & Migrations, Emmanuelle Lallement écrit : « Dans ce dialogue qui perdure entre Barbès et les créateurs, un élément occupe une position centrale […] : le cabas Barbès. Vendu 1 euro dans les bazars et marchés du monde entier, [il est] le symbole mondial du quartier […] et devient un motif. Il fait partie des classiques dont la mode fait usage à intervalles réguliers et à un rythme qui est celui de l’air du temps, des tendances et de la subtile grammaire des clins d’œil et des références propre à la mode. D’objet, son statut passe à celui d’imprimé et intègre le système de la mode pour devenir un classique que l’on ne cesse de revisiter. »

Ce propos est à l’image de l’atelier d’un autre créateur de mode, le Malien Lamine Kouyaté, à la tête de la marque Xuly Bët, qui a également quitté la Goutte-d’Or pour s’installer en banlieue parisienne. En 2009, il présentait à New York sa collection automne-hiver, qui comprenait, notamment, un cabas Barbès en PVC recyclé dénommé Money Money.

Dans son atelier, quelques-unes de ses créations, des moodboards, des machines à coudre, mais aussi près d’une cinquantaine de sacs Tati entassés ici et là, et ses détournements trônant sur une table.

« Je m’en suis toujours servi. J’en ai fait des trousses, des doudounes, des costumes. Je l’ai aussi utilisé pour construire un totem dans le cadre d’une pièce du chorégraphe Faustin Linyekula, indique le créateur malien. Ainsi, j’établis un lien entre mon pays et mon lieu de vie. » Au Mali, on l’appelle Siramadia. Ce terme bambara signifie, paradoxalement, que le voyageur africain n’a pas fait fortune en Europe dans la mesure où il revient avec des bagages en plastique.

Interprétations vestimentaires du célèbre sac Tati © DR

Cette multitude d’appellations illustre toute sa symbolique migratoire

Dial Chamal (le sac « du nord ») au Maroc, Ghana-Must-Go au Ghana et au Nigeria, Zimbabwe ou Shangaan en Afrique du Sud, Chinatown Tote aux États-Unis, ou Türken Koffer (« valise de Turc ») en Allemagne. Cette multitude d’appellations illustre toute sa symbolique migratoire. En Afrique du Sud, le Zimbabwe Bag renvoie à l’arrivée massive de Zimbabwéens dans le pays au début des années 2000. Le Ghana-Must-Go fait, lui, référence à l’ordre d’expulsion formulé en 1982 par le président nigérian, Shehu Shagari, à l’encontre de millions de Ghanéens établis au Nigeria.

La marque « vichy rose et blanc » a annoncé en mai un ambitieux programme d'expansion en Afrique. © Wikimedia Commons

Et c’est très à-propos que, pour promouvoir sa mixtape « Lagos to London », en novembre 2018, le pionnier du banku, Mr Eazy, prenait la pose dans un costume à l’imprimé Ghana-Must-Go, puisque l’artiste est ghanéen et natif du Nigeria. Et pourtant, selon Diana Desola Olaleye, chercheuse au Centre d’études africaines de l’université d’Oxford, « peu de Nigérians connaissent l’histoire derrière le nom ». En 2018, la styliste nigériane Nkwo Onwuka (Nkwo) faisait défiler ses mannequins affublés de moussors à carreaux bleus et blancs à la Lagos Fashion Week. Et, toujours au Nigeria, on ne compte plus les clichés de looks de rue où des anonymes imaginent toutes sortent de vêtements inspirés du cabas en Nylon.


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Sans oublier son adoption par des stars d’envergure internationale. On parle là du rappeur Snoop Dogg ou de l’actrice Keke Palmer dans les rues de Londres, un sac Barbès à la main ! Les artistes ne sont pas en reste. Ils s’en servent même comme médium. C’est le cas de la Sud-Africaine Nobukho Nqaba. En 2016, l’artiste présente une série photographique où elle se met en scène à l’intérieur d’une sorte de studio tout en carreaux afin de questionner le chez-soi de tout un chacun, et rendre hommage à sa mère, pilier de son foyer familial. Et que dire du travail du Zimbabwéen Daniel Halter, établi au Cap, qui incorpore le matériau à l’ensemble de ses travaux. Notons aussi l’insolite Lady Liberty (interprétation de la statue de la Liberté signée Adejoke Tugbiyele, plasticienne new-yorkaise originaire du Nigeria), faite d’un crâne, de feuilles de palmier, de câbles, d’écumoires et de morceaux du mythique cabas. Soit la personnification d’une immigration tout ouest-africaine.

Tout a commencé en Asie

Dans les années 1960, le Japon commercialise une bâche bleue en plastique tissé. Exportée à Taïwan, elle est agrémentée de rayures blanches par les fabricants. Au cours de la décennie suivante, un marchand de tissus hongkongais, Lee Wah, s’inspire du motif taïwanais en rajoutant du rouge pour créer un sac solide et waterproof en Nylon qui devient un must have pour les familles d’immigrés chinois qui ramènent des marchandises à leurs proches restés en Chine. C’est la naissance du sac Red-White-Blue, nom originel du cabas dit Tati, qui, depuis, a connu de nombreuses variations. Si le département du Commerce et de l’Industrie de Hong Kong n’est pas en mesure de quantifier le volume d’exportations de ces cabas dans le monde, il affirme qu’ils sont principalement fabriqués sur son territoire, mais aussi en Chine.

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