Cinéma

Cinéma : quand Israël occupe les écrans

Synonymes © SBS distribution

Malgré les tentatives d’intimidation de la ministre de la Culture, le fonds public israélien consacré au septième art continue de financer des films (très) critiques à l’égard de l’État hébreu.

«Un artiste doit parfois mordre la main qui lui donne à manger », disait Nadav Lapid dans une interview récente. Ce réalisateur, lauréat de l’Ours d’or à la Berlinale pour son film Synonymes est en effet en total désaccord avec le ministère israélien de la Culture, et en particulier avec la ministre d’extrême droite qui le dirige. Et pourtant, tous ses films ont été financés en partie par le Fonds du cinéma israélien, qui a jusqu’ici réussi à résister aux pressions gouvernementales même s’il dépend d’un financement public.

Vitalité du cinéma israélien

Cette situation ne concerne pas que Nadav Lapid. Depuis quelques années, les principaux réalisateurs israéliens, très critiques vis-à-vis de l’administration Netanyahou et de la dérive ultranationaliste de son régime, se sont retrouvés dans le collimateur de la ministre Miri Regev, qui a tout fait pour les décourager par des déclarations incendiaires et des manœuvres visant à changer la direction du Fonds.

Sans succès pour l’instant, comme le prouvait encore, à la veille des élections législatives de la semaine dernière, la vitalité du cinéma israélien dont les principaux réalisateurs, quitte à multiplier les sources de financement, continuent de proposer des œuvres à la fois dérangeantes et talentueuses.

En témoignent ces films récents ou à venir que nous évoquons ci-après. Des longs-métrages israéliens mais aussi palestiniens, lesquels bénéficient parfois du soutien du Fonds, en particulier quand leur auteur est un Arabe israélien.

À l’exception du Palestinien des Territoires occupés Muayad Alayan, auteur de l’excellent The Reports on Sarah & Saleem, bientôt sur les écrans, qui a réussi à financer son film de façon totalement indépendante. La meilleure solution, évidemment, pour éviter toute pression politique.

Synonymes, de Nadav Lapid, autobiographie au vitriol

Déjà remarqué pour ses films sociopolitiques très audacieux Le Policier (2012) et L’Institutrice (2014), Nadav Lapid s’affirme comme le nouveau chef de file du cinéma israélien contemporain. Avec un film qui, pour la première fois, ne se déroule pas en Israël mais en France… tout en ayant pour héros un Israélien qui évoque sans arrêt, même si c’est le plus souvent indirectement, sa patrie.

Synonymes est l’histoire d’une fuite. Celle de Yoav, jeune Israélien sorti de son service militaire en rupture avec son pays, qualifiant carrément celui-ci d’« État abominable, odieux, lamentable, répugnant, étriqué », qui se réfugie à Paris pour tenter de soigner son mal-être et vivre « normalement » comme « les gens qui ne veulent pas juste être les meilleurs en bombardements ».

Cet homme qui veut se désintoxiquer d’une « overdose de sionisme » et d’une « addiction à l’héroïsme décomplexé », c’est en réalité le réalisateur lui-même, qui rend compte dans ce film autobiographique et quelque peu arty de ses années parisiennes. Après avoir mené la vie de bohème en France quand il avait 24 ans, il est retourné étudier dans une école de cinéma à Jérusalem et il est aujourd’hui un cinéaste original.

 

• M, de Yolande Zauberman, abus sexuels sur mineurs (sorti en France le 20 mars)

Alors même que triomphe en France Grâce à Dieu, une fiction de François Ozon dénonçant des abus sexuels sur mineurs commis par un prêtre catholique lyonnais, M, sous forme documentaire et de façon beaucoup plus radicale, évoque la vie perturbée d’un homme qui a grandi dans un milieu juif ultraorthodoxe de Tel-Aviv où, enfant, il fut violé à plusieurs reprises par son rabbin puis par des hommes chargés de son éducation religieuse.

 

Dans le film, Menahem Lang, devenu depuis un acteur reconnu en Israël, retourne, suivi par une caméra, dans ce lieu où résident toujours ses anciens persécuteurs et ses parents, avec lesquels il a rompu. Cette plongée bouleversante et passionnante dans un univers extrémiste et glauque s’apparente à une enquête sur son passé qui ne se déroule pas toujours comme prévue. Ce qui nous vaut un film saisissant sur un sujet tabou, réalisé de surcroît, non sans quelques difficultés étant donné les rapports avec les femmes des ultraorthodoxes juifs, par une réalisatrice de talent.

 

 

 

Un tramway à Jerusalem, d’Amos Gitaï, portrait de Jérusalem par les siens (sortie en France le 24 avril)

Longtemps considéré comme le plus important des cinéastes israéliens et le meilleur observateur critique de son pays, Amos Gitaï, auteur de Kippour, Kadosh et Terre promise, a perdu de son aura depuis une bonne dizaine d’années. Du moins dans l’univers du septième art, puisque cet ancien architecte a proposé depuis des œuvres d’art contemporain, avec un succès inégal.

On avait pensé retrouver le réalisateur incisif d’autrefois avec Le Dernier Jour d’Yitzhak Rabin, qui proposait en 2015 un remarquable récit de l’assassinat du Premier ministre israélien en 1995. Hélas, son nouveau long métrage, Un tramway à Jérusalem, bien que partant d’une bonne idée (une comédie évoquant la diversité de la Ville sainte et le quotidien de sa population à travers à une promenade en compagnie de certains de ses habitants), reste décevant.

La juxtaposition des fragments de vie et de petites saynètes, parfois amusantes et parfois bien banales, ne permet pas toujours de captiver l’attention du spectateur. Demeure, il est vrai, un portrait attachant de Jérusalem par un humaniste convaincu.

 

• Tel Aviv on Fire, de Sameh Zoabi, soap opera (sorti en France le 3 avril)

Tel Aviv n fire © Haut et Court

Sami Zoabi a choisi l’humour au premier degré et la forme d’un récit surréaliste pour évoquer les différences irréductibles entre l’imaginaires des Juifs israéliens et celui des Palestiniens. Lesquelles peuvent conduire à des situations cocasses mais aussi très tendues, voire dramatiques.

La comédie de ce réalisateur arabe israélien raconte comment un jeune Palestinien de Jérusalem, Salam, se retrouve engagé, grâce à sa connaissance de l’hébreu, pour jouer les assistants pendant la réalisation d’un soap opera titré, comme le film, Tel Aviv on Fire et tourné à Ramallah, siège de l’Autorité palestinienne dans les Territoires occupés.

Ce feuilleton télévisé, dont les personnages principaux sont un officier israélien et une espionne palestinienne qui se fait passer pour une française et doit, usant de ses charmes, dérober les plans d’une prochaine offensive de Tsahal – on est en 1967, à la veille de la guerre –, connaît un grand succès. Auprès des femmes, en particulier, et notamment de l’épouse de l’officier israélien qui dirige le check point qu’emprunte tous les jours Salam pour aller travailler.

Ce qui conduit le gradé à tenter, pour faire plaisir à sa femme, d’influer sur le scénario du film qui s’écrit au jour le jour. Pour faire pression sur Salam, il lui confisque ses papiers… Un long métrage sans prétention mais très drôle, aussi kitch et absurde que le soap opera dont on suit les péripéties, qui en dit plus sur les relations entre Israéliens et Palestiniens que bien des œuvres plus « sérieuses ».

 

• The Reports on Sarah & Saleem, de Muayad Alayan, amours interdites (sortie en France le 8 mai)

Inspiré d’une histoire vraie, The Reports on Sarah & Saleem, fort bien réalisé par le cinéaste palestinien Muayad Alayan, conte les mésaventures de l’Israélienne Sarah et du Palestinien Saleem. Ils habitent tous deux Jérusalem, lui dans la ville arabe, elle dans les beaux quartiers.

Mariés chacun de leur côté, elle avec un officier de renseignements israélien fier et macho chargé de dossiers sensibles, lui avec une belle jeune femme palestinienne issue d’une famille très patriote et sur le point d’accoucher de leur futur premier enfant, ils ont eu la très mauvaise idée d’entretenir une relation adultère qui va les conduire à vivre – lui surtout – un parcours kafkaïen.

Tenant à la fois du polar, du film politique et du drame sentimental, The Reports on Sarah & Saleem tient en haleine de bout en bout. Un regret seulement : la fin, qui verse quelque peu dans le sentimentalisme voire le moralisme.

 

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