Cinéma

Leïla Shahid : « La culture ne peut surgir que d’une blessure profonde »

Leïla Shahid devant l’Institut du monde arabe, à Paris, en mars 2019. © Elodie Ratsimbazafy pour JA

Avocate infatigable de la cause palestinienne, Leïla Shahid a (presque) raccroché les gants pour se consacrer à la valorisation du septième art arabe.

Elle ne peut vraiment pas s’en empêcher… Devant un thé à la menthe, sur la terrasse en plein air du restaurant de l’Institut du monde arabe (elle est présidente de la Société des amis de l’IMA), Leïla Shahid fulmine contre Trump, qui vient de reconnaître la souveraineté d’Israël sur le Golan.

Officiellement, elle ne s’occupe plus de politique depuis 2015, année durant laquelle elle a décidé de ne plus être ambassadrice de la Palestine. Mais la marraine du Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient, qui fête cette année son 14e anniversaire, a des colères et des passions tenaces.

Aujourd’hui, je ne veux pas raconter de bobards à mes amis de Palestine, mais leur être utile en valorisant la production culturelle arabe

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous décidé, en 2015, de vous consacrer à des actions culturelles ?

Leïla Shahid : La diplomatie, qu’elle soit palestinienne ou arabe, est inefficace. Pour avoir été déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union européenne à Bruxelles, je suis bien placée pour dire que la diplomatie européenne n’est pas meilleure : elle vote des résolutions, mais ne les met pas en pratique ! Et le soutien des États-Unis de Trump au gouvernement israélien a des conséquences désastreuses…

Bref, la politique est dans une impasse, et il faut l’assumer pour sortir de l’ornière. Aujourd’hui, je ne veux pas raconter de bobards à mes amis de Palestine, mais leur être utile en valorisant la production culturelle arabe.


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Comment expliquer que des populations opprimées, ou encadrées par des régimes « forts », soient aussi créatives ?

Je prends souvent l’exemple du théorème d’Archimède. Si vous appuyez sur un corps dans l’eau, une force opposée s’exerce, repoussant ce corps vers le haut. Quand vous réprimez, vous produisez également, de manière physique, une réaction de résistance. De là la vitalité des sociétés civiles en Tunisie, en Palestine, au Liban, au Maroc…

Et regardez en Syrie ; malgré la destruction du pays, la production culturelle n’a jamais été aussi riche ! Je pense à l’écrivain Khaled Khalifa, qui vit à Damas, à l’auteure Samar Yazbek et son bouleversant ouvrage La Marcheuse. C’est simple, aujourd’hui, pour expliquer la situation dans la région, je recommande des romans plutôt que des essais politiques.

Ces auteurs sont-ils suffisamment audibles ?

En France, en tout cas, je crois. Je pense au formidable travail mené par Farouk Mardam-Bey [directeur de la collection Sindbad, chez Actes Sud], qui a permis à toute une génération d’écrivains syriens de rayonner. Je pense aussi au succès du Libanais Elias Khoury avec La Porte du soleil, plus de 10 000 exemplaires vendus, pour parler de l’exode palestinien…

Nos films partent de choses de la vie quotidienne, et c’est beaucoup plus beau et poétique que les soucoupes volantes

Le réalisateur palestinien Bassam Jarbawi nous expliquait récemment que filmer en Palestine était « un combat permanent ».

Et le cinéaste Sameh Zoabi (citoyen arabe israélien, né en Palestine) prétend que les Européens finançant les films imposent leurs sujets… ce dont je doute, pour m’être occupée de financement européen pendant dix ans. Oui, il n’y a pas ou peu de producteurs, de salles de cinéma, de diffuseurs… Et pourtant ces obstacles n’ont pas empêché les Palestiniens de faire des films, le pays de les montrer sous l’occupation, et des réseaux solidaires comme le festival Panorama de les projeter également partout dans le monde.

Le manque de moyens ne cantonne-t-il pas ce cinéma à des films d’auteur un peu fauchés ?

C’est sûr que nous, on n’a pas Avatar ou des blockbusters avec des super-héros, mais nous n’en avons pas besoin ! Nos films partent de choses de la vie quotidienne, et c’est beaucoup plus beau et poétique que les soucoupes volantes. Il y a aussi une complexité que l’on ne retrouve pas ailleurs. L’écrivain et citoyen arabe israélien Émile Habibi avait inventé un mot : « peptimiste », entre optimiste et pessimiste, pour caractériser l’ironie subtile de sa communauté.

Still Recording, de Saeed al-Batal et Ghiath Ayoub. © DR

Peu d’artistes émergent des pays du Golfe… Ils sont bien trop repus, ils s’ennuient, les pauvres chéris !

Vous pensez que le drame que vit la Palestine est aussi, d’une certaine façon, une « chance » ?

J’observe qu’il profite à la création. Je ne suis pas surprise que bien peu d’artistes émergent des pays du Golfe… Ils sont bien trop repus, ils s’ennuient, les pauvres chéris, ils n’ont aucune urgence à s’exprimer artistiquement. Alors qu’en Syrie, où sont mortes plusieurs centaines de milliers de personnes, des hommes et des femmes s’emparent de la caméra sous les bombes. Je pense par exemple au documentaire Still Recording de Saeed al-Batal et Ghiath Ayoub : des jeunes hommes qui filment leur quotidien à Damas, dans la ville assiégée de Douma…

À moins de 30 ans ils ont enregistré 450 heures de rushes au péril de leur vie [sur les huit cameramen à l’origine des images, deux sont morts, l’un en filmant, l’autre sous la torture]. Et pourquoi ? Pour conserver la mémoire du pays. Je crois que la culture ne peut surgir que d’une blessure très profonde, d’un refus de l’injustice.


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Quel a été l’impact des printemps arabes sur le cinéma ?

Pour moi le mouvement n’a pas disparu, il est resté souterrain. C’est une lame de fond qui continue de provoquer des remises en cause en Tunisie, en Égypte, en Syrie… Cette édition du Panorama fait un focus sur la Tunisie, le pays où la situation est la plus vivable, notamment grâce au travail remarquable réalisé par l’Assemblée constituante.

La société avait déjà deux éléments pour elle : une vraie classe moyenne et le code du statut personnel permettant l’égalité homme-femme dans plusieurs domaines. Ce n’est pas un hasard si le festival a invité autant de réalisatrices. Leyla Bouzid est l’autre marraine du festival.

Il y aura également Kaouther Ben Hania, réalisatrice de La Belle et la Meute, Raja Amari (Satin rouge). Les Silences du palais, de ma « grande sœur » Moufida Tlatli, seront projetés… Tous ces films transgressent les tabous des sociétés arabes. Si j’ai accepté d’accompagner le festival, c’est aussi parce que j’ai beaucoup d’admiration pour ces artistes tunisiennes qui sont à l’avant-garde.

La Belle et la Meute, de Kaouther Ben Hania. © Mahdi CHAKER

L’intimidation est inefficace, elle provoque au contraire un sursaut des peuples

La dernière édition des Journées cinématographiques de Carthage s’est ouverte en novembre dernier peu de temps après un attentat-suicide. Pensez-vous que la menace terroriste puisse peser sur les événements culturels ?

Je me souviens de l’édition de 2015. Je faisais partie du jury et nous sortions de l’hôtel Africa, à Tunis, pour nous rendre à une projection… quand soudain nous avons entendu une explosion, et aussitôt un brouhaha. On nous a expliqué qu’à 200 mètres il y avait eu un attentat contre un car de gendarmes. Il n’y a pas eu de panique… et moi la Palestinienne, qui ai passé une partie de ma vie accompagnée par le bruit des bombes, j’ai été impressionnée par le calme des Tunisiens. Nous nous sommes tout de même rendus dans la salle de cinéma où la projection s’est changée en meeting, sur fond de slogans contre le terrorisme : « Nous ne nous laisserons pas effrayer ! »

J’étais debout, j’applaudissais ! Je repense à ce qu’observait Jean Genet après le massacre du camp de Chatila : quand ils se révoltent, des hommes brisés redeviennent beaux, retrouvent leur dignité, ils ne peuvent plus être humiliés. Une heure après cet attentat, alors que les corps des gendarmes n’avaient pas encore été retirés du car, le festival reprenait son cours. L’intimidation est inefficace, elle provoque au contraire un sursaut des peuples.


Au Panorama, une effervescence tunisienne

Les films du Maghreb et du Moyen-Orient ne bénéficient toujours pas de l’exposition qu’ils méritent. Le festival Panorama, du 2 au 20 avril, en Seine-Saint-Denis et à Paris, vient réparer cette injustice en proposant pas moins de neuf premières françaises, dont celle d’À l’aube de nos rêves, d’Emna Mrabet, un voyage dans la Tunisie post- révolutionnaire aux côtés d’une jeunesse pleine d’espoirs, et, déjà, de désillusions. Après le Liban, le focus de cette année met en effet la Tunisie à l’honneur. Huit ans après la révolution de jasmin, une dizaine de longs-métrages sont en moyenne tournés chaque année dans le pays.

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