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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

Algérie : histoire secrète de la révolution qui a renversé le président Bouteflika

Abdelaziz Bouteflika présentant sa démission au président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaïz (à dr.), en présence d’Abdelkader Bensalah, président de la chambre haute, le 2 avril.

Abdelaziz Bouteflika présentant sa démission au président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaïz (à dr.), en présence d’Abdelkader Bensalah, président de la chambre haute, le 2 avril. © APS/APP

La pression de la rue et le lâchage de l’armée ont fini par avoir raison d’Abdelaziz Bouteflika. Retour sur les six mois qui ont ébranlé le pays.

Abdelaziz Bouteflika a déposé sa démission mardi 2 avril, contraint et forcé par la conjugaison de deux forces décidées à tourner la page de ses vingt ans de présidence : un soulèvement citoyen de millions d’Algériens et l’implication décisive de l’armée. Après l’avoir soutenu par la voix de son chef Ahmed Gaïd Salah, l’institution militaire a fini par le sommer de démissionner ou de se faire démettre en vertu de l’article 102 de la Constitution.


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Le camp présidentiel n’a pourtant pas ménagé ses efforts ces huit derniers mois pour maintenir coûte que coûte Bouteflika à la tête de l’État, en dépit de son âge avancé et de sa santé défaillante. De sa candidature à la capitulation, en passant par la proposition de reporter l’élection, de prolonger son quatrième mandat, d’organiser une conférence nationale ou de garder la main sur la transition, la présidence aura exploré toutes les voies de recours pour se maintenir au centre du jeu. Récit d’une quête impossible.

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• Mercredi 26 septembre

Ce matin-là, le convoi qui escorte Abdelaziz Bouteflika depuis sa résidence de Zeralda se fait attendre. Les membres du gouvernement, convoqués au Palais d’El Mouradia pour le Conseil des ministres, tuent le temps dans la cafétéria, les salons ou à l’air libre, attendant que le président soit installé dans la grande salle.

Instruction leur est enfin donnée de prendre place autour de la table du Conseil. Les caméras de la télévision publique filment le début de la réunion. Deux minutes, pas plus, en plan large, avant de quitter les lieux. Dans ce huis clos, le président balbutie quelques mots, puis cède la parole. Soudain, sa tête s’incline sur son épaule, comme désarticulée. Stupeur dans la salle. Bouteflika est évacué vers Zeralda, la réunion se poursuit sans lui. Ambiance glaciale, morose.

Un ministre raconte : ‘Nous étions tous sous le choc. J’avais de la pitié pour lui’

Un ministre raconte : « Nous étions tous sous le choc. J’avais de la pitié pour lui. » Car si nul ne se faisait d’illusion dans le sérail sur l’état de santé du président, ce malaise confirmait son incapacité à assumer ses fonctions. Sa candidature à un cinquième mandat devient dès lors hypothétique, voire impensable. Lui-même le sait. Mais renoncer à son vœu le plus cher, mourir en président, avec des funérailles nationales… pas question !

Conseiller spécial et frère du chef de l’État, Saïd Bouteflika se souvient alors qu’Abderrazak Makri, ­président du parti islamiste MSP, avait présenté sans succès quelques mois plus tôt le plan d’une transition négociée entre le pouvoir et l’opposition pour sortir de la crise. Il charge un ancien ministre de convaincre Makri de le rencontrer. Le médiateur mettra des semaines à persuader le leader du MSP.

Abdelaziz Bouteflika à Alger, le 9 avril 2018.

Abdelaziz Bouteflika à Alger, le 9 avril 2018. © DR / Capture d’écran Youtube.

• Jeudi 18 octobre

Autour d’un thé à Zeralda, Makri et Saïd Bouteflika discutent. Le laïus du frère-conseiller est bien préparé : le président est très malade, il ne peut ni parler ni recevoir ses hôtes étrangers. Sa famille souhaite qu’il sorte par la grande porte, comme il est arrivé en 1999. Aussi est-il opposé à un cinquième mandat.

« Nous n’avons pas de signaux favorables, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur », lâche Saïd. Le deal ? Prolonger le mandat du chef de l’État de quelques mois en reportant les élections en échange d’une transition négociée qui passerait par des réformes politiques, un gouvernement d’union nationale et une révision profonde de la Constitution. À charge pour Makri de convaincre l’opposition de soutenir le plan.


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Et l’armée ? Elle soutiendra cette option, assure Saïd. Qui aussitôt organise des rendez-vous pour Makri avec les trois responsables qui dirigent les services de renseignements et d’intelligence, successeurs du DRS. L’accueil est mitigé.

Makri fait la tournée des partis de l’opposition mais se garde de révéler sa rencontre avec Saïd. Si ses interlocuteurs apprenaient que la présidence soutient cette feuille de route, alors il n’aurait eu aucune chance d’inspirer confiance. Aussi, Makri en assume la paternité. Lors d’un entretien, il lâche : « Si ce plan échoue, ça sera Ahmed Ouyahia ou Gaïd Salah. » Difficile de convaincre pour autant. Lors d’un deuxième rendez-vous, Saïd et Makri constatent l’échec de l’opération. Prolonger le quatrième mandat en reportant la présidentielle n’emballe personne.

• Jeudi 1er novembre

Abdelaziz Bouteflika doit se rendre au cimetière d’El Alia pour le soixante-quatrième anniversaire du début de la révolution. Sa sœur Zohr s’oppose à cette apparition, les deux frères insistent. Si le président manque ce rituel immuable, les rumeurs vont enfler. Les images de lui, sanglé avec une ceinture sur sa chaise roulante, amaigri, flottant dans son costume, visage livide et regard vitreux, choquent.

Après la chahada [profession de foi], le chef de l’État salue les personnalités présentes, dont le chef d’état-major et vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah. Ce dernier lui serre longuement la main et se penche pour lui chuchoter quelque chose à l’oreille. « Qu’il profite d’un tel moment pour passer ses messages est l’indication que le chef d’état-major n’avait plus d’accès direct au président », glisse un observateur.

Abdelaziz Bouteflika avec le chef d'état-major de l'armée, Ahmed Gaïd Salah, déjà côte à côte en 2005.

Abdelaziz Bouteflika avec le chef d'état-major de l'armée, Ahmed Gaïd Salah, déjà côte à côte en 2005. © Ouahab Hebbat/AP/SIPA

Qu’il profite d’un tel moment pour passer ses messages est l’indication que le chef d’état-major n’avait plus d’accès direct au président

• Mercredi 19 décembre

Bis repetita, cette fois à Zeralda. Saïd et deux autres conseillers à la présidence réunissent le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, le ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, le nouveau président de l’Assemblée nationale, Moad Bouchareb – également coordinateur du FLN – et deux anciens ministres. Ahmed Gaïd Salah n’est pas convié.


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En conclave, Saïd répète : « Le président ne peut pas faire de cinquième mandat. Sa santé le lâche. » « Il lui faut une sortie honorable », insiste-t-il encore. Comment relancer l’initiative du report, celle portée par Makri en sous-marin ayant échoué ? Ahmed Ouyahia, pourtant peu favorable à l’idée, ne montre pas beaucoup d’empressement à la combattre.

Amar Ghoul, président du TAJ (parti membre de l’Alliance présidentielle), est chargé de vendre le package à l’opposition. À chaque rendez-vous, Ghoul se voit demander si l’armée valide le plan. « Oui, el djeich maana (“l’armée est avec nous”) », répond chaque fois l’émissaire. Sans convaincre. Ses trois premiers contacts se soldent par un échec.

• Vendredi 18 janvier

Le report a fait pschitt. Le décret de convocation du corps électoral est publié par la présidence. Ce sera le 18 avril, donc. Ahmed Gaïd Salah, qui ne cesse de réaffirmer sa loyauté au raïs, pense qu’il sera réélu haut la main. Nul besoin, assure-t-il, de s’aventurer dans un report de l’élection ou une prolongation du quatrième mandat.

Abdelmalek Sellal, ancien Premier ministre et directeur de trois des campagnes de Bouteflika, est remis en selle. La présidence vient de lui affecter une garde prétorienne de huit éléments. « Bien sûr qu’il va y aller », glisse-t-il à une connaissance, quelques jours avant le 10 février, date à laquelle est confirmée la candidature du président sortant. Le 13 février, éclatent les premières manifestations.

Un manifestant au-dessus du rassemblement dans le centre d'Alger, vendredi 15 mars 2019.

Un manifestant au-dessus du rassemblement dans le centre d'Alger, vendredi 15 mars 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

• Vendredi 22 février

Des millions d’Algériens descendent dans la rue avec le même slogan : « Non au cinquième mandat. » C’est sans précédent, mais au sommet du pouvoir la situation est diversement appréciée. Tout est sous contrôle, répète Saïd. Quelques heures plus tard, se tient une réunion avec les services de renseignements. Ces derniers se montrent plus alarmants.

Nous vous avions prévenus, dit l’un des présents à la réunion des services de renseignements. Mais vous avez choisi le passage en force

« Nous vous avions prévenus, dit l’un des présents. Mais vous avez choisi le passage en force. » Au sein du commandement de l’armée, le soutien indéfectible de Gaïd Salah ne passe pas. D’autant que semaine après semaine la mobilisation ne faiblit pas. Les concessions faites par le pouvoir – conférence nationale de consensus, promesse d’une présidentielle sans lui, limogeage du ­directeur de campagne et du gouvernement, report de l’élection – n’y changent rien. C’est l’impasse. Le commandement de l’armée presse Gaïd Salah de trancher : Bouteflika ou le peuple.

• Vendredi 22 mars

Le chef d’état-major rencontre la famille Bouteflika à Zeralda. La rue a tranché, explique-t-il, il faut se faire une raison. Il rassure les frères et la sœur : leur sécurité sera garantie. Et propose même que le président demeure dans la résidence médicalisée une fois qu’il aura quitté le pouvoir. Le message d’Ahmed Gaïd Salah est limpide : le chef de l’État doit démissionner, pour le bien de tous, et pour lui éviter l’humiliation de l’impeachment. La famille accepte.


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L’annonce sera faite le 24 mars au plus tard, assure l’un des frères. Mais le 24 au soir, toujours rien. Aucune lettre lue au nom du président. Ahmed Gaïd Salah se sent floué. Il apprend qu’en outre Saïd Bouteflika manœuvre en coulisses pour s’assurer du maintien de son frère au-delà du 28 avril, date d’expiration du mandat. C’en est trop.

Le mardi 26, en déplacement à Ouargla dans le Sud, il sonne la charge et évoque « l’article 102 de la Constitution », une « solution à même d’aboutir à un consensus ». Le camp Bouteflika temporise, le temps de trouver la parade. Les réseaux du général Mohamed Mediène, alias Toufik, ex-patron des renseignements, entrent en action pour relancer un vieux plan : proposer à Liamine Zéroual, en retrait depuis sa démission de la présidence en 1998, de jouer un rôle dans la transition. Piste fatale pour le cercle présidentiel.

• Samedi 30 mars

Le rendez-vous a lieu sur le littoral ouest d’Alger, à la résidence Moretti. La veille, le général Toufik et Liamine Zéroual s’étaient entretenus par téléphone. Le second est réclamé à Alger pour venir voir les djmaâ (« anciens compagnons »). Zéroual est sceptique. Il se méfie depuis toujours de l’ancien patron des services. Mais il prend tout de même la route et parcourt les plus de 400 km qui séparent Alger de Batna – la ville où il est retiré depuis vingt ans.

Après un exposé de la situation, Toufik lui propose de présider l’instance de transition. L’ancien patron du DRS assure à son interlocuteur que sa proposition a reçu l’assentiment du frère du président, avec lequel il s’est rabiboché depuis octobre 2015. Le sang de Zéroual, qui n’apprécie guère Saïd, ne fait qu’un tour. Il refuse et tourne les talons.

Le chef d’état-major de l’armée comprend surtout que la famille du président a joué un double jeu pour le doubler. Voire l’évincer

Dehors, des membres de la sécurité militaire, mis au parfum de cette réunion secrète, filment la sortie des deux hommes. Les photos sont transmises à la presse, tandis qu’Ahmed Gaïd Salah convoque en urgence une réunion au siège du ministère de la Défense. Les plus hauts responsables militaires sont là. Et répètent de concert que la seule issue possible réside dans l’application de l’article 102 de la Constitution. L’armée dénonce également le conclave de Moretti, sans citer le nom de l’ennemi juré d’Ahmed Gaïd Salah, le général Toufik. Le chef d’état-major de l’armée comprend surtout que la famille du président a joué un double jeu pour le doubler. Voire l’évincer. Le clan Bouteflika comprend le message… à moitié.

Le lendemain, un communiqué de la présidence annonce une démission avant le 28 avril. Course contre la montre… Les télévisions – publiques et privées – sont mises sous surveillance pour intercepter un éventuel communiqué annonçant la mise à la retraite de Gaïd Salah. Une lutte sans merci est engagée. Le coup de grâce est porté le 2 avril, quand tout l’état-major de l’armée, réuni au ministère de la Défense, réclame l’application immédiate de l’article 102. Ahmed Gaïd Salah contacte la présidence et exige que le communiqué portant démission du chef de l’État soit diffusé sans délai. À 19 h 45, la dépêche officielle tombe : Bouteflika démissionne.


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C’est le nombre de jours qu’Abdelaziz Bouteflika a passés à la tête de l’État depuis sa prestation de serment le 28 avril 1999, et sa démission le 2 avril 2019. Une longévité record !


Comment Paris a rattrapé le coup

Le président français Emmanuel Macron (à g.) avec Ramtane Lamamra, alors ministre des Affaires étrangères, en février 2017, à Alger.

Le président français Emmanuel Macron (à g.) avec Ramtane Lamamra, alors ministre des Affaires étrangères, en février 2017, à Alger. © ANIS/NEWPRESS/SIPA

Le cinquième mandat ? Xavier Driencourt est dubitatif. D’ailleurs, l’ambassadeur de France ne s’en cache pas devant ses interlocuteurs algériens et étrangers. Ni dans les notes qu’il adresse à Paris. L’une d’elles n’exclut pas un « mouvement de contestation de type “gilets jaunes” en Algérie ». L’Élysée est en alerte maximale.

Le 29 mars, Le Drian déclare que la transition s’impose en Algérie. Comprendre : la France lâche Abdelaziz Bouteflika

Le 27 février, cinq jours après la première grande marche, Emmanuel Macron convoque son ambassadeur. L’entretien dure vingt-cinq minutes. Le diplomate conseille la plus grande des prudences dans les déclarations officielles de l’Élysée. Il recommande de faire passer des messages sibyllins via des canaux médiatiques.

Mais le 12 mars le président français appelle à une « transition d’une durée raisonnable » à Alger. Le propos indigne aussitôt les Algériens. Macron fait son apparition dans les pancartes brandies par les manifestants en Algérie. Comment rattraper le coup ? Quelques jours plus tard, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian rencontre à Paris Ramtane Lamamra, vice-Premier ministre et chef de la diplomatie algérienne. Le 29 mars, Le Drian déclare que la transition s’impose en Algérie. Comprendre : la France lâche Abdelaziz Bouteflika.

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