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Cet article est issu du dossier «Algérie : l'étau se resserre autour des hommes d'affaires proches de Bouteflika»

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Justice

En Algérie, la grande purge dans les milieux d’affaires proches de Bouteflika

Ali Haddad, homme d'affaire et ancien président du Forum des chefs d’entreprise. © Romain Laurendeau pour JA

Depuis la chute d’Abdelaziz Bouteflika, plusieurs grands hommes d’affaires – dont l’ex-patron des patrons – sont dans le collimateur de la justice. Salutaire cure d’assainissement ou cabale politique ? Enquête.

Rarement les patrons algériens auront été aussi unanimes. « Les affaires vont mal, le climat est morose, chacun se fait tout petit en espérant ne pas être éclaboussé », s’inquiète un entrepreneur. « L’arrestation d’Ali Haddad nous a tous sonnés », confie un autre.

Le mercredi 3 avril au matin, alors que l’Algérie se réveille fière d’avoir obtenu la démission d’Abdelaziz Bouteflika, Ali Haddad, PDG du groupe ETRHB et ancien président du Forum des chefs d’entreprise (FCE, syndicat patronal), est transféré à la prison d’El Harrach. C’est la chute de l’un des hommes les plus puissants des années Bouteflika.

Ceux qui ont pu lui rendre visite décrivent un homme serein, calme, combatif. Il risque pourtant, si les faits sont avérés au terme de son procès, de trois mois à trois ans de prison. Il a été mis en examen et placé en détention préventive par un juge qui le soupçonne d’avoir soudoyé un fonctionnaire pour obtenir un second passeport. Comment un homme aussi influent, longtemps intouchable, capable de faire ou de défaire la carrière de préfets et de ministres, s’est-il retrouvé au fond d’un cachot ? Récit d’une arrestation digne d’un scénario hollywoodien.

Longue nuit

Ali Haddad, l'ex-patron du Forum des chefs d’entreprise (FCE). © Romain Laurendeau pour JA

Tout s’est joué en quelques heures, le 30 mars. Ce jour-là, Ali Haddad enchaîne les réunions au siège de l’ETRHB à Dar el-Beïda, dans la banlieue est d’Alger. Blouson, jeans et baskets : tenue casual, comme chaque samedi. Aux alentours de 17 heures, l’homme d’affaires joint son chauffeur et lui demande de l’accompagner en Tunisie. Refus de ce dernier, dont le passeport n’est pas prêt et qui ne peut pas voyager. Haddad se tourne vers son directeur de cabinet. Lequel accepte d’avaler dans la nuit les 674 km séparant Dar el-Beïda du poste-frontière d’Oum Teboul.


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Haddad cherche-t-il à fuir un péril imminent ? « Il comptait partir le week-end pour souffler un peu, raconte un proche. Les dernières semaines avaient été épouvantables sur le plan psychologique. » Version étayée par ceux qui ont croisé sa route à Annaba, dernière grande ville de l’Est avant la frontière : « Il roulait à tombeau ouvert, précédé d’un 44 blanc. Pas très discret pour quelqu’un en fuite. »

Ali Haddad arrive à Oum Teboul vers 2 heures du matin. Casquette vissée sur la tête, il tend son passeport au policier de service. Qui lui demande d’attendre. En coulisses, les téléphones chauffent. La hiérarchie est prévenue. Le chef du poste de police rapplique en urgence. Une fouille du véhicule est ordonnée.

À l’intérieur sont saisis un autre passeport algérien à son nom, trois permis de conduire, 4 550 euros, 100 dollars et 410 000 dinars (environ 3 000 euros). Ali Haddad est informé qu’il est frappé d’une interdiction de sortie du territoire national (ISTN). Au téléphone, il se montre pourtant rassurant avec sa famille, dit avoir des garanties d’être relâché dans la journée. Le patron ne sait pas encore qu’à Alger le rapport des forces a basculé en défaveur du camp Bouteflika, qui le protégeait jusque-là.

À 13 heures, le patron et son accompagnateur sont transférés au commissariat de police le plus proche, celui d’El Kala. L’interrogatoire dure jusqu’à minuit. Haddad doit s’expliquer sur ses deux passeports.

Des milliers d'Algériens dans les rues d'Alger, mardi 2 avril, pour célébrer la démission du président Abdelaziz Bouteflika. © Toufik Doudou/AP/SIPA

L’étau se resserre autour de ceux qui ont soutenu politiquement et financièrement le cercle présidentiel

« Mon client avait demandé au gouvernement qu’il lui en délivre un second parce qu’il voyage beaucoup », plaide son avocat, Me Khaled Bourayou, qui assure que toutes les procédures ont été respectées : « Le ministère de l’Intérieur avait donné son accord. » L’audition finie, Haddad signe le procès-verbal (PV), avant de se rétracter : il juge que ses déclarations ont été tronquées et demande que le PV soit réécrit. Refus.

À Alger, ses frères s’agacent et dénoncent « la disparition » de l’homme d’affaires. Moins de quarante-huit heures plus tard, pendant qu’Abdelaziz Bouteflika signe sa lettre de démission, l’ex-patron des patrons est transféré à Alger et de nouveau auditionné par un juge d’instruction. Le ciel s’abat sur les Haddad quand le magistrat décide de l’incarcérer à El Harrach, où séjournent deux célèbres milliardaires déchus, Rafik Khalifa et Kamel Chikhi, alias « El Bouchi ».

Liste noire

« La sanction est disproportionnée au vu des faits reprochés, s’agace Me Bourayou. Mon client est un homme public. La qualification du délit ne nécessite même pas son incarcération ! » « Je n’ai jamais vu un dossier aussi accablant d’iniquité », ajoute-t-il. Qu’importe : l’opinion publique, elle, a tranché. Depuis des semaines, dans les cortèges, le portrait du natif d’Azzefoun est brandi par les manifestants, aux côtés de celui de Saïd Bouteflika, frère et conseiller de l’ex-­président. Un même slogan est repris en chœur : « Klitou lebled ya sarraqine » (« Vous avez pillé le pays, bande de voleurs »).


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L’armée tient le même discours. Dans son allocution du 2 avril, celui qui somme Bouteflika de démissionner, Ahmed Gaïd Salah (AGS), évoque « cette poignée de personnes qui ont indûment accaparé des richesses ». « La décision de lancer des poursuites judiciaires contre ces derniers a été prise par le procureur général, mû par son adhésion aux revendications populaires insistantes », précise le chef d’état-major, qui semble avoir très récemment recouvré sa lucidité…

La formule est lâchée : il s’agit de satisfaire des « revendications populaires ». « On les jette en pâture avant même que la justice ne leur reproche quoi que ce soit », s’insurge Me Bourayou. Car entre-temps a fuité la liste des hommes d’affaires ciblés par le parquet et frappés, eux aussi, d’une ISTN. Outre Ali Haddad et l’un de ses frères, les familles Kouninef, Tahkout et Mazouz sont ciblées. Toutes sont réputées proches du camp Bouteflika.

Des étudiants manifestant à Alger, mardi 16 avril 2019, jour de la démission de Tayeb Belaïz de la présidence du Conseil constitutionnel. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Difficile de savoir qui a lancé cette chasse à l’oligarchie dans un contexte révolutionnaire où le système s’écroule par pans entiers

Avions privés cloués au sol, ports, aéroports et frontières sous surveillance, contrôles routiers par des gendarmes munis d’une liste noire de personnalités, l’étau se resserre autour de ceux qui ont soutenu politiquement et financièrement le cercle présidentiel, et obtenu en échange crédits, marchés et contrats se chiffrant à plusieurs milliards de dollars. « C’est une violation de la présomption d’innocence », dénonce Me Bourayou.

Le ténor du barreau d’Alger note que « la divulgation de cette liste par les médias intervient à un moment où les conflits politiques s’exacerbent ». Opération mains propres, règlements de comptes ou manipulation ? Difficile à dire.

Tout comme il est difficile de savoir qui a lancé cette chasse à l’oligarchie dans un contexte révolutionnaire où le système s’écroule par pans entiers. La présidence ? Elle n’a pas été informée de l’existence de cette liste. Le ministre de la Justice ? Le poste était vacant lorsqu’elle a été émise, la passation des pouvoirs entre Tayeb Louh et Slimane Brahimi n’ayant pas encore eu lieu.

Idem au ministère des Finances et à la Banque d’Algérie. Ahmed Gaïd Salah lui-même ? C’est un secret de polichinelle dans la sphère militaire : le chef d’état-major voue une détestation profonde à ces patrons du privé dotés à ses yeux de pouvoirs exorbitants. Désormais, il ne s’en cache plus, comme encore ce 16 avril à In Amenas (Sud-Est), lorsqu’il appelle les « instances judiciaires à accélérer le traitement des différents dossiers concernant les personnes ayant bénéficié indûment de crédits estimés à des milliers de milliards, causant préjudice au Trésor public ».

Cordon sanitaire

Saïd Bouteflika en avril 2009 lors de la réélection de son frère à la présidence de l'Algérie (image d'illustration). © AP / SIPA

La gendarmerie – dépendante de l’armée – mène déjà l’enquête sur les avoirs bancaires de la famille Haddad. Des perquisitions ont eu lieu au ministère des Travaux publics, qui a accordé plusieurs marchés au groupe ETRHB. Si Haddad est le seul à dormir en prison, d’autres ont du souci à se faire. À la tête du groupe KOUGC, créé par leur père en 1971, les frères Kouninef règnent sur un conglomérat tentaculaire qui officie dans l’hydraulique, le BTP, l’agroalimentaire ou la téléphonie.


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D’une discrétion monastique, ils sont aussi redoutables en affaires qu’influents dans les cercles de décision. En particulier Réda, qui entretenait une amitié quasi filiale avec Saïd Bouteflika, lequel le consultait avant les nominations de ministres, ambassadeurs, cadres de la haute administration ou d’institutions financières.

Les Kouninef peuvent-ils connaître le même sort que Haddad ? Quid de Mazouz ? Et des Tahkout, qui emploient 15 000 personnes et dont les activités vont de la concession et du montage d’automobiles au transport et aux médias ? La justice n’a pas encore été saisie, croit savoir une source proche du dossier.

« Les Tahkout sont libres de leurs mouvements », assure Me Bourayou, qui les défend aussi. Libres mais interdits de quitter le territoire. Le jet privé qu’ils louent est immobilisé. Leur conseil assure qu’à ce stade ni Rachid Tahkout ni Mahieddine et ses deux fils ne sont visés par des plaintes, des poursuites ou des convocations.

« Pour le moment, un cordon sanitaire a été établi autour de ces hommes pour les empêcher de s’exiler ou de faire fuir leurs capitaux, juge un ancien enquêteur des services de renseignements. Le temps politique est une chose, celui de la justice, une autre. » En actionnant la justice, AGS fait coup double à court terme : il soigne son image auprès de l’opinion et écarte des puissances politiques et financières à même de contrarier ses plans.

À cela près que lui aussi est vulnérable. Ses détracteurs évoquent une fortune personnelle supposée colossale et les partenaires d’affaires de ses fils qui, eux, seraient pour l’instant hors d’atteinte. Et l’avocat de rappeler la phrase prononcée par l’ex-patron de la police – le général Hamel – avant son limogeage, en juin 2018 : « Celui qui veut lutter contre la corruption doit être propre. »

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