Politique

Violences intercommunautaires dans le centre du Mali : le président IBK face à l’indicible

Le 25 mars, le président malien s’est rendu à Ogossagou, où plus 160 villageois avaient été tués quarante-huit heures plus tôt. © MALIAN PRESIDENCY/AFP

Dans la région de Mopti, les attaques visant les Peuls se multiplient. Et les mesures prises par le chef de l’État pour enrayer la spirale de la violence tardent à rassurer la population.

Son visage est à peine visible, dissimulé derrière de grandes lunettes noires et un chèche blanc, qu’il passe parfois sur son nez pour masquer l’odeur de mort qui flotte encore dans l’air. Ce 25 mars, Ibrahim Boubacar Keïta déambule, impuissant, au milieu des cases calcinées du village d’Ogossagou, dans le cercle de Bankass.

Quarante-huit heures plus tôt, des hommes habillés en chasseurs dogons y ont assassiné plus de 160 civils peuls, dont des vieillards, des femmes et des enfants. Un massacre dont les images – insoutenables – ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux. Si les violences intercommunautaires sont devenues récurrentes dans le centre du Mali ces dernières années, jamais encore le bilan n’avait été aussi lourd.


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« Le président a été très affecté par ces horreurs. Il était sous le choc », glisse un de ses proches, qui était à ses côtés. Après avoir prié sur les fosses communes et s’être entretenu avec les rares survivants du drame, le chef de l’État a quitté Ogossagou en promettant que justice sera faite. Dans l’avion présidentiel qui le ramènera de Sévaré à Bamako, il reste seul, cloîtré dans son bureau.

Dissolution de la milice et limogeages

Le lendemain, il convoque un Conseil des ministres extraordinaire au palais de Koulouba. Après l’attaque du camp militaire de Dioura, qui a coûté la vie à 23 soldats maliens le 17 mars, les événements d’Ogossagou rappellent que, malgré l’optimisme affiché par le gouvernement, la région de Mopti reste une zone de non-droit où les groupes armés sévissent impunément.

Ibrahim Boubacar Keïta se sait sous pression et doit réagir. Il prend deux décisions : la dissolution de la milice dogon Dan Na Ambassagou, suspectée d’avoir perpétré ce massacre, et le limogeage de plusieurs chefs militaires. Le général M’Bemba Moussa Keïta, le chef d’état-major général des armées, et le colonel-major Abdrahamane Baby, le chef d’état-major de l’armée de terre, sont démis de leurs fonctions.

En revanche, contrairement à ce que certains pressentaient, Soumeylou Boubèye Maïga n’a pas servi de fusible

En revanche, contrairement à ce que certains pressentaient, Soumeylou Boubèye Maïga n’a pas servi de fusible. Ces derniers mois, les liens se seraient distendus entre le chef de l’État et son Premier ministre. En cause, notamment, le manque de résultats dans la sécurisation du Centre mais aussi les ambitions affichées par Boubèye Maïga, qui a rallié à sa formation politique des députés du Rassemblement pour le Mali (RPM), le parti présidentiel. « C’est suicidaire ! Nulle part un chef ne peut accepter un tel affront… », souffle un observateur de la sous-région.

Boubèye Maïga, le Tigre devenu bouc émissaire ?

Longtemps considéré comme l’atout maître d’IBK, qu’il a contribué à faire réélire en 2018, le « Tigre » est-il en train de devenir un bouc émissaire à Bamako ? Nombreux sont ceux qui, pour une raison ou pour une autre, réclament désormais sa tête : Soumaïla Cissé, le chef de file de l’opposition, Mahmoud Dicko, le président du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM), certains membres de la majorité présidentielle…


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Des leaders peuls aussi, qui le tiennent pour responsable des violences à répétition qui ciblent leur communauté. « Il y a des connivences avérées entre les dozo [des chasseurs traditionnels, majoritairement dogons] et Soumeylou Boubèye Maïga, accuse Ali Nouhoum Diallo, ex-­président de l’Assemblée nationale. Quant à IBK, il endosse une responsabilité morale et politique en le maintenant à son poste. »

Dans l’entourage du Premier ministre, on rejette ces accusations. « C’est complètement faux. Il n’a aucun lien avec Dan Na Ambassagou », assure un de ses proches. « Il n’a jamais été question de se séparer de Boubèye Maïga », ajoute un collaborateur du président.

Bilan mitigé pour le Plan de sécurisation du Centre

Pour ramener un semblant de sécurité dans les zones concernées, IBK continue de miser sur son Plan de sécurisation intégrée des régions du Centre (PSIRC). Adopté en 2017 par le gouvernement, celui-ci est aujourd’hui supervisé par le Premier ministre, qui a effectué plusieurs visites de terrain depuis sa prise de fonctions début 2018.

1 200 civils ont été tués, une cinquantaine de villages brûlés, et au moins 30 000 personnes déplacées dans le Centre ces deux dernières années

Ce plan prévoit notamment un renfort de 4 000 militaires et des moyens supplémentaires pour l’armée grâce au déblocage de plus d’un demi-milliard de F CFA (plus de 760 000 euros). Objectif ? Permettre, à terme, le retour des services de l’État dans le Centre. « En bref, allier sécurité et développement, en sécurisant les zones une à une pour y redéployer des services publics de base », souffle le proche de Boubèye Maïga cité plus haut.

Mais pour l’heure le bilan est mitigé : si quelques préfets et sous-préfets ont retrouvé leurs postes, l’armée n’occupe pas le terrain ; et la spirale de la violence, en particulier intercommunautaire, est loin d’avoir été enrayée. Selon un rapport de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) publié fin novembre 2018, 1 200 civils ont été tués, une cinquantaine de villages brûlés, et au moins 30 000 personnes déplacées dans le Centre ces deux dernières années.

« Lassés des promesses non tenues »

Dans ces conditions, difficile pour le président malien de regagner la confiance de ses administrés, en particulier celle des Peuls. « Beaucoup d’entre eux sont lassés de ses promesses non tenues et ne lui font plus confiance. Ils se disent qu’il n’y a plus rien à attendre du gouvernement, d’où le discours de plus en plus répandu et inquiétant sur la nécessité de s’armer pour se défendre », explique Dougoukolo Ba-Konaré, fondateur de Kisal, un observatoire des droits humains. Les exactions de l’armée contre les Peuls, souvent assimilés à tort aux combattants de groupes jihadistes, n’arrangent rien.


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« Il faut réussir à inverser la tendance. Seuls des actes concrets permettront de faire revenir la confiance des populations », reconnaît un collaborateur du chef de l’État. En premier lieu la dissolution effective de Dan Na Ambassagou – mais son chef, Youssouf Toloba, a répondu qu’il s’y opposait pour pouvoir continuer à protéger les Dogons – et celle des autres milices.

En parallèle, le président espère renouer le dialogue entre les différentes communautés du Centre. Lors de son discours en hommage aux martyrs du 26 mars 1991, à Bamako, il a appelé à l’union sacrée. « Il y a déjà eu beaucoup d’initiatives de dialogue portées par le gouvernement. Il y a même eu des accords signés, rappelle Dougoukolo Ba-Konaré. Mais tant que la violence ne diminue pas, il est inutile d’espérer un dialogue fructueux. »


Tobola, un chef de milice devenu incontrôlable

Youssouf Toloba, le « chef d’état-major » de la milice Dan Na Ambassagou, est un Dogon originaire du sud de Douentza, dans le centre du Mali. Âgé d’une cinquantaine d’années, il a appartenu à la milice Ganda Koy dans les années 1990, puis a rejoint celle de Ganda Izo lorsque des groupes jihadistes ont fait main basse sur le nord du pays, en 2012.

D’avril à septembre 2012, il faisait partie des combattants de milices sédentarisées du Nord, cantonnés par le gouvernement dans le camp Soufouroulaye, à Mopti. Il a ensuite exercé la pharmacopée traditionnelle et la chasse jusqu’en 2016, date de la création de Dan Na Ambassagou, association officiellement reconnue par un récépissé du préfet de Bandiagara. Disant lutter pour la défense des Dogons, cette milice est accusée d’avoir perpétré de nombreux massacres de civils peuls dans le Centre.

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