Défense

Transition post-Bouteflika : Ahmed Gaïd Salah et l’armée, maîtres du jeu ou hors jeu ?

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Alger
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 16h22
À l’académie militaire de Cherchell, en 2011.

À l’académie militaire de Cherchell, en 2011. © Zinedine Zebar

Après le départ d’Abdelaziz Bouteflika, l’armée tient la réalité du pouvoir et compte jouer un rôle central d’ici à l’élection présidentielle du 4 juillet. Mais la rue pourrait ne pas l’entendre de cette oreille.

Ahmed Gaïd Salah a senti passer le vent du boulet à deux reprises. La première fois à l’hiver 2014, quand Abdelaziz Bouteflika s’épanche auprès d’un visiteur sur son loyal vice-minis­tre de la Défense et chef d’état-­major de l’armée : « Il est en campagne, mais lui aussi partira, son heure viendra. »

La seconde fois par la voix d’Abdelmalek Sellal, alors Premier ministre, envoyé par l’ex-chef de l’État pour rassurer Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense, qui pestait contre la loi de 2016 obligeant les officiers à la retraite à un devoir de réserve sous peine de poursuites. « Pour la loi, ne vous en faites pas, glisse Sellal. Pour Gaïd non plus, c’est une question de temps. »


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Quelle ne fut la surprise de l’entourage de Saïd Bouteflika lorsqu’il entendit quelques mois plus tard le frère et conseiller de l’ex-président appeler le chef d’état-major « Âami Salah » [« oncle Salah »]. « Il est avec nous », assurait à l’époque Saïd.

« En confiant le marché des hôpitaux militaires à ses amis, les Kouninef, Gaïd l’a berné à deux reprises. Cela lui a permis de gagner du temps », accuse notre source. « Le décret de limogeage du chef d’état-major était prêt samedi 30 mars. Saïd Bouteflika en avait résumé la teneur à un proche », confie de son côté un habitué du sérail, confirmant que les relations entre les deux hommes s’étaient dégradées après le 22 février, au fur et à mesure que la colère de la rue prenait de l’ampleur.

Ahmed Gaïd Salah, chef de l’état-major de l’armée algérienne, en février 2019 à Alger.

Ahmed Gaïd Salah, chef de l’état-major de l’armée algérienne, en février 2019 à Alger. © RYAD KRAMDI/AFP

« Le décret aurait été publié que Gaïd aurait été capable d’envoyer des chars et des troupes d’élite à Zeralda pour faire arrêter le frère cadet du président et démettre ce dernier. Son limogeage aurait alors déstabilisé l’armée, avec des conséquences graves sur cette révolution et sur la stabilité du pays. »

Les deux parties n’auront pas eu besoin d’en arriver là. Le 2 avril, Ahmed Gaïd Salah remporte son duel par KO technique en lançant un ultimatum au chef de l’État, menaçant de faire encercler sa résidence de Zeralda s’il n’annonçait pas sa démission le soir même, avant 20 heures. Poussés vers la sortie par celui qu’ils croyaient être leur allié, les Bouteflika ont désormais tout le loisir de méditer l’adage selon lequel il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même.

Gaïd Salah, dernier des Mohicans

Depuis, Ahmed Gaïd Salah – dit AGS – est au centre de tous les enjeux. Son pouvoir s’est accru. Le haut commandement militaire, largement remanié l’an dernier, lui est acquis. « Il se préparait pour l’ultime bataille », glisse un gradé, qui ne croit pas que l’armée puisse se retourner contre son chef : « C’est impossible de la part de personnes dont le parcours a été à ce point pavé par AGS. »

Le commandant des forces terrestres, par exemple, nommé en septembre dernier, a participé à ses côtés à la campagne du Moyen-Orient, en Égypte, en 1968. En poste depuis 2004, le chef d’état-major a durant ces quinze ans façonné l’armée. Tant et si bien qu’au sein des troupes plus d’un homme lui doit sa carrière. « Il a le cuir tanné et la tête sur les épaules, avance une de ses connaissances. Avec le départ de Bouteflika, il est le dernier des Mohicans, ceux qui ont traversé tous les soubresauts que le pays a connus depuis 1962. Il tire aussi sa légitimité de ce parcours. »

Le pouvoir algérien repose sur un trépied constitué de l’armée, de la présidence et du renseignement. Il ne tient que par le jeu d’alliances et l’émulation entre les trois parties

En première ligne, AGS est aujourd’hui davantage que l’arbitre de cette transition difficile : il en est le grand ordonnateur. La moindre de ses sorties publiques est un événement national. Les mots sont pesés, soupesés et décortiqués pour y déceler un message, une orientation, les prémices d’un agenda. Il prend soin de s’exprimer comme le père de la nation.


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Le 10 avril, à Oran, il dicte la feuille de route, instruit le procès médiatique du système Bouteflika, menace « les ennemis internes et externes » du pays. Tel un procureur, il annonce la réouverture des enquêtes sur la corruption, « comme les affaires Khalifa, Sonatrach, celle du Boucher et autres dossiers […] qui ont occasionné des pertes considérables au Trésor public ». Douze hommes d’affaires proches de Saïd Bouteflika sont en outre visés, depuis le 1er avril, par une enquête préliminaire sur les mêmes motifs. Parmi eux : les frères Kouninef.

Toute-puissance

À Alger, certains mettent en garde contre cette toute-puissance, qui renforce AGS autant qu’elle le fragilise. « Le pouvoir algérien repose sur un trépied constitué de l’armée, de la présidence et du renseignement, décrypte Akram Kharief, spécialiste en questions de défense. En sciant deux des pieds, Gaïd Salah pensait consolider son emprise. Or le système ne tient que par le jeu d’alliances et l’émulation constante entre les trois parties. Gaïd Salah hérite d’un trépied instable. »

Sans le paratonnerre que formaient le président et son frère conseiller, le vice-ministre de la Défense se retrouve directement et personnellement exposé. D’autant qu’Abdelkader Bensalah, 77 ans, ancien président du Conseil de la nation et depuis le 9 avril chef de l’État par intérim, est massivement rejeté par la rue et par l’opposition.

Le président algérien par intérim, Abdelkader Bensalah.

Le président algérien par intérim, Abdelkader Bensalah. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Le lendemain de sa nomination, AGS lui apportait un soutien timoré, faisant valoir que l’armée veillerait à la « transparence » et à « l’intégrité » de la transition, laquelle débouchera, si le calendrier est respecté, sur une présidentielle le 4 juillet. Dans le même discours, le chef d’état-major a réaffirmé la volonté de l’institution militaire de soutenir le peuple et de satisfaire ses revendications. Position hautement risquée.

Le nouveau seigneur de l’Algérie ira-t-il jusqu’à user de la force pour décourager les manifestants ?

En s’accrochant au calendrier institutionnel, AGS prend le risque de maintenir au pouvoir ceux dont les Algériens réclament le départ vendredi après vendredi. À savoir Abdelkader Bensalah, mais aussi Noureddine Bedoui, Premier ministre du gouvernement de transition, et Tayeb Belaïz, président du Conseil constitutionnel.

Dans ces conditions, la main tendue du président intérimaire à l’opposition, afin de créer une commission indépendante pour l’organisation des élections, n’a que peu de chances d’aboutir. Surtout, nombre d’observateurs estiment que le délai de trois mois est trop court pour garantir la sincérité du scrutin, et en amont toiletter des listes électorales jugées falsifiées.

Le nouveau Premier ministre, Nouredine Bedoui (à dr.), et son Vice-Premier ministre Ramtane Lamamra, lors d'une conférence de presse organisée jeudi 14 mars 2019 à Alger.

Le nouveau Premier ministre, Nouredine Bedoui (à dr.), et son Vice-Premier ministre Ramtane Lamamra, lors d'une conférence de presse organisée jeudi 14 mars 2019 à Alger. © Anis Belghoul/AP/SIPA

En signifiant que la succession se fera dans les urnes à l’issue de l’intérim de Bensalah, Gaïd Salah prend donc le risque de renforcer la mobilisation de la rue et de diriger la colère contre sa propre personne. Les craintes d’une révolution confisquée s’expriment au grand jour. Le nouveau seigneur de l’Algérie ira-t-il jusqu’à user de la force pour décourager les manifestants ? Improbable, selon un officiel qui a travaillé sous ses ordres et qui décrit un homme « fonceur, bourru, obtus, qui agit parfois comme un kamikaze mais qui sait écouter, faire des compromis, lâcher du lest et changer son fusil d’épaule. »

Le chef d’état-major finira-t-il par abandonner ce plan de transition et Abdelkader Bensalah, comme il a lâché Abdelaziz Bouteflika ? « Bensalah est saisi d’affolement depuis le lancement du débat sur l’application de l’article 102, rapporte l’un de ses ex-collaborateurs. Si la pression de la rue est trop forte, AGS n’aura même pas besoin de lui forcer la main, il partira de lui-même, non sans un immense soulagement. »

Ligne de crête

Seul en scène, le vice-ministre de la Défense peut-il alors être tenté par un destin à la Sissi, commandant en chef des Forces armées égyptiennes devenu président à la faveur du renversement de Hosni Moubarak ? « Gaïd Salah est ambitieux mais pas assez fou pour prendre El-Mouradia, observe un ancien ministre. Pourquoi s’attirer tous les ennuis du monde alors que jamais, depuis la mort de Houari Boumédiène, qui contrôlait tous les leviers de pouvoir, un responsable n’a eu autant d’influence et de puissance ? »

Certains manifestants considèrent le chef d’état-major comme une partie du système. Ici, le 2 avril, à Alger.

Certains manifestants considèrent le chef d’état-major comme une partie du système. Ici, le 2 avril, à Alger. © RYAD KRAMDI/AFP

S’il jouait le rôle de facilitateur en accédant aux revendications de la rue, AGS inscrirait son nom dans l’histoire algérienne et passerait à la postérité comme un général de corps d’armée qui a protégé une révolution citoyenne. S’il parvenait à obtenir des concessions de tous, tout en accompagnant jusqu’au bout le processus de transition, le prochain président lui serait redevable à plus d’un titre. Dans un cas comme dans l’autre, Gaïd Salah sortirait grand vainqueur de l’après-­Bouteflika. Mais gare à la sortie de route. Le chemin vers la postérité est une ligne de crête.


25 %

C’est la part du budget de l’Etat allouée à la Grande Muette.


Composition de l’état-major de l’armée

Le général Ahmed Gaïd Salah à l’académie militaire Houari-Boumédiène de Cherchell, en juillet 2018 (image d'illustration).

Le général Ahmed Gaïd Salah à l’académie militaire Houari-Boumédiène de Cherchell, en juillet 2018 (image d'illustration). © Anis Belghoul/AP/SIPA

• Le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah (79 ans), chef d’état-major de l’Armée nationale populaire et vice-ministre de la Défense nationale

• Le général-­major Saïd Chanegriha (73 ans), commandant des forces terrestres

• Le général-­major Hamid Boumaiza (61 ans), commandant des forces aériennes

• Le général-­major Amar Amrani (67 ans), commandant des forces de défense aérienne du territoire

• Le général-­major Mohamed-Larbi Haouli (67 ans), commandant des forces navales

• Le général Ghali Belkecir (56 ans), commandant de la gendarmerie nationale

• Le général de corps d’armée Ben Ali Ben Ali (âge inconnu), commandant de la Garde républicaine

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