Politique

[Tribune] Monde arabe : l’union fait la farce

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Jihâd Gillon est journaliste à Jeune Afrique, il suit le Moyen-Orient et le Maghreb, plus particulièrement les nombreuses crises qui traversent la région, de la Libye aux pays du Golfe en passant par la Syrie.

Youssef Chahed, le chef du gouvernement tunisien. © Mohamed Hammi/SIPA

L’accord négocié n’est pas foncièrement une mauvaise chose. Mais, dans la culture politique arabe, la quête de « consensus » a souvent pour fonction de mettre sous le ­boisseau les ­désaccords politiques et d’établir un compromis mou synonyme d’immobilisme gouvernemental.

Cette quête instaure surtout un rapport problématique à la contradiction et à la saine confrontation d’idées qu’arbitre le suffrage populaire. De telle sorte que, dans des sociétés où chaque parti considère l’accession au pouvoir des autres comme une menace existentielle, la neutralisation de tous par tous grâce au « consensus » paraît préférable à la domination sans partage d’une faction sur les autres. Au bout du bout ? Le fantasme, nulle part plus répandu que sous ces latitudes, d’un introuvable « gouvernement d’union nationale ».


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Solution miracle de situations conflictuelles, croit-on, ce type de gouvernement « au-­dessus des divisions » est pourtant, précisément, l’otage des rivalités partisanes. Un Fayez al-­Sarraj, en Libye, ou un Youssef Chahed, en Tunisie, ne prétendront pas le contraire. En réalité, la guerre n’est pas l’opposé du consensus : elle en est le corollaire. C’est lorsque le recours aux armes est envisageable que le ­compromis devient souhaitable. Une société où les différends politiques ne sont pas susceptibles de ­dégénérer en conflit n’a que faire du consensus : les élections tranchent et le winner takes it all… jusqu’aux prochaines échéances.

Voie juridique vs voie démocratique

Dans le débat politique, l’intervention croissante de l’appareil judiciaire participe d’une logique similaire. Il est vrai que « la plus grande démocratie au monde », qui n’est pas arabe, en offre en ce moment l’exemple le plus frappant. Incapable de battre Donald Trump « à la régulière », le camp démocrate a tout misé sur l’enquête Mueller pour mettre à bas le président américain. Procédure justifiée ou non, il ne nous appartient pas de statuer. Mais n’est-ce pas là l’effet d’une polarisation extrême – d’une « arabisation » pour ainsi dire – de la vie politique américaine ?

La campagne, très violente, a en effet mis aux prises deux Amérique à nouveau irréconciliables plus d’un siècle après la guerre de Sécession, et dont chacune regarde l’autre comme un danger vital pour son modèle. Dans ces conditions, le débat serein est impossible. Et l’élimination de l’autre, indispensable. Dans des États où cela ne peut plus se faire physiquement, la voie juridique et l’attaque ad hominem sont toutes désignées. À défaut d’avoir convaincu les Américains que le programme de Trump est une catastrophe, il s’agit d’en empêcher l’application.

Les opposants aux Frères musulmans, incapables de les affronter avec un projet de société pertinent et cohérent, les ont systématiquement contesté devant les tribunaux

Un phénomène similaire a pu s’observer en Égypte, entre la chute de Moubarak, en 2011, et la reprise en main du pouvoir par l’armée, en 2013. Les opposants aux Frères musulmans, incapables de les affronter avec un projet de société pertinent et cohérent, ont ainsi systématiquement contesté devant les tribunaux les initiatives – certes très discutables – du président Mohamed Morsi. La déjà puissante magistrature égyptienne, qui n’en demandait pas tant, s’est ainsi vue arbitrer la transition politique, alimentant les soupçons d’un complot antifrériste fomenté par l’État profond et renforçant de ce fait l’autisme de Morsi.

De débats de fond sur la nature de l’État, la place de l’islam, le rôle de l’armée et le modèle de société, nulle trace, ou presque. À ces questionnements, éminemment politiques, l’on a répondu par la sécheresse du langage juridique. Mais le droit n’a pas vocation à trancher ces débats, lesquels ressurgiront immanquablement avec une force décuplée. Ils auraient pu faire l’objet d’une vaste consultation nationale pendant la fenêtre de tir de la transition.

Les idées reléguées au second plan

En Tunisie, islamistes et modernistes se prévalent tous du même impeccable patriotisme. Mais le sens donné à la patrie varie radicalement et n’a jamais été sérieusement débattu. Chacun estime, probablement à juste titre, que l’autre rêve sa mort politique. Les idées sont donc reléguées au second plan. Quand Ennahdha se débat avec des histoires de terrorisme qui menacent de la discréditer définitivement, les cadres de Nidaa Tounes sont accusés de vouloir rétablir la dictature. Les limites de cette approche se constatent dans la crise politique que vit aujourd’hui le pays.


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Aussi différents qu’ils puissent paraître, ces deux concepts de consensus et de judiciarisation des débats procèdent d’une même tendance de fond des sociétés arabes : l’incapacité à régler le différend par la politique, dans son sens le plus noble, celui de la confrontation des idées. Les Algériens, qui ont réussi jusqu’à maintenant à éviter le piège de la récupération, seraient-ils en train de montrer la voie ?

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