Politique

François Louncény Fall : en Afrique centrale, « sans dialogue, pas de solution »

François Louncény Fall, représentant spécial de l'ONU en Afrique centrale.

François Louncény Fall, représentant spécial de l'ONU en Afrique centrale. © Vincent Fournier/JA

Opposants arrêtés au Cameroun et au Congo-Brazzaville, situation politique au Gabon et évolution en Centrafrique… François Louncény Fall, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique centrale revient sur les dossiers brûlants qu’il doit gérer.

Jeune Afrique : Vous êtes en poste depuis maintenant deux ans. Quel diagnostic portez-vous sur l’état de santé de l’Afrique centrale ?

François Louncény Fall : Si je devais faire un constat global, je dirais qu’il y a des avancées notables en regard notamment de la tenue récente d’élections en RD Congo. Dans la région du Pool, au Congo-Brazzaville, l’espoir est également permis depuis qu’un accord politique a été signé, et nous suivons de très près le programme de désarmement qui est en cours.

Cela dit, nous avons des sources d’inquiétudes. Je pense en premier lieu à la Centrafrique et aux événements qui ont lieu dans les régions du sud-ouest et du nord-ouest du Cameroun. Nous sommes également inquiets concernant la frontière entre le Tchad et la Libye avec les récentes attaques de groupes armés.

Commençons par la crise au Cameroun anglophone. Yaoundé ne veut pas de dialogue, en dépit des pressions de l’ONU…

Avant tout, je veux souligner que les Nations unies tiennent à ce que l’intégrité territoriale du Cameroun soit respectée. J’ai effectué plusieurs visites sur place ces derniers mois. Nous savons que le niveau d’insécurité est très élevé, qu’il y a des attaques répétées de groupes sécessionnistes et que la réponse des forces armées camerounaises est souvent jugée disproportionnée.


>>> À LIRE – Dossier : Cameroun : les véritables victimes de la crise anglophone


Mais, en même temps, il faut saluer certaines des mesures prises par le gouvernement. Je pense à la création d’une commission pour la promotion du bilinguisme, à la mise en place d’une commission sur le désarmement, à la décentralisation qui est en train d’être mise en œuvre…

Nous ne pouvons pas rester sans rien dire. Nous pensons qu’il est nécessaire de dialoguer, nous encourageons le gouvernement à le faire et nous lui offrons toute notre assistance.

L’opposant Maurice Kamto, arrivé deuxième lors de la dernière présidentielle, est actuellement en prison. L’ONU suit-elle la situation ?

Le secrétaire général s’est exprimé sur ce sujet. Il souhaiterait que Maurice Kamto soit détenu dans des conditions décentes, conformément aux normes internationales, et qu’il puisse bénéficier d’un jugement équitable. António Guterres a regretté les appels à la haine qui se multiplient au Cameroun et qui ne sont pas de nature à stabiliser le pays. Donc oui, nous suivons tout cela de très près.

Au Congo-Brazzaville également, des opposants sont en procès…

Là aussi, nous avons demandé aux autorités congolaises de faire en sorte que les personnalités arrêtées puissent bénéficier d’un procès équitable. Il y a eu un premier procès et, à partir de Libreville où nous sommes basés, nous suivons le deuxième, retransmis à la télévision.

L’absence d’Ali Bongo été une source de préoccupations, mais les institutions ont bien fonctionné

Au Gabon, la situation politique est délicate depuis l’AVC dont a été victime le chef de l’État. Cela vous a-t-il inquiété ?

Disons que l’état de santé d’Ali Bongo Ondimba et son séjour à l’extérieur du pays ont pesé sur la vie politique locale. La situation a donné lieu à beaucoup de rumeurs, mais rien de dramatique et tout se passe plutôt bien. Une nouvelle Assemblée nationale a été mise en place, un nouveau gouvernement est aux affaires… L’absence du président a été une source de préoccupations, mais les institutions ont bien fonctionné.

En février, une polémiques’est engagée avec Jean Ping. L’opposant gabonais a accusé votre bureau d’avoir fait«disparaître» une invitation des Nation unies qui lui était adressée. Qu’en est-il ?

Nous tenons à affirmer que nous n’avons pas été associés à l’organisation d’une quelconque conférence à l’Assemblée générale des Nations unies et nous n’avons jamais été saisis d’une quelconque lettre d’invitation. Je ne vois pas quel serait l’intérêt des Nations unies à faire « disparaître » une correspondance !

M. Ping est un ancien collègue. Nous étions tous les deux ministres des Affaires étrangères et il reste un leader politique important. Nous avons donc des contacts très réguliers avec lui.

Ses proches mettent en cause votre neutralité, en vous disant proche du pouvoir…

J’ai conscience que la fonction que j’occupe suscitera toujours ce genre de suspicions. Mais je peux vous dire qu’en tant que représentant du secrétaire général je ne dérogerai jamais aux règles qui régissent ma mission. Son succès dépend en grande partie de l’intégrité dont nous devons faire montre.

Dans la pratique, nous essayons d’être à l’écoute de tout le monde : du gouvernement, de l’opposition et de la société civile. Et nous faisons en sorte d’encourager le dialogue entre les différentes parties, même si cela peut être mal interprété dans certains contextes, notamment au Gabon lors de la crise postélectorale de 2016.

En Centrafrique, craignez-vous que la situation ne dérape de nouveau ?

Je crois qu’il n’est pas dans l’intérêt des Centrafricains de remettre en cause l’accord qui a été laborieusement négocié à Khartoum, début février. Malheureusement, l’histoire montre que, dans ce pays, plusieurs accords ont été signés avant d’être par la suite remis en cause. Nous espérons que celui dont nous parlons ne connaîtra pas un sort similaire, et que les groupes armés et le gouvernement feront tout pour que la paix revienne.


>>> À LIRE – Centrafrique : une mission ONU-UA à Bangui pour « mobiliser » autour de l’accord de paix


Vous vous disiez préoccupé par la situation dans certaines régions du Tchad. Redoutez-vous un nouveau cycle de violence ?

Le secrétaire général s’est déjà prononcé sur les incursions rebelles aventureuses. Dans le cadre du mandat qui nous a été donné, nous encourageons tous les hommes politiques à régler les problèmes politiques par les moyens démocratiques, pas par les armes.

La Communauté économique des États de l’Afrique centrale sera appelée à se réformer dans les mois à venir pour disposer notamment d’une architecture semblable à celle de la Cedeao

Ce sont des chantiers au long cours. Pensez-vous en voir le bout un jour ?

En 2018, le mandat de l’Unoca [Bureau régional des Nations unies pour l’Afrique centrale] a été renouvelé pour une période de trois ans. On nous a donné pour mission de faire de la prévention des conflits, d’aider à la consolidation de l’État de droit dans les pays de la région et au renforcement de la CEEAC [Communauté économique des États de l’Afrique centrale], une mission d’autant plus importante que, dans les mois à venir, la CEEAC sera appelée à se réformer pour disposer notamment d’une architecture semblable à celle de la Cedeao [Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest] ou de la SADC [Communauté de développement d’Afrique australe]…

Ajoutez à cela la nécessité de travailler à éradiquer Boko Haram et d’apporter une solution aux questions de développement, mais aussi de lutter contre la piraterie dans le golfe de Guinée… Donc certes, les chantiers sont nombreux.

Sur le plan personnel, avez-vous renoncé à tout mandat politique dans votre pays, la Guinée ?

Je suis fonctionnaire de l’ONU. Je suis engagé pleinement dans ma mission, et ce que je fais actuellement me plaît.

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