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Cet article est issu du dossier «Élections en Afrique du Sud : l'ANC, un favori controversé en perte de vitesse»

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Politique

Afrique du Sud : Cyril Ramaphosa, le caméléon

Ramaphosa, le 23 juin 2017, à Johannesburg.

Ramaphosa, le 23 juin 2017, à Johannesburg. © Moeletsi Mabe/Sunday Times/Gallo Images/Getty Images

Même divisé, l’ANC devrait remporter aisément les élections générales du 8 mai. Essentiellement grâce à Cyril Ramaphosa, un leader aussi doué qu’insaisissable.

Pendant quatre-vingt-dix minutes, le 7 février, Cyril Ramaphosa s’est adressé au Parlement. Costume anthracite et cravate grise, jouant à la perfection son rôle de « PDG de l’Afrique du Sud », le président a prononcé son discours sur l’état de la nation, largement consacré cette année à la relance de l’économie et à la lutte contre la corruption. L’Afrique du Sud, a-t-il assuré, est « sur la voie de la croissance et du renouveau ».

« C’était du 100 % Ramaphosa, a par la suite résumé un ancien cadre du Congrès national africain (ANC, au pouvoir). C’était réfléchi et bien fait. Tout le monde pouvait y trouver son compte. Mais peut-il tenir ses promesses ? Sa maison est divisée. Les voleurs ne sont pas en prison. La croissance stagne, et des emplois sont détruits. » Les applaudissements nourris qui ont salué la fin de son discours, alors que la gauche radicale lui avait promis l’esclandre ? « C’est parce que nous voulons tous croire en lui ! »


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De fait, Cyril Ramaphosa paraît avoir réussi à enrayer le déclin de l’ANC. Le parti a beau être éclaboussé par des scandales (le dernier en date touche son secrétaire général, Ace Magashule, accusé de corruption dans un livre au titre évocateur, Gangster State), les sondages lui prédisent encore une large victoire aux élections générales du 8 mai. Il faut dire que Cyril Ramaphosa n’a pas ménagé sa peine, sautant de tribunes en réunions pour convaincre les électeurs d’accorder une nouvelle fois leur confiance à l’ANC, vingt-cinq ans après sa victoire aux premières élections libres d’Afrique du Sud. Nul doute que diriger le parti dans le contexte actuel requiert des compétences extraordinaires et que le chef de l’État en possède de nombreuses. Depuis des mois, il négocie, organise, tempère, donne des gages et promet à tour bras. Mais beaucoup de ceux qui ont travaillé étroitement avec Cyril Ramaphosa admettent ne pas le connaître réellement.

En mars, les passagers d’un train de banlieue ont eu la surprise de le voir monter dans leur wagon… Et lui a eu la surprise d’y être bloqué pendant quatre heures

« Je suis une énigme », s’amuse l’intéressé. C’est en tout cas un homme complexe, qui sait se montrer ouvert et qui ne manque pas une occasion de peaufiner son image d’homme du peuple. En mars, les passagers d’un train de banlieue ont eu la surprise de le voir monter dans leur wagon… Et lui a eu la surprise d’y être bloqué pendant quatre heures alors que le trajet ne devait durer que quarante-cinq minutes ! Cela ne l’a pas empêché de s’afficher tout sourire aux côtés des autres usagers.

Ses proches disent de lui qu’il a un don pour se rappeler les visages et les histoires personnelles et que, debout chaque matin à 5 heures, il n’aime rien tant que ces petites promenades matinales qui lui permettent d’échanger quelques mots avec ceux qu’il croise en chemin. Dans l’opinion, cela compense son côté gentleman­-farmer et son goût pour le golf, la pêche à la mouche et les troupeaux de bovins hors de prix. « C’est un caméléon », reconnaissent ses alliés.

Portrait d’un homme d’origine modeste qui a commencé sa carrière de syndicaliste en contraignant le richissime Harry Oppenheimer à augmenter le salaire des mineurs, avant de devenir lui-même un homme d’affaires à succès.

Idéaliste

Le jeune leader du Syndicat national des mineurs (au premier plan) entouré de travailleurs, quelques mois avant la grande grève de 1987. © Selwyn Tait/The LIFE Images Collection/Getty Images

Il est encore adolescent lorsqu’il déclare au journaliste Denis Beckett, estomaqué par tant d’assurance, qu’il sera un jour président. Matamela Cyril Ramaphosa a toujours été convaincu d’être du bon côté de l’Histoire. Il naît à Johannesburg le 17 novembre 1952. Faut-il y voir un signe ? Cette année-là, le régime d’apartheid est confronté à une grève générale, et l’ANC a lancé une campagne de résistance passive pour protester contre les lois répressives et discriminatoires qui interdisent les mariages inter­raciaux et obligent les Noirs à présenter des laissez-passer pour se déplacer.

Le jeune Ramaphosa grandit sur Mhlaba Drive, à Soweto. L’heure est militante, et il se prend vite de passion pour la politique. Ses parents tentent de le protéger de la brutalité de l’époque, mais, en 1960, la police abat 69 manifestants noirs à Sharpeville, non loin de la maison familiale. L’ANC est interdit peu de temps après.


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Ramaphosa termine ses études secondaires à Sibasa, dans l’actuelle province du Limpopo, puis s’inscrit à l’université du Nord. Il y apprend le droit et s’initie à la politique étudiante. « C’était quelqu’un de tranquille, pas du genre à se vanter, mais que les autres appréciaient et admiraient, se souvient l’homme d’affaires Letepe Maisela, camarade d’université de Ramaphosa. C’était un leader-né. » En 1974, il est détenu pendant onze mois en vertu de la loi sur le terrorisme. Mis à l’isolement, il en ressortira « profondément marqué », raconte Maisela.

Mosiuoa Lekota, ancien membre de l’ANC et activiste contre l’apartheid, l’accuse d’avoir dénoncé certains de ses camarades de l’époque. En février, Ramaphosa est revenu sur cet épisode devant le Parlement. Il a raconté comment il a été emmené au poste de police de Pretoria Central, comment il a été interrogé et comment les policiers ont essayé de le faire témoigner contre ses camarades, y compris contre Lekota. « J’ai refusé. Ils ont pensé pouvoir utiliser mon père pour faire pression sur moi, mais j’ai refusé. Je leur ai dit que je ne le ferai pas. »

Syndicaliste

Après sa libération, Ramaphosa adhère à la Convention du peuple noir (BPC), une organisation du Mouvement de conscience noire de Steve Biko, et reprend ses études de droit. En 1976, après les émeutes de Soweto, il est de nouveau arrêté et détenu pendant six mois au sein du tristement célèbre commissariat de police John Vorster Square.

C’est à cette période que Patricia de Lille – la future secrétaire générale de l’Union sud-africaine des travailleurs de la chimie – fait sa connaissance. Ramaphosa travaille comme conseiller juridique pour le Conseil des syndicats d’Afrique du Sud. Patricia de Lille est vite convaincue qu’il a la force nécessaire pour résister à l’oppression et qu’il peut aider les syndicats à devenir une véritable force politique.

Il était très perspicace. Il pouvait sourire avec vous, mais dans sa tête il était déjà en train de planifier autre chose. Il était à la fois stratégique et tactique

En 1982, alors que Ramaphosa a rejoint l’ANC, les chefs des principaux syndicats l’envoient auprès des mineurs pour les aider à s’organiser. La même année, il prend la tête du Syndicat national des mineurs (NUM) ­nouvellement créé. « Il était très perspicace, se souvient de Lille. Il pouvait sourire avec vous, mais dans sa tête il était déjà en train de planifier autre chose. Il était à la fois stratégique et tactique. »

Trois ans plus tard, le NUM compte 300 000 adhérents et va jouer un rôle central dans la création de la Confédération des syndicats sud-africains, la Cosatu. Jay Naidoo en devient le secrétaire général. Ramaphosa, lui, prend en charge la stratégie politique. En 1987, il lance la plus grande grève de l’histoire du pays et fait trembler le pouvoir blanc. Au QG de l’ANC, installé en Zambie, on parle déjà de lui comme d’une « étoile montante ».

Cyril Ramaphosa à Bruxelles le 15 novembre 2018. © Francisco Seco/AP/SIPA

Négociateur

Dans les années 1990, en Afrique du Sud, l’Histoire s’accélère, la carrière de Ramaphosa aussi. « Cyril », comme l’appellent ses compagnons de lutte, est devenu l’un des cadres les plus importants du parti. Il incarne cette jeunesse qui a choisi de se battre à l’intérieur du pays sur le terrain social et juridique. Lorsque Nelson Mandela est libéré, le 11 février 1990, il est l’un des membres du comité restreint chargé de l’accueillir. À tout juste 38 ans, il fait figure de dauphin présumé.


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En juillet 1991, Mandela est élu à la présidence de l’ANC. Thabo Mbeki devient son vice-président, et Ramaphosa, son secrétaire général. « On peut dire que Cyril dirigeait la salle des machines de l’ANC, se souvient Snuki Zikalala, le président de la Ligue des anciens combattants du parti. Les délégués ont senti qu’il était compétent et travailleur. Il était l’homme qu’il fallait. » « Le flambeau était passé d’une génération à l’autre, commentera Nelson Mandela dans son autobiographie. Cyril était le digne successeur d’une longue lignée de leaders de l’ANC. Il était probablement le négociateur le plus accompli du parti. »

Pourtant, alors qu’il négocie la transition entre 1990 et 1993, Ramaphosa perd du terrain. « Il était trop jeune pour succéder à Mandela, explique Snuki Zikalala. Il a dû apprendre comment fonctionnait l’ANC. Thabo Mbeki était son aîné, il était plus expérimenté et il avait une vision pour le pays. » Sous la pression du parti, Mandela s’incline mais lui demande malgré tout de travailler à un nouveau projet de Constitution, qui sera le fruit de deux années d’âpres négociations. Elle est adoptée le 8 mai 1996. Quatre jours plus tard, Ramaphosa démissionne de son poste de secrétaire général de l’ANC. Il quitte la politique pour se lancer dans les affaires.

Businessman

Son ascension et son succès (sa fortune personnelle est estimée à 500 millions de dollars, 442 millions d’euros) sont la parfaite illustration des forces et des faiblesses de la politique de discrimination positive en faveur des Noirs, le Black Economic Empowerment.

En 1996, Nthato Motlana, le médecin de famille de Mandela, lui confie les rênes de son fonds d’investissement, la New Africa Investments Limited (Nail), la première société noire sud-­africaine cotée en Bourse. Les deux hommes se brouilleront quelques années plus tard, lorsque la Nail sera accusée d’utiliser les fonds de pension des travailleurs pour financer des fusions et des acquisitions. Mais pour l’heure, Ramaphosa est aussi à l’aise au Johannesburg Stock Exchange qu’il le fut autrefois parmi les mineurs. En 1999, Mbeki lui propose le ministère des Affaires étrangères, qu’il refuse.

En 2010, à un journaliste qui questionne ses idéaux, Ramaphosa répond : ‘Je suis un capitaliste avec des instincts socialistes’

Il siège ensuite dans plusieurs conseils d’administration et fonde, en 2001, son propre fonds d’investissement, Shanduka. Le groupe prend des participations dans des secteurs divers : les télécoms, l’alimentation, l’énergie, l’immobilier, la banque, dans les chaînes sud-africaines de McDonald’s et de Coca-Cola, et même dans les mines. En 2010, à un journaliste qui questionne ses idéaux, Ramaphosa répond : « Je suis un capitaliste avec des instincts socialistes. »

En août 2012, les mines de platine de Marikana sont le théâtre d’affrontements sanglants. La police ouvre le feu sur les grévistes, comme au temps de l’apartheid. Bilan : 34 morts, 78 blessés. Or Shanduka détient 9 % de Lonmin, l’entreprise propriétaire de la mine… Le scandale est immédiat. Les syndicats eurent tôt fait de ­reprocher à Ramaphosa d’avoir oublié ses engagements passés, de n’avoir pas obligé le conseil d’administration de Lonmin à faire des concessions ou à maîtriser la police… Entendu par les enquêteurs, il déclare : « C’est terrible. […] J’assume toute la responsabilité qui est la mienne. » Il y a de la contrition dans cette déclaration, mais aussi, diront les analystes, un sens aigu de la politique. Est-ce le signe qu’il prépare son retour ?

Des supporteurs de Cyril Ramaphosa lors du congrès de l'ANC le 20 décembre 2017 à Johannesburg. © Themba Hadebe/AP/SIPA

Président

C’est un mélange d’audace et de désespoir qui a ramené Ramaphosa sur le devant de la scène, en 2012. L’audace, c’est la sienne, puisqu’il en a fallu pour se refaire une place au sommet d’un parti gangrené par la corruption mais extrêmement bien protégé. Le désespoir, c’est celui des conseillers de Jacob Zuma, qui, alors que la présidentielle ne doit avoir lieu que deux ans plus tard, sentent déjà que la bataille s’annonce ­serrée et que la réélection de leur ­champion sera laborieuse. Il leur faut trouver un ­profil consensuel, capable de rallier l’électorat urbain quand Zuma, lui, fera le plein de voix dans les zones rurales. Mais il faut aussi une personnalité peu susceptible de faire de l’ombre au chef de l’État. C’est à ce moment-là que le nom de Ramaphosa refait surface.


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Marié à la sœur du premier milliardaire noir sud-africain, Patrice Motsepe, il incarne la nouvelle élite noire du pays, grande gagnante de la chute de l’apartheid. Mais en même temps, il est depuis des années en retrait de la vie politique. Sa base électorale est disparate et le monde syndical qu’il a su organiser trois décennies plus tôt s’est fissuré. Les jeunes générations ne connaissent plus le syndicaliste charismatique qu’il était, et cela fait de lui un excellent candidat aux yeux de l’entourage de Zuma.

Rappelé pour redorer le blason du chef de l’État, Ramaphosa accepte sans se faire prier et devient, en décembre 2012, vice-président de l’ANC. « Le poste lui a été attribué parce qu’il n’avait pas de soutiens populaires », tacle un ancien proche de Zuma. Ce n’est pas tout à fait vrai : il a obtenu 40 voix de plus que Zuma, qui était, lui, candidat à la présidence du parti. En juin 2014, Ramaphosa est nommé vice-­président de la République, un véritable tremplin dont il ne manquera pas de se servir, lui qui n’a pas été éclaboussé par les scandales qui plombent Zuma et l’ANC.

Beaucoup de gens m’ont demandé pourquoi je ne disais rien. Je leur répétais qu’il y a un temps pour agir et que, quand vous passez à l’action, vous devez être sûr de ne pas échouer

Plus rien ne semble pouvoir l’arrêter. En décembre 2017, alors que le parti est au bord du schisme et traverse sa pire crise depuis sa création, en 1912, Ramaphosa en prend la présidence. Il l’emporte d’une courte tête face à Nkosazana Dlamini-Zuma, l’ex-épouse du chef de l’État. Deux mois plus tard, au terme de ce que d’aucuns ont comparé à une blitzkrieg, il convainc le comité exécutif du parti de la nécessité de lâcher Zuma. À ceux qui lui font remarquer que, pendant quatre ans, il l’a regardé conduire le pays au bord du gouffre, il répond : « Beaucoup de gens m’ont demandé pourquoi je ne faisais rien et pourquoi je ne disais rien. Je leur répétais qu’il y a un temps pour agir et que, quand vous passez à l’action, vous devez être sûr de ne pas échouer. »

Mais les mois qui ont suivi ont été difficiles. Il a eu beau se poser en « Monsieur Propre », les têtes ont tardé à tomber, et il lui a fallu composer avec les partisans de son prédécesseur, qui sont encore nombreux. Après les élections, il devra imposer une réforme du secteur public et des institutions et lancer enfin cette vaste réforme agraire dont la gauche radicale l’a contraint à faire une priorité, tout en regagnant la confiance de ses alliés traditionnels (la Cosatu et le Parti communiste sud-africain). Il devra aussi créer des emplois et relancer l’économie. Ne s’est-il pas fait fort, en octobre dernier, d’attirer 100 milliards de dollars d’investissements en cinq ans ? Ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra, ainsi qu’il l’a promis, rattraper les « neuf années gâchées » de la présidence Zuma.

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