Finance

Finance : AfricInvest s’aventure sur le segment des start-up

Dans les locaux d'iHub, l'incubateur le plus influent de Nairobi, au Kenya, en septembre 2018.

Dans les locaux d'iHub, l'incubateur le plus influent de Nairobi, au Kenya, en septembre 2018. © Li Baishun/XINHUA-REA

Le pionnier du capital-investissement veut lever 150 millions d’euros en partenariat avec Cathay Capital Private Equity pour booster de jeunes pousses africaines.

Lorsqu’il reçoit Jeune Afrique à Tunis, fin février, Aziz Mebarek est entièrement tourné vers l’avenir et peu intéressé par une exégèse de l’histoire, pourtant riche et influente, de l’entreprise qu’il a cofondée, en 1994, avec Karim Trad et Ziad Oueslati. Pionnier du capital-­investissement en Afrique francophone, AfricInvest gère aujourd’hui 1,5 milliard de dollars d’actifs. En vingt-cinq ans, le groupe a investi dans plus de 140 PME et entreprises de taille intermédiaire (ETI) à travers une vingtaine de pays du continent, de la Tunisie au Kenya, en passant par la Côte d’Ivoire et le Nigeria.

Selon ses estimations, les entreprises accompagnées entre 1994 et 2017 ont vu leurs revenus combinés doubler, soit une hausse totale de 1,9 milliard d’euros sur la période. Mais cette réussite dans l’accompagnement des PME et des ETI est-elle reproductible sur le segment autrement plus incertain de l’investissement dans les start-up, nouveau pari pris par AfricInvest ?

C’est l’obsession du moment pour Aziz Mebarek. Dévoilé début avril et fruit d’un partenariat avec l’investisseur euro-asiatique Cathay Capital Private Equity (2,5 milliards d’euros d’actifs sous gestion), Cathay AfricInvest Innovation, son nouveau véhicule, cible une taille de 150 millions d’euros, pour un premier closing au troisième trimestre de 2019. Il investira entre 4 et 10 millions d’euros au total par start-up (contre 5 à 30 millions d’euros pour les PME), à travers des tours de table successifs en fonction de la croissance des entreprises accompagnées.

Les équipes d’AfricInvest ne se font guère d’illusions sur le fait qu’il s’agit d’un pari périlleux. « Sur un fonds traditionnel, on peut à la rigueur perdre de l’argent sur l’une des dix entreprises accompagnées. Mais avec les start-up, on peut perdre parfois l’ensemble des sommes investies dans plusieurs entreprises. C’est un profil de risque complètement différent », explique le gérant d’un des leaders africains du private equity.

Progression de l’écosystème africain des start-up

Infographie Jeune Afrique

© Infographie Jeune Afrique

« Il est plus simple de lever 100 millions de dollars pour nos activités traditionnelles, sur lesquelles nous avons de solides références, que de mobiliser la même somme pour financer les start-up, reconnaît Aziz Mebarek. Mais si nous ne le faisons pas, nous manquons une occasion. C’est difficile, certes, mais c’est surtout indispensable. » Le manager tunisien insiste, lui, sur les « progrès significatifs » qu’a connu l’écosystème africain des start-up ces dix dernières années, et surtout les opportunités d’expansion panafricaines et peut-être mondiales qu’offrent les technologies numériques aux jeunes pousses africaines. D’où l’alliance avec Cathay Capital…

Le nouveau fonds de capital-risque (venture capital) sera géré par les équipes d’AfricInvest, avec à leur tête le senior partner Khaled Ben Jilani, ancien de la société de conseil américaine Proxico et de Barclays Bank, à Paris, assisté par deux directeurs : Yassine Oussaifi, manager senior, jusque-là chargé du véhicule d’investissement local TunInvest Croissance, et Omar Laalej, ancien du fonds d’investissement américain Graham Partners. Cathay Capital siégera au sein du comité d’investissement.


>>> À LIRE – Afrique de l’Est : AfricInvest entre au capital du spécialiste du plastique Silafrica


Présent à Casablanca, Alger, Tunis, Nairobi,Lagos, Abidjan et au Caire

« L’industrie africaine du capital-risque a été dominée par les fonds régionaux et les fonds qui opèrent à partir de hubs spécifiques en Afrique ou à l’extérieur de l’Afrique. Nous pensons que la nouvelle génération d’entrepreneurs mérite d’être soutenue par un fonds panafricain suffisamment important pour financer leurs grandes ambitions et favoriser l’interconnexion entre les principaux hubs du continent et au-delà », expliquent Khaled Ben Jilani et Denis Barbier, cofondateur de Cathay Innovation.

AfricInvest estime avoir la connaissance de l’écosystème économique africain, les équipes et le réseau qu’il faut pour réussir ce pari. Il compte plus de 70 salariés et des bureaux à Casablanca, Alger, Tunis, Nairobi, Lagos, Abidjan, Le Caire et bientôt Johannesburg.

Nous avons la capacité à aider des entreprises africaines ambitieuses à aller dans d’autres pays, à prendre des positions fortes et à devenir des leaders africains

Pour sa part Cathay Capital apporte à ce nouveau fonds son expérience dans le financement des start-up du secteur digital (1 milliard de dollars d’actifs sont gérés par son pôle innovation), acquise en Europe, en Asie et aux États-Unis, d’importants investisseurs (BNP Paribas, Valeo, Michelin, Aéroports de Paris) et de potentiels partenaires pour les start-up africaines, notamment en Chine, dans le domaine de la logistique et de la distribution.

« En quinze ans, nous avons appris comment amener une entreprise à se développer à travers l’ensemble de l’Europe. Nous avons la capacité à aider des entreprises africaines ambitieuses à aller dans d’autres pays, à prendre des positions fortes et à devenir des leaders africains », assure un manager de Cathay Capital.

Plus de 450 centres d’innovation et quatre hubs régionaux

« Au cours des dernières années, le continent a vu l’émergence de plus de 450 centres d’innovation (espaces de coworking, accélérateurs, incubateurs…), et quatre pôles régionaux dominent le capital-risque africain : Nairobi, Lagos, Le Cap et Le Caire. Ils représentent plus de 40 % de l’ensemble des centres d’innovation et absorbent près de 80 % de l’ensemble des fonds de capital-risque », explique Yassine Oussaifi, qui rappelle qu’Afric­Invest est présent dans la plupart de ces places fortes. Selon le manager tunisien, plus de 700 millions d’euros ont été investis dans le capital-risque africain en 2018, soit une croissance de 25 % sur un an, principalement dans la fintech, l’énergie et le commerce électronique.


>>> À LIRE – Business : ces Tunisiens qui montrent la voie en Afrique subsaharienne


AfricInvest rejette par ailleurs l’idée d’être néophyte dans l’accompagnement de jeunes entreprises et le financement de l’innovation. Et rappelle que son fonds TunInvest Croissance, doté de 26 millions de dinars (7,5 millions d’euros), ciblait justement ce segment et a investi dans dix firmes, dont l’école d’ingénierie privée Esprit, en Tunisie. Il rappelle également son appui à InstaDeep, spécialiste de l’intelligence artificielle, dirigé par Karim Beguir, l’un des rares Google developers experts reconnus par le géant technologique américain.

Beaucoup d’investisseurs traditionnels ont mis du temps à se joindre à nous. Mais aujourd’hui ils ont tous sans exception engagé des discussions avec nous

« Les investisseurs dans ce fonds savent que c’est une prise de risque supérieure à la moyenne, mais pour une rentabilité supérieure aussi à la moyenne. Et, en matière d’impact sur le développement du continent, c’est précisément ce qu’il faut faire », insiste Aziz Mebarek. Mais l’évangélisation a pris du temps.

Selon les informations de JA, au moins un bailleur traditionnel d’AfricInvest lui a demandé de revoir sa copie, notamment sur la composition de l’équipe de gestion du nouveau véhicule d’investissement, réclamant l’inclusion de cadres plus expérimentés.

« Beaucoup d’investisseurs traditionnels ont mis du temps à se joindre à nous. Mais aujourd’hui ils ont tous sans exception engagé des discussions avec nous », assure Aziz Mebarek. Parmi les bailleurs potentiels ciblés figure BPI France, qui a confié à AfricInvest, en 2017, la gestion du Fonds franco-africain doté de 77 millions d’euros et soutient déjà Partech Africa, qui se consacre aux start-up africaines. Mais aussi la Caisse nationale de protection sociale ivoirienne, ainsi que plusieurs institutions de financement du développement : le belge BIO, le français Proparco, la BAD ou encore IFC.

Pionnier de l’accompagnement des PME en Afrique, AfricInvest trouvera-t-il un nouveau filon dans le soutien aux start-up ? Pour ses équipes, la réponse est sans équivoque. « Nous avons un grand nombre de cibles, dans la fintech, la mobilité, la logistique, l’électricité et l’e-commerce. Avec lesquelles nous sommes déjà en discussion, parfois très avancées », assure Yassine Oussaifi.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte