Diplomatie

Libye : pourquoi le maréchal Haftar tente le coup de force

Des membres de l’Armée nationale libyenne (ANL) quittant Benghazi pour Tripoli, le 7 avril.

Des membres de l’Armée nationale libyenne (ANL) quittant Benghazi pour Tripoli, le 7 avril. © Esam Omran Al-Fetori/REUTERS

Négocier avec le gouvernement de Tripoli ? Le maréchal Haftar n’y a jamais sérieusement songé. Fort du soutien de l’Arabie saoudite, des Émirats, de l’Égypte, de la France et de la Russie, il a finalement décidé de prendre d’assaut la capitale.

«Nous soutenons l’avancée des forces armées de l’armée nationale dans le but de purifier Tripoli et sa région des milices et des groupes terroristes. » Ce 5 avril, les témoignages se succèdent sur l’antenne d’Al-Hadath, la chaîne télévisée libyenne tout acquise à la cause du maréchal Haftar.

Notables, représentants municipaux, simples citoyens… Tous martèlent le même message à l’écran : l’offensive vers le nord-ouest du chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) ne serait pas une agression, mais une libération des Tripolitains, tenus en otages par les milices islamistes et les trafiquants en tout genre. Sans succomber à la lassitude, le présentateur, images à l’appui, égrène les villes – Sebha, Tobrouk, Benghazi, Koufra – qui apportent leur soutien à l’opération lancée par Khalifa Haftar la nuit précédente.

La succession d’allégeances donne l’impression d’un raz-de-marée. La population, lassée de l’impéritie du Gouvernement d’entente nationale (GEN), serait-elle en train de basculer du côté du maréchal ? C’est le récit promu par l’ANL et ses organes de communication.

Avec l’aval de Paris ?

L’avancée vers la capitale n’a rien de surprenant. Haftar l’avait promise à maintes reprises. « En décembre 2017, il envisageait déjà d’y aller, révèle Michel Scarbonchi, consultant, à l’origine des premiers contacts entre le maréchal et les autorités françaises. C’est Jean-Yves Le Drian, envoyé par Emmanuel Macron, qui l’avait convaincu que la voie des urnes est meilleure que celle des armes. »

Le ministre français des Affaires étrangères et le maréchal libyen ont depuis construit une relation quasi amicale. Qui soulève forcément des interrogations sur l’implication de la France dans l’offensive sur Tripoli. D’autant que les deux hommes se sont vus le 19 mars sur la base de Rajmah, à 30 km de Benghazi. Que se sont-ils dit ? Haftar a-t-il reçu l’assentiment de Paris, bien que la diplomatie française le nie ?

Avant d’attaquer la capitale, et pour éviter d’être pris à revers, Haftar avait besoin de sécuriser la frontière sud et la frontière ouest, ce qu’il a fait en deux ou trois mois

« Le feu vert a été donné quand la France a aidé Haftar à nettoyer les colonnes qui marchaient sur N’Djamena, début février, tranche Scarbonchi. Paris savait que le Fezzan était la première étape d’une campagne plus large. » Les bombardements français sur les rebelles tchadiens auraient ainsi facilité l’avancée de Haftar dans le Sud libyen, puis, en définitive, vers la Tripolitaine.

« Avant d’attaquer la capitale, et pour éviter d’être pris à revers, Haftar avait besoin de sécuriser la frontière sud et la frontière ouest, ce qu’il a fait en deux ou trois mois », explique encore Scarbonchi. « La prise du Fezzan de janvier-mars fut une opération hybride plutôt réussie, avec certes des hommes armés parfois violents, mais aussi des promesses, de l’argent, de la médiation », nuance Jalel Harchaoui, chercheur à l’institut Clingendael de La Haye.

« Haftar occupe le territoire avec l’assentiment des chefs locaux. Ce n’est pas une conquête militaire au sens plein du terme. L’offensive par le Sud était destinée à contourner Syrte, où ses troupes ne seraient pas passées », analyse un observateur actif du dossier libyen.

Mais la décision de l’assaut sur la capitale reste nimbée de mystère. « Sans minimiser la responsabilité des États qui ont soutenu Haftar, leur rôle a été exagéré dans la décision d’attaquer Tripoli. C’est une succession de dérapages qui a mené à l’escalade du 4 avril », observe Harchaoui. Tout a pourtant bien commencé avec l’opération dans le Fezzan, qui confère une stature nationale et internationale au maréchal.

« Lorsque les forces de l’ANL passent à l’Ouest, même si c’est le Sud-Ouest, une barrière psychologique tombe, explique le chercheur. De nombreux décisionnaires voient d’un seul coup les risques de partition se réduire. Les Tripolitains sont plutôt impressionnés, ou en tout cas résignés devant cette avancée. Il y a alors, du côté de Haftar et de ses mécènes, une complaisance et une impatience excessives. »


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Il s’agit alors de tirer un gain politique de cette période favorable. Et c’est le parrain émirati qui est à la manœuvre, presque sans le vouloir. À la fin de février, alors que les troupes de Haftar conquièrent le champ pétrolier stratégique de Sharara, dans le Fezzan, le PDG de la National Oil Corporation (NOC), Mustafa Sanala, refuse de rouvrir l’exploitation.

Le plan d’Abou Dhabi

Haftar et lui sont appelés à Abou Dhabi pour discuter. « L’idée était de régler ce contentieux précis. Ghassan Salamé, émissaire de l’ONU en Libye, s’invite à la rencontre. Fayez al-Sarraj, qui dirige le Gouvernement d’entente nationale, aussi. Ça devient de facto un sommet », détaille Harchaoui. La situation est idéale pour le maréchal, qui négocie sous les auspices de son soutien émirati Mohammed Ben Zayed. La discussion tourne autour d’une refonte du Conseil présidentiel du Gouvernement d’entente nationale, qui serait limité à trois membres, un par région, dont deux pro-Haftar pour le Fezzan et la Cyrénaïque.

Le maréchal Khalifa Haftar à Al Marj, au nord-est de Benghazi, en Libye, le 22 mars 2017. © Mohammed El-Sheikhy/AP/SIPA

« On garde Sarraj pour représenter la Tripolitaine, principalement en raison de sa faiblesse politique, et Haftar demeure le chef suprême des forces militaires », précise Harchaoui. « Le souci premier de Haftar, c’est de rester le patron de l’armée libyenne pour assurer la sécurité du pays. Pour cela, il n’a pas besoin d’être président, abonde Scarbonchi. Dans un premier temps, vous ne pouvez réunifier la Libye qu’avec un état-major qui joue un rôle central. »

Le plan d’Abou Dhabi prévoit que tous les ministères reviendront à des fidèles de Haftar. « Aux Émirats, on a forcé la main à Sarraj », conclut un familier des factions libyennes. Très vite, une date circule pour l’annonce du projet gouvernemental : le 26 mars.

Funérailles d’un membre des forces gouvernementales tué lors des affrontements avec l’Armée nationale libyenne (ANL), le 8 avril, à Tripoli. © Ismail Zitouny/REUTERS

Mais en un mois tout le projet capote. Haftar est tenté de revoir ses ­prétentions à la hausse dans le marchandage ministériel, ce qui durcit en retour les conditions des leaders de l’Ouest, notamment de Misrata. Tout est de nouveau bloqué. Le 26 mars, nulle annonce à l’horizon. Rendez-vous raté. Le lendemain, le maréchal Haftar est reçu en Arabie saoudite, à l’égal d’un chef d’État.

Il rencontre rien de moins que le roi Salman et le prince héritier Mohammed Ben Salman. Haftar a-t-il reçu le feu vert de Riyad pour marcher sur Tripoli ? « On peut même dire un encouragement », affirme un analyste. Soutenu par l’Arabie saoudite, les Émirats, l’Égypte, la France et la Russie – excusez du peu – , le maréchal ne s’est jamais montré particulièrement intéressé par la négociation avec le gouvernement de Tripoli. Lequel ne tient qu’au gré de l’ONU et des milices de la Tripolitaine. Avec un rapport de force si favorable, pourquoi marchander le pouvoir quand on peut l’arracher ?

La Tripolitaine fait bloc

Parallèlement, selon Jalel Harchaoui, les incidents avec les Toubous incitent ­certaines forces de Haftar à sortir peu à peu du Fezzan pendant le mois de mars et à se regrouper à Jufra, d’où partira l’assaut contre la Tripolitaine.

Le chercheur défend l’idée d’une offensive qui se voulait d’abord limitée à Gharyan, à 90 km au sud de Tripoli. Mais en continuant vers la capitale, les brigades de Haftar provoquent une réaction unie de plusieurs forces armées de Tripolitaine, y compris des milices qui s’étaient affichées « Haftar-compatibles » : « Certains se sont rigidifiés avec le dépassement inquiétant de Gharyan. Les chefs de milice se sont sentis agressés et ont formé un barrage assez efficace, qui dépasse complètement ce qu’avait escompté le maréchal Haftar. »


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Le maréchal peut tout de même s’appuyer sur des forces de Tarhounah, Gharyan et Zintan, qui lui permettent de ceinturer Tripoli. Les combats, aujourd’hui, font rage dans la capitale libyenne. Et les pronostics divergent : « Si Haftar ne prend pas Tripoli dans les jours qui viennent, il aura perdu la partie. Et même s’il y parvient, il ne pourra pas se maintenir dans la capitale », explique un observateur du dossier libyen, qui pointe les difficultés de Haftar dans son propre fief, à Benghazi.

« Les États parrains sont obligés de le soutenir, bon gré, mal gré, affirme pour sa part Harchaoui. Et il est envisageable que les Émiratis ou les Égyptiens lui apportent un soutien aérien en cas de difficultés dans ou autour de Tripoli. »

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