Politique

RDC : comment Vital Kamerhe est revenu au cœur du pouvoir

Vital Kamerhe, ancien président de l'Assemblée nationale et directeur de campagne de Félix Tshisekedi, le 8 janvier 2019, à Kinshasa.

Vital Kamerhe, ancien président de l'Assemblée nationale et directeur de campagne de Félix Tshisekedi, le 8 janvier 2019, à Kinshasa. © Trésor Kibangula/JA

Tribun hors pair, fin connaisseur de la scène politique, Vital Kamerhe a acquis une position inédite en devenant directeur de cabinet du chef de l’État.

Dans l’assistance, on retrouve une bonne partie du gratin politique du Sud-Kivu, la province d’origine de Kamerhe. Il y a là Pierre Ndatabaye, le mwami (roi) de Ngweshe, mais aussi la nouvelle première dame, Denise Nyakeru Tshisekedi, ou encore Bahati Lukwebo, l’un des principaux alliés du président sortant, Joseph Kabila. Mais celui qui attire tous les regards, c’est Norbert Basengezi Katintima.

Cet intime de Kabila est le puissant vice-président de la commission ­électorale, celle-là même qui a proclamé la victoire de Tshisekedi au terme d’une élection riche en rebondissements. Les états-Unis le sanctionneront même au motif que le scrutin qu’il a organisé n’a pas « reflété la volonté du peuple congolais ». Mais, pour l’heure, Basengezi joue un rôle clé dans la cérémonie : c’est lui qui remet symboliquement la dot à la famille de la mariée (32 vaches ainsi qu’une somme dont le montant n’a pas été dévoilé).

« Il ne faut pas spéculer à partir de la présence d’untel ou untel, balaie Amato Bayubasire, député de l’Union pour la nation congolaise (UNC), le parti de Kamerhe. Basengezi est un notable de Walungu, le territoire d’origine de Kamerhe. Dans nos traditions, les relations communautaires transcendent les clivages politiques. C’est à ce seul titre qu’il était présent. »


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Indépendance d’esprit

Kamerhe a bel et bien réussi à revenir au cœur du pouvoir congolais. À son poste de directeur de cabinet, qui n’a pourtant pas d’ancrage constitutionnel, il a acquis une position de pouvoir inédite. Usant – et abusant, selon ses détracteurs – de ses prérogatives, Kamerhe dispose de ses propres gardes du corps, y compris lorsqu’il voyage avec Félix Tshisekedi. Il préside à l’inauguration de bâtiments officiels (comme celle du nouveau gouvernorat de la province de Lualaba, à Kolwezi, le 12 mars), rencontre des chefs d’état étrangers (Paul Kagame à Kigali, quelques jours avant la venue du président) et se permet même de donner des instructions au Premier ministre, Bruno Tshibala, par simple courrier. Aucun de ses prédécesseurs n’avait jamais été aussi en vue, et, à Kinshasa, cela lui vaut déjà le surnom de « vice-président ».

Les militants tshisékédistes ne s’y sont pas trompés : lors de la cérémonie, ils ont entonné un chant à la gloire de Kamerhe, qualifié de « coach » du président

Il faut dire que la situation joue en sa faveur. Allié à Tshisekedi dans le cadre de la campagne, il ne se considère pas comme son subordonné. Le nouveau chef de l’État passe, en outre, beaucoup de temps à l’étranger, pour y chercher des soutiens afin de consolider sa position et obtenir le retour des investisseurs. Il a visité neuf pays depuis son investiture, laissant le champ relativement libre à Kamerhe dans la capitale congolaise. C’est donc le directeur de cabinet qui a coordonné la rédaction du programme du président pour les cent prochains jours, présenté le 2 mars. Les militants tshisékédistes ne s’y sont pas trompés : lors de la cérémonie, ils ont entonné un chant à la gloire de Kamerhe, qualifié de « coach » du président.

Le leader de l’UNC a, de fait, une compétence précieuse pour la coalition présidentielle : sa fine connaissance des institutions et notamment de la majorité parlementaire – dominée par l’ancien président Joseph Kabila –, avec laquelle Tshisekedi doit composer. Dans une autre vie, Kamerhe a en effet été une pièce maîtresse de la kabilie. Ce polyglotte a dirigé sa campagne victorieuse lors de l’élection de 2006, usant de son indiscutable don pour les discours. Il a ensuite présidé l’Assemblée nationale jusqu’en 2009 et y a fait montre d’une certaine indépendance d’esprit, en critiquant ouvertement deux décisions symboliques de Kabila : la signature d’opaques contrats avec la Chine et l’autorisation donnée à l’armée rwandaise de pénétrer au Congo pour traquer ses ennemis. Kabila n’a pas supporté pareille contestation. Poussé à la démission, Kamerhe s’est retrouvé dans l’opposition.


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Pour autant, parmi les partisans de Tshisekedi, beaucoup ont longtemps douté de la réalité de sa rupture avec Kabila. L’épisode du « dialogue national », en 2016, n’a fait que renforcer leurs soupçons : à cette époque où l’on disait Kamerhe prêt à toutes les concessions, il avait accepté de participer aux discussions qui devaient permettre à Kabila de prolonger son ultime mandat sans élection. Pour Kamerhe, l’objectif était clair : obtenir la primature en échange de sa bonne volonté. Mais, au dernier moment, Kabila lui a préféré un tshisékédiste, Samy Badibanga, débauché pour l’occasion.

Au côté de Hamida Shatur, qu’il a épousée le 16 février. © Au côté de Hamida Shatur, qu’il a épousée le 16 février.

« Un homme politique brillant »

Kamerhe a encaissé sans broncher, préparant une revanche qu’il a prise bien plus tard, lors de la campagne pour l’élection présidentielle, finalement programmée en décembre 2018. Alors qu’à Genève Tshisekedi revient sur son engagement à soutenir la candidature de Martin Fayulu, Kamerhe se rapproche de lui. Ensemble, ils forment la coalition Cap pour le changement (Cach), destinée à porter Tshisekedi au pouvoir.

D’un certain point de vue, Kamerhe est l’homme politique congolais le plus brillant. Il est en tout cas le plus rusé

Redevenu directeur de campagne, Kamerhe a une nouvelle fois fait la preuve de ses qualités de tribun, prenant souvent la parole sur les estrades ou devant les journalistes. « D’un certain point de vue, c’est l’homme politique congolais le plus brillant. Il est en tout cas le plus rusé », reconnaît un diplomate occidental qui l’apprécie pourtant peu.

Lors de la nuit de la proclamation des résultats provisoires, le 10 janvier, c’est encore lui qui a rassuré un Félix Tshisekedi inquiet de voir tant de sièges de députés provinciaux échoir à Kabila. Un instant, il a même envisagé un nouveau coup politique, imaginant débaucher suffisamment de députés kabilistes pour constituer une majorité à son service. Mais Kabila a senti le coup venir, et cette stratégie a fait long feu.


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À lui l’ombre et la tactique

S’il n’a pas remporté toute la mise, Kamerhe a en tout cas réussi son pari. Au poste qui est désormais le sien, il s’est réinventé pour rebondir. Une fois de plus. Il est plus discret, a cessé de s’exprimer en public. Mais il occupe encore trop d’espace aux yeux de certains proches du président qui lui reprochent de lui faire de l’ombre. S’ils pouvaient, ils l’affecteraient à d’autres fonctions, moins stratégiques, dans le cadre de la mise en place des nouvelles institutions. Mais l’entourage de Kamerhe n’imagine pas qu’il puisse se contenter d’un simple ministère.

Il ne cesse de nous répéter qu’il n’y a pas de petit rôle dans la République

L’intéressé a donc entrepris de se faire plus discret encore. « Pendant leur récente tournée à l’intérieur du pays, il a veillé à ne pas saluer les rangées d’officiels venus accueillir le président, souligne Bayubasire. Il ne cesse de nous répéter qu’il n’y a pas de petit rôle dans la République. » Kamerhe serait-il devenu modeste ? Il a plus probablement compris que Tshisekedi pouvait, mieux que lui, incarner le changement. Pour l’instant, le tandem fonctionne. À Tshisekedi la lumière et le contact avec le peuple. À Kamerhe l’ombre et la tactique. Cette alliance est-elle durable ?


D’où venaient les chiffres ?

L'abbé Donatien Nshole, secrétaire général de la Cenco, en décembre 2016 pendant les négociations qui ont débouché à l'accord de la Saint-Sylvestre en RDC (photo d'illustration). © John Bompengo/AP/SIPA

C’est un épisode qui a éveillé la curiosité des experts de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), qui ont conduit une observation minutieuse de la dernière présidentielle. Le 10 janvier, quelques heures après la proclamation des résultats provisoires, ils voient débarquer au centre interdiocésain de Kinshasa un proche de Vital Kamerhe, Me Eustache Muhanzi. Ce dernier veut convaincre la Cenco que Tshisekedi a bel et bien remporté le scrutin.

Sous son bras, la compilation de quelque 3 millions de voix issues des provinces les plus favorables à Tshisekedi. Surprise des experts. Ils ne se sont pas laissé convaincre, mais se demandent jusqu’à aujourd’hui comment l’homme a obtenu ces documents. Et s’interrogent sur les liens entre Kamerhe et la commission électorale…


De l’art de marcher sur des œufs

Vital Kamerhe (à gauche) et Félix Tshisekedi. © Montage JA

Situation délicate que celle dans laquelle se trouvent Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe. Puisque le nouveau gouvernement n’a toujours pas été nommé, leur marge de manœuvre est relativement réduite. Mais, politiquement, ils ont intérêt à imposer l’idée qu’ils sont aux manettes et qu’ils impulsent déjà un changement.

Cela les a-t-il conduits à prendre des décisions légalement contestables ? Kamerhe a d’abord donné des instructions à la Direction générale des douanes et accises (DGDA), par courrier, le 11 mars. Courroucé, Bruno Tshibala, qui est encore Premier ministre, lui a répondu, le 19 mars, que ces instructions demeuraient de la compétence exclusive du gouvernement, demandant à la DGDA de ne pas en tenir compte.

Après les résultats très défavorables à la coalition présidentielle au Sénat, la présidence a voulu reporter l’installation des sénateurs élus le 14 mars, en attendant de mener des enquêtes sur des soupçons de corruption. Juridiquement fragile, cette décision n’a pas tenu longtemps, et le président a finalement levé cette suspension le 29 mars.

Dernier sujet litigieux en date : l’élection, plusieurs fois ajournée depuis début avril, du gouverneur du Sankuru. L’ancien porte-­parole du gouvernement, Lambert Mende, y est candidat et entend se présenter sans concurrent, faisant fi du mécontentement de l’opinion publique. La présidence est intervenue pour reporter le scrutin et éviter des violences. Mais, là encore, les bases légales sont fragiles.

 

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