Politique

Djibouti – Ismaïl Omar Guelleh : « Nous n’avons rien à craindre du big bang régional »

Ismaïl Omar Guelleh au palais présidentiel, le 25 mars 2019. © Vincent Fournier/JA

Les cartes ont été complètement rebattues dans la Corne de l’Afrique, mais le chef de l’État Ismaïl Omar Guelleh, au pouvoir depuis bientôt vingt ans, affiche sa sérénité. Convaincu que son pays a tout à y gagner. Interview.

Dans un mois, le 8 mai, le petit-fils du notable Issa Mohamed Guelleh – dit Guelleh Batal, co­­signataire du traité additionnel de 1917 avec la France – totalisera vingt années aux commandes d’un État à peine quadragénaire. Djibouti, son million d’habitants, ses bases militaires, ses ports, son soleil de plomb et ses paysages à couper le souffle, se rêve en Singapour de la Corne africaine sous la houlette d’Ismaïl Omar Guelleh, 72  ans, élu et réélu à quatre reprises déjà.

Côté pile de la pièce de cent francs djiboutiens : un taux de croissance solide (près de 6 %), une progression spectaculaire au dernier classement de Doing Business, signe de bonne gouvernance (99e sur 190, soit un bond de 55 places en un an), un statut en devenir de hub majeur des télécoms dû à l’exceptionnelle position géographique du pays, un niveau de vie largement supérieur à celui de tous ses voisins et une évidente capacité à relever les paris, si l’on en juge par les résultats en hausse de l’activité portuaire en dépit du conflit ouvert depuis bientôt quatre ans avec le géant émirati DP World.

Bientôt vingt années au pouvoir

Mais une pièce de monnaie a toujours un côté face ; en l’occurrence, pour ce petit État, les inquiétudes quant aux conséquences de la révolution de velours en cours en Éthiopie, l’enlisement de la guerre civile yéménite de l’autre côté du détroit hautement stratégique de Bab-el-Mandeb, la résilience des menaces venues de Somalie et d’Érythrée ou encore la persistance de tensions politiques et sociales internes.

De la fenêtre de son bureau du palais présidentiel « made by China », d’où l’on aperçoit la nouvelle et impressionnante mosquée, don de la Turquie (« Ah bon ? C’est Erdogan qui a fait cela ? » s’est étonné Emmanuel Macron auprès de son hôte lors de sa toute récente visite à Djibouti), Ismaïl Omar Guelleh contemple en cet après-midi du 25 mars le soleil se coucher sur le golfe de Tadjourah.

Bientôt vingt ans qu’il est au pouvoir et bientôt vingt ans que ressurgissent, telles les têtes d’une hydre, les mêmes défis existentiels pour ce qui fut le cœur du pays de Pount, le Ta Nedjeru des anciens Égyptiens, la « terre de Dieu ». Lui seul sait s’il en éprouve de la lassitude…

Abiy Ahmed a fracturé une porte blindée dont la serrure était l’Érythrée

Jeune Afrique : Avec l’accession au pouvoir d’Abiy Ahmed à Addis-Abeba et la normalisation des relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée, les cartes ont été redistribuées depuis un an dans la Corne de l’Afrique. Au bénéfice ou en défaveur de Djibouti ?

Ismaïl Omar Guelleh : En faveur ! Nous avons besoin d’une région pacifiée, enfin débarrassée des conflits, des exodes de réfugiés, des fronts armés de toutes sortes, et l’évolution que vous décrivez va dans ce sens. Abiy Ahmed a fracturé une porte blindée dont la serrure était l’Érythrée. Ce qu’il a fait a provoqué une sorte de big bang régional, même si, sur bien des points, le pouvoir en place à Asmara demeure totalement figé.

La stratégie du Premier ministre éthiopien est claire : il insiste, revient inlassablement à la charge comme une tortue auprès du président Afeworki, sans jamais lui poser les questions qui pourraient le fâcher. « “Je te demande un peu de patience”, m’a-t-il dit il y a quelques jours au téléphone. Il finira bien par bouger. »

Ismaïl Omar Guelleh, président de la République de Djibouti, au palais présidentiel lors d'une interview accordée à JA en mars 2017. © Vincent Fournier/JA

Ne craignez-vous pas que la réconciliation entre l’Éthiopie et l’Érythrée ne se fasse sur votre dos ?

Non. Les accords et les contrats économiques qui nous lient à l’Éthiopie sont solides et à long terme – jusqu’à trente ans. Et les nouveaux projets, du gazoduc à l’exportation des fleurs vers l’Europe, sont nombreux. Je vois très mal l’Éthiopie se passer des ports de Djibouti.

Ni que le port érythréen de Massawa ne vous supplante comme débouché alternatif ?

Encore moins. Il faudrait pour cela que Massawa soit desservi par une voie ferrée, très complexe et coûteuse à mettre en place tant la topographie environnante est accidentée. Il faudrait aussi que sa profondeur soit suffisante pour les navires à fort tirant d’eau – ce qui n’est pas le cas.

En Érythrée, sans doute est-ce par crainte de perdre le pouvoir qu’il n’y a toujours ni élections, ni Parlement, ni multipartisme

Le 17 septembre dernier à Djeddah, et pour la première fois depuis dix ans, vous avez échangé une poignée de main et quelques phrases avec Issayas Afeworki. Faut-il y voir l’amorce d’un dégel ?

Cela a duré deux ou trois minutes, le temps d’échanger des formules de politesse. Puis Afeworki s’est tourné vers nos hôtes saoudiens et les a remerciés pour leur intercession avant de conclure : « Maintenant, mon frère et moi allons continuer ce dialogue sans intermédiaires ».

Depuis, nos ministres des Affaires étrangères respectifs ont échangé des visites et nous avons commencé à discuter sur les deux principaux points de contentieux : l’occupation illégale de la presqu’île de Ras Doumeïra par l’armée érythréenne, et les treize militaires djiboutiens disparus en Érythrée après avoir été capturés sur notre territoire. Nous ignorons s’ils sont encore en vie et nous exigeons de connaître leur sort. Six mois après Djeddah, nous en sommes toujours là.

Pensez-vous que le président Afeworki puisse réellement démocratiser son régime sans risquer de perdre le pouvoir ?

C’est effectivement un problème pour lui. Et sans doute est-ce pour cela qu’il n’y a toujours ni élections, ni Parlement, ni multipartisme en Érythrée.

Première poignée de main depuis dix ans avec le président érythréen Issayas Afeworki, à Djeddah, le 17 septembre 2018. © DR

La Somalie vous semble-t-elle être sur la voie de la guérison ?

Je l’espère. Nous avons un contingent militaire dans ce pays, et nos relations avec le gouvernement du président Abdullahi Mohamed sont bonnes. Mais c’est très, très difficile. Pas seulement à cause de ce qui reste des bandes terroristes shebab, mais aussi parce que les dizaines de milliers de déplacés qui s’entassent dans les camps survivent dans des conditions infra-humaines. On y rencontre des pères de famille polygames de 15 ans et des gamines enceintes de 12 ans. Ces jeunes ont perdu absolument tout repère.

Le président français Emmanuel Macron s’est rendu à Djibouti les 12 et 13 mars. Le courant est-il bien passé entre vous et lui ?

Je le crois. Le président Macron est un homme attachant, sympathique. Les Djiboutiens ont été agréablement surpris par son ouverture d’esprit et sa curiosité.

Les investissements français vont-ils suivre ?

C’est une autre affaire. L’Agence française de développement devrait réaliser un campus numérique au sein de l’université, et des engagements ont été pris dans les domaines des énergies renouvelables et de la formation professionnelle. Mais rien ou presque en ce qui concerne les ports. Seule CMA-CGM est entrée en négociations pour délocaliser à Djibouti une petite partie de l’activité de transbordement qu’elle effectue à Oman, mais sans plus.

Motif : personne ne veut avoir de problèmes avec les Émiratis de DP World, lesquels – comme vous le savez – sont en conflit avec nous. Ces gens, en particulier les Dubaïotes, sont extrêmement agressifs. Ils déclenchent des poursuites contre tous ceux qui souhaitent investir dans les ports djiboutiens, y compris les Chinois, y compris la Banque mondiale.

L’objectif des dirigeants de DP World est de nous étouffer par tous les moyens. Mais ils finiront pas se lasser

La Banque mondiale n’est pas un investisseur privé !

Effectivement. Mais le simple fait que Djibouti ait gagné 55 points au dernier classement Doing Business de la Banque mondiale les a rendus fous. Ils ont fait un scandale à Washington. Selon eux, nous serions un État voyou. Leur objectif est de nous étouffer par tous les moyens, et leur problème est que les Américains ne les suivent pas dans cette entreprise, malgré leurs efforts intenses de lobbying. Ils finiront par se lasser.

Avec Emmanuel Macron, en visite officielle à Djibouti, le 12 mars. © Ludovic MARIN/AFP

L’un des buts du voyage d’Emmanuel Macron à Djibouti et en Éthiopie était de faire contrepoids à l’influence de la Chine, que la France juge excessive. Que lui avez-vous répondu ?

Ce que je répète depuis longtemps : Djibouti a un besoin vital d’infrastructures, et personne d’autre que la Chine n’a répondu à nos demandes. Ni la Banque mondiale, ni les États-Unis, ni la France, ni l’Union européenne n’ont été au rendez-vous. Depuis, les lignes ont tendance à bouger, mais seuls les Chinois ont été présents dès le premier jour.


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Le risque de surendettement n’est-il pas réel ?

Il a été nettement exagéré par le FMI et la Banque mondiale. Selon une étude que nous venons de faire parvenir à ces institutions et qui a été réalisée par une équipe d’experts internationaux, Djibouti est endetté à hauteur de 60 % de son PIB et non pas de 112 %. Encore fallait-il évaluer ce dernier indicateur à son vrai niveau.

Et à l’égard de la Chine ?

Nous avons eu des entretiens à ce sujet au niveau ministériel, afin de réviser les conditions du crédit que les Chinois nous ont accordé sur deux dossiers prioritaires : le chemin de fer Djibouti – Addis-Abeba et l’approvisionnement en eau par pipeline depuis l’Éthiopie. Ils en ont accepté le principe, ce qui devrait nous permettre de souffler un peu. Eux et nous savons qu’il faut du temps pour qu’une voie ferrée devienne rentable.


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Le président Macron a promis d’aider l’Éthiopie à se reconstituer une marine nationale. Ce pays n’ayant pas de débouché sur la mer, où sera-t-elle basée ? À Djibouti ?

Non, à Massawa, en Érythrée. C’est là où était ancrée la marine impériale à l’époque du négus. Pour l’Éthiopie, c’est une question de fierté nationale. Mais une marine, cela coûte très cher, beaucoup plus cher qu’une armée de l’air.

Si c’est un crime pour un étranger d’acquérir un bien en France, nous les revendrons et irons ailleurs

La justice française a ouvert une enquête préliminaire, à la suite d’une plainte de l’ONG Sherpa, sur les conditions d’acquisition de biens immobiliers par vous-même et votre famille à Paris. Cela vous inquiète-t-il ?

Pas le moins du monde. J’ai effectivement, avant même mon accession à la présidence, acquis à crédit un appartement avenue Henri-Martin. Et l’une de mes filles, qui comme son époux travaille dans le privé et n’a donc rien à voir avec l’État, en a acheté un récemment, avec un crédit sur dix ans que le couple rembourse mensuellement. Qu’y a-t-il de mal acquis là-dedans ? Maintenant, si c’est un crime pour un étranger d’acquérir un bien en France, nous les revendrons et irons ailleurs.

Comptez-vous toujours autant sur les loyers des bases militaires étrangères pour équilibrer le budget de l’État ?

Les bases sont importantes sur le plan financier et sécuritaire. Cela dit, la place finit par manquer et nous avons dû refuser la demande des Russes, lesquels voulaient en outre s’implanter à côté de l’installation américaine, ce qui n’était pas envisageable. Djibouti est un petit pays privé de ressources naturelles, d’eau, d’agriculture et d’industries ; nous sommes donc condamnés à innover sans cesse pour diversifier nos recettes.

Mettant à profit notre situation géographique à équidistance de la Chine et des États-Unis, nous nous sommes ainsi spécialisés dans l’accueil de centres de données informatiques et télématiques. Chinois et Pakistanais sont en phase d’implantation à Djibouti. Des sociétés françaises et américaines devraient bientôt installer un méga data center à Obock, en utilisant l’eau de mer à trois degrés de la fosse du même nom pour le refroidissement des serveurs. C’est une idée géniale.

Il y a toute une génération de Djiboutiens pour qui l’assistanat est la seule solution

Votre politique sociale comporte un fort volet d’assistanat. N’est-ce pas au détriment de la création d’emplois ?

Il y a toute une génération de Djiboutiens, victimes de l’exode rural, de la sécheresse endémique et de la quasi-disparition du bétail, pour qui l’assistanat est la seule solution. L’État n’a pas d’autre choix que de les loger et de les nourrir jusqu’à ce que leurs enfants puissent subvenir à leurs besoins. C’est en direction de ces derniers que nous concentrons nos efforts de formation et de création d’emplois. La zone franche inaugurée en juillet dernier et qui sera la plus grande d’Afrique va en absorber des milliers. Idem, je l’espère, pour le hub touristique que nous comptons établir ici.

Lors de l’entretien, le 25 mars. © Vincent Fournier/JA

La coalition de l’opposition est composée de partis qui ne sont pas d’accord entre eux

L’Union pour le salut national, coalition de partis d’opposition qui avait disparu du paysage politique national, vient de se relancer début mars avec pour objectif la présidentielle de 2021. La considérez-vous comme une menace ?

Non. Les gros bonnets de l’USN ont quitté le ring et se sont dispersés entre le Canada, la Belgique et Djibouti, où ils sont surtout actifs sur les réseaux sociaux. La coalition dont vous parlez est composée de partis qui ne sont pas d’accord entre eux.

L’un des leaders de l’opposition en exil, Mohamed Kadamy, qui vit en région parisienne, bénéficiant du statut de réfugié politique et du soutien de formations de gauche comme le Parti communiste et La France insoumise, a déclaré que vous auriez cherché à négocier avec lui avant d’y renoncer. Vous confirmez ?

Je démens. Ce monsieur est un proche parent du Premier ministre, qu’il rencontre occasionnellement dans un cadre familial. Il ne s’agit pas de négociations, ni lui ni nous n’en voulons. Comment négocier avec un individu qui se réclame de la lutte armée et dont les bandes font des incursions dans le nord de Djibouti à partir de leur repaire érythréen ?

Accorder ce type de protection à un homme qui comme Mohamed Kadamy prône la lutte armée est inamical

Mohamed Kadamy a été mis en examen mi-février par le juge français Serge Tournaire, sur requête de la justice djiboutienne, pour avoir revendiqué une attaque armée commise en 2015 à Djibouti. Demandez-vous son extradition ?

Absolument.

Vous n’ignorez pas qu’elle est, du fait de son statut, quasi impossible à obtenir…

Probablement. Aussi estimons-nous qu’accorder ce type de protection à un homme qui prône la lutte armée est inamical.

Vous avez entamé une série de réunions de concertation avec les partis politiques représentés à l’Assemblée. Dans quel but ?

Apaiser le climat politique et dire ce que l’on a à se dire, afin que personne ne se sente exclu. Tout est mis sur la table, y compris les subventions accordées par l’État aux partis et le fonctionnement de la commission électorale indépendante. Il s’agit de mettre en œuvre un dialogue permanent ouvert aux critiques constructives.

Le Model lui-même n’est pas un parti légal. Djibouti est un pays à 100 % musulman, mais l’islam qu’on y pratique est un islam tolérant

Plusieurs dirigeants du parti islamiste Model, dont son secrétaire général, ont été brièvement interpellés fin 2018 pour avoir ouvert une école non autorisée. Cette frange de l’opposition représente-t-elle un danger à vos yeux ?

Le Model lui-même n’est pas un parti légal. Alors oui, il vaut mieux prévenir que guérir. Djibouti est un pays à 100 % musulman, mais l’islam qu’on y pratique est un islam tolérant. Nous avons ici un centre de formation des imams, les prêches du vendredi sont radio- et télédiffusés. Il est donc hors de question d’accepter que l’on sorte de ce cadre.

Quel rôle la police djiboutienne a-t-elle joué dans l’arrestation puis l’extradition vers la France du djihadiste Peter Cherif en décembre dernier ?

Un rôle essentiel. Nous l’avons repéré, suivi et écouté dès son arrivée à Obock en provenance du Yémen, puis interpellé à Balbala un peu plus tard et livré aux Français. Il s’agit d’un individu très dangereux, membre d’Al Qaïda et mêlé depuis 2004 à toute une série d’attentats antifrançais à partir d’Irak, de Syrie et du Yémen.

Son but était de se rendre en Algérie, d’où son épouse est originaire. Mais, en transitant par Djibouti, il s’est trompé d’endroit : ici, tout le monde se connaît et il est très difficile de passer inaperçu. Le directeur des services français de renseignement extérieur, Bernard Emié, nous a remerciés pour cette prise stratégique.

La présidentielle en 2021 ? J’y pense bien sûr mais je donnerai ma réponse le moment venu

La prochaine élection présidentielle, c’est dans deux ans. Autrement dit, après-demain. Vous y songez ?

Bien sûr. Mais je donnerai ma réponse à la question qui vous brûle les lèvres le moment venu. Pas avant.

Djibouti demeure un pays fragile…

D’où notre obligation d’équilibre permanent entre des convoitises qui ne cessent jamais. L’exercice n’est pas facile, mais notre protection en tant qu’État indépendant est à ce prix.

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