Politique économique

Maroc : pour Salaheddine Mezouar (CGEM), « l’intégration africaine est une priorité »

Salaheddine Mezouar, président de la CGEM (Confédération générale des entreprises du Maroc), au CEO Forum 2019.

Salaheddine Mezouar, président de la CGEM (Confédération générale des entreprises du Maroc), au CEO Forum 2019. © Himbaza Pacifique/JA

Adhésion à la Cedeao, attractivité du marché marocain, ratification de la Zlec… L’ex-ministre des Affaires étrangères analyse les grands défis qui attendent son pays et le continent.

À la tête de la CGEM depuis mai 2018, Salaheddine Mezouar ne s’est pas départi de ses réflexes de diplomate. « Derrière la cause de l’entreprise, il y a la cause du pays », avait-il d’ailleurs affirmé lors de son élection. Éloigné de l’arène politique, l’ancien ministre des Affaires étrangères et ex-président du Rassemblement national des indépendants a fait de l’implication du secteur privé dans la réalisation de l’intégration économique régionale l’une de ses priorités.


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Après avoir participé à l’Africa CEO Forum à Kigali, il prévoit une tournée en Afrique (Ghana, Nigeria…), en concertation avec le gouvernement et l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations, pour promouvoir les entreprises marocaines, mais aussi convaincre les privés d’investir au Maroc. Le patron des patrons a répondu aux questions de JA.

Jeune Afrique : Vous avez participé fin mars à l’Africa CEO Forum organisé à Kigali au sein d’une délégation d’une quarantaine de chefs d’entreprise marocains. Le Rwanda, c’est loin de votre zone d’action habituelle…

Salaheddine Mezouar : Pour nous, il est essentiel d’être présent à ce genre de grands rendez-vous. Cela nous permet de sentir le pouls du continent et de renforcer nos liens avec ses leaders. La présence d’une délégation marocaine importante est aussi porteuse d’un message concernant la transformation de nos économies.

La question de l’intégration est un sujet auquel nous accordons beaucoup d’attention. La construction de cette ambition partagée repose en partie sur le secteur privé. Aujourd’hui, les gouvernants et les États tranchent concernant nombre de décisions, mais l’on sait que cela ne pourra aboutir si les entreprises n’y sont pas associées.

Ce plaidoyer pour l’intégration économique continentale, vous le tenez aussi auprès des officiels marocains ?

Tout à fait. Le Maroc doit envoyer davantage de signaux d’ouverture. Nous devons commencer par faciliter l’entrée des matières premières africaines au Maroc. On ne peut pas continuer de traiter aujourd’hui les importations en provenance des pays d’Afrique au même titre que les autres. Ce serait un début. Je pense également qu’à côté des guichets qui accueillent les investisseurs non africains nous devons en consacrer quelques-uns à l’accompagnement des investissements africains.

Vous appelez les entreprises africaines à davantage investir dans le royaume ?

Le Maroc investit beaucoup en Afrique, et nous pensons qu’il doit y avoir une forme de réciprocité. Nous ne voulons pas donner l’image d’un déséquilibre. Notre pays peut séduire les champions africains, notamment par sa proximité avec le marché européen.

Salaheddine MEZOUAR, ex-président de la CGEM, Confédération Générale des Entreprises du Maroc.

Salaheddine MEZOUAR, ex-président de la CGEM, Confédération Générale des Entreprises du Maroc. © Hassan OUAZZANI/JA

Le Maroc investit beaucoup en Afrique, et nous pensons qu’il doit y avoir une forme de réciprocité

Pensez-vous, en parallèle, qu’il existe une barrière psychologique qui empêche ces champions de venir au Maroc ?

Si elle existe, il faut la casser. Ces investisseurs ont peut-être le sentiment que trouver sa place sur un marché où le secteur privé est bien implanté sera difficile. Mais les opportunités existent. L’agroalimentaire, l’économie numérique, la banque et plus largement la finance sont des secteurs porteurs.

Cela ferait-il sens pour vous qu’un groupe panafricain comme Ecobank investisse le secteur bancaire marocain ?

Oui, il devrait s’y intéresser.

Concernant l’intégration régionale, le roi fait de l’adhésion du Maroc à la Cedeao, qui réunit 15 pays ouest-africains, une priorité. Partagez-vous ce projet ?

Naturellement. C’est l’ambition de tout un pays. Les pays de la Cedeao et le Maroc ont intérêt à ce que des liens se tissent dans les deux sens.

Mais le Nigeria n’est pas forcément de cet avis…

Certains ont dit que ce serait à l’avantage du Maroc. Mais ce n’est pas vrai. Les économies du Nigeria, de la Côte d’Ivoire ou encore du Sénégal sont déjà fortes. Notre approche consiste à rassurer, mais aussi à montrer notre volonté de construire un horizon commun. Il ne s’agit pas de s’arrêter aux petits problèmes qui existent – aucune construction ne s’est faite facilement – , mais il faut se projeter.


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Le jour où nous arriverons à nous concentrer sur cet horizon commun et les bénéfices que nous pourrions en tirer ensemble, les discussions changeront. Peut-être n’y a-t-il pas eu assez de discussions entre les acteurs économiques de la région.

Mais le projet de Zone économique de libre-échange continentale (Zlec) ne va-t-il pas rendre l’adhésion du Maroc à la Cedeao caduque ?

Non. La Zlec ne sera pas une réalité à court terme. Nous ne sommes qu’à la partie des ratifications du projet par les États, et bien des efforts devront encore être faits pour aboutir à sa mise en œuvre. Elle deviendra une réalité quand les dynamiques d’intégration régionale fonctionneront bien. Nous pensons que la Cedeao peut constituer une locomotive dans cette dynamique continentale.

Le roi Mohammed VI accueilli par le président Alassane Ouattara, dimanche 26 novembre 2017 à Abidjan.

Le roi Mohammed VI accueilli par le président Alassane Ouattara, dimanche 26 novembre 2017 à Abidjan. © Servie presse de la présidence ivoirienne

Le texte de la Zlec a été ratifié par 22 États, ce qui permet sa mise en œuvre. Le Maroc va-t-il à son tour s’associer à cette marche vers l’intégration continentale ?

La loi est passée en Conseil du gouvernement et sera débattue – puis adoptée – au Parlement à la session d’avril. La CGEM poussera pour accélérer le processus. À ma connaissance, il n’y a pas la moindre résistance.

Les entreprises marocaines sont devenues des investisseurs très importants dans certains pays au point que leur présence alimente parfois des sentiments négatifs à leur endroit. En ont-elles conscience ?

Nous sommes loin de ça, à mon sens. Que pèsent les investissements marocains par rapport à d’autres sur ces marchés-là ? Mais il faut être pragmatique. Si cette perception existe, il faut la changer. J’ai été ministre des Affaires étrangères et j’ai été associé à la construction de la nouvelle vision panafricaine que porte le Maroc. Notre message a toujours été de dire qu’il doit y avoir une co­­création de richesse.

Il est normal que les secteurs privés locaux se défendent, c’était aussi le cas au Maroc à une époque

Le Maroc ne s’inscrit pas dans une démarche conquérante. Il faut avoir un peu d’humilité. Il est normal que les secteurs privés locaux se défendent, c’était aussi le cas au Maroc à une époque. Mais nous avons compris que nous avons plus à gagner en nous ouvrant aux autres.

En 2018, Mohammed VI a nommé une commission pour élaborer un nouveau modèle de développement pour le Maroc. Où en est-on ?

Je ne suis pas dans le secret des dieux. Le secteur privé à travers la CGEM va apporter sa contribution. Nous sommes convaincus d’une chose fondamentale : ce nouveau modèle doit être inclusif, apporter plus de justice économique et sociale et prendre en compte l’ensemble des régions du Maroc. Pour y parvenir, il faut des entreprises fortes et socialement responsables pour transformer, dans des délais courts, les projets en réalité.

Il y a près d’un an commençait au Maroc un boycott sans précédent visant les produits de Centrale Danone, d’Afriquia et des Eaux minérales d’Oulmès. Cet épisode a-t-il laissé des traces ?

Il y a eu sur le moment un phénomène de tétanisation dans les entreprises. Aujourd’hui, les patrons ont compris qu’ils ont des obligations. Le sentiment du citoyen devient un critère fondamental dans la relation qu’entretient une entreprise avec son environnement. C’est la plus grande leçon à tirer de cet épisode.


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Cela ne veut pas dire que les marques visées entretenaient une mauvaise relation avec leurs consommateurs, au contraire, elles sont souvent citées en exemple. Mais à l’heure des réseaux sociaux aucune ne peut faire l’économie d’être à l’écoute du terrain. C’est une réalité.

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