Politique

[Tribune] Le nouveau Bandung peut-il s’écrire à Khartoum ou à Alger ?

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 16:21
Neila Latrous

Par Neila Latrous

Neila Latrous est rédactrice en chef Maghreb & Moyen-Orient de Jeune Afrique.

Les Soudanais célébrant dans les rues de Khartoum la chute d’Omar el-Béchir, jeudi 11 avril 2019. © AP/SIPA

Les derniers bouleversements au Soudan et en Algérie démontrent que les peuples du monde arabe semblent davantage disposés à une horizontalité Est-Ouest, amorcée par la conférence de Bandung.

Vingt-deux ans. Drapée de blanc. Baskets cuivrées aux pieds. Juchée sur le toit d’une voiture, l’index vers le ciel. Une promesse ? Une prière ? L’image fait le tour du monde. Alaa Salah, étudiante soudanaise en architecture, icône de la révolution contre le président Omar el-Béchir – destitué depuis –, incarnation à elle seule des voix de la jeunesse et de la femme arabes, apparaît aujourd’hui jusque sur les murs d’Idlib, en Syrie, là où 370 000 personnes ont été tuées et 13 millions déplacées depuis le soulèvement de 2011.

Au Maroc, du fond de sa cellule, où il croupit depuis mai 2017, Nasser Zefzafi, leader du Hirak du Rif, a tenu, lui, fin février, à rédiger une lettre destinée aux manifestants algériens. Relayée par son père, elle enjoint à ses camarades de poursuivre le combat. « Malgré la séparation imposée par une politique de frontières, nous restons un peuple et une nation unis », écrit celui qui quarante-cinq jours plus tard voyait sa peine de vingt ans de prison confirmée par la cour d’appel de Casablanca. Aussitôt la sentence connue, les messages de soutien ont fleuri de l’autre côté de la frontière. Comme une fraternité révolutionnaire…


>>> À LIRE – Soudan : neuf manifestantes condamnées à la flagellation


Une décennie riche d’enseignements

« L’enfer, c’est les Autres », faisait dire Jean-Paul Sartre au personnage de Garcin dans la pièce Huis clos, en 1943. Avant d’éclairer ce propos, des années plus tard, face au contresens auquel prêtait la réplique. « […] les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes, expliquait le philosophe, chantre de l’existentialisme. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donnés de nous juger. » « L’Autre est un Je », aurait pu écrire Sartre. Les révolutions arabes – au sens de « référent culturel » – lui auront donné raison moins d’un siècle plus tard.

Les peuples semblent davantage disposés à une horizontalité Est-Ouest

La dernière décennie nord-africaine est riche d’enseignements. D’abord, les peuples semblent davantage disposés à une horizontalité Est-Ouest qu’à la verticalité qui jusqu’ici marquait la relation diplomatique et économique entre le Nord et le Sud. Le discours accusateur, par moments complotiste, à l’égard de l’Occident a de ce point de vue imprimé les consciences. La mécanique d’identification fonctionne dans un continuum géographique et linguistique qui ne dépasse pas la Méditerranée. Alaa Salah est algérienne, les « gilets jaunes », non.

Alaa Salah, a Sudanese woman propelled to internet fame earlier this week after clips went viral of her leading powerful protest chants against President Omar al-Bashir, flashes the victory gesture as she poses for a picture during a demonstration in front of the military headquarters in the capital Khartoum on April 10, 2019. – In the clips and photos, the elegant Salah stands atop a car wearing a long white headscarf and skirt as she sings and works the crowd, her golden full-moon earings reflecting light from the fading sunset and a sea of camera phones surrounding her. Dubbed online as « Kandaka », or Nubian queen, she has become a symbol of the protests which she says have traditionally had a female backbone in Sudan. (Photo by – / AFP)

Alaa Salah, a Sudanese woman propelled to internet fame earlier this week after clips went viral of her leading powerful protest chants against President Omar al-Bashir, flashes the victory gesture as she poses for a picture during a demonstration in front of the military headquarters in the capital Khartoum on April 10, 2019. – In the clips and photos, the elegant Salah stands atop a car wearing a long white headscarf and skirt as she sings and works the crowd, her golden full-moon earings reflecting light from the fading sunset and a sea of camera phones surrounding her. Dubbed online as « Kandaka », or Nubian queen, she has become a symbol of the protests which she says have traditionally had a female backbone in Sudan. (Photo by – / AFP) © AFP

Remise en question des alliances géostratégiques

Parallèlement, l’alliance géostratégique avec des puissances comme Paris, Moscou ou Washington est vivement questionnée, comme en témoignent les banderoles et slogans anti-ingérence entendus par exemple dans les rues d’Alger. Que les grandes capitales ne s’y trompent pas : si ces slogans ne se font pas entendre avec davantage de force ailleurs, cette musique de fond reste jouée dans les cafés populaires de Tunis, de Tripoli ou du Caire. Les politiques, particulièrement ceux qui ont la charge d’écrire l’histoire de demain, auraient tort de l’ignorer.

Les peuples bouillonnent et se tendent la main. Cruelle comparaison avec l’atonie institutionnelle de l’Union du Maghreb arabe, qui a fêté ses trente ans en février dans l’indifférence générale, et de la Ligue arabe, qui soufflera ses soixante-quinze bougies en mars prochain. Déjà une opportunité se dessine : refaire des organisations panarabes la caisse de résonance des peuples. Remettre de l’humain dans la froideur des échanges technocratiques.

Le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout

Romantisme révolutionnaire ? Pas tant que ça. Il fut un temps où les voix du peuple étaient portées haut. Où Gamal Abdel Nasser pour l’Égypte, Hocine Aït Ahmed et M’hamed Yazid pour le FLN algérien, et Salah Ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour tunisien, se retrouvaient à Bandung aux côtés de leaders soudanais et libyens – entre autres – pour changer le cours de l’histoire et tisser des liens que l’on pensait alors indéfectibles entre « damnés de la Terre ». « Le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout », théorisait Albert Camus, frère de lettres de Jean-Paul Sartre avant que les deux hommes ne se fâchent. Le nouveau Bandung peut-il s’écrire à Khartoum ou à Alger ?