Politique

[Édito] Bouteflika et le « synopsis bâclé », budget militaire de l’Iran, islamistes arabes…

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

De g. à dr., Abdelaziz, Nasser et Saïd Bouteflika, dans un centre de vote, en 2014.

De g. à dr., Abdelaziz, Nasser et Saïd Bouteflika, dans un centre de vote, en 2014. © Zinedine Zebar

Au lieu de commenter moi-même l’actualité, j’ai choisi cette semaine de donner la parole à trois personnalités. Trois personnalités pour qui j’ai de la considération, dont les écrits m’ont appris des choses que j’ignorais et avec lesquelles je me sens une certaine complicité. Je pense que ce que vous lirez d’elles ci-dessous vous intéressera, comme cela m’a intéressé.

D’abord Mohammad Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères. Vous savez comme moi qu’il a démissionné le 25 février, mais que son président, Hassan Rohani, a refusé de le laisser partir. M. Zarif a obtempéré et, dans une interview à un hebdomadaire, il décrit la situation dans sa région puis évoque les budgets militaires de l’Iran et de ses adversaires en ces termes : « L’an dernier, les achats d’armes des Émirats arabes unis atteignaient 14 % du chiffre total de la région, ceux de l’Arabie saoudite s’élevaient à 31 %, alors que ceux de l’Iran ne représentaient que 1 % !


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Focalisez-vous ensuite sur le budget militaire de chaque pays. L’année dernière, celui des Émirats arabes unis s’élevait à 22 milliards de dollars, celui de l’Arabie saoudite atteignait 69 milliards et celui de l’Iran était inférieur à 16 milliards. Calculez maintenant ce budget par habitant. Le plus élevé de la région est celui des Émirats, avec 2 500 dollars de dépense par habitant. Puis vient l’Arabie saoudite, avec plus de 2 000 dollars. Pour ce qui est de l’Iran, il n’est que de 150 dollars ! Que signifient ces chiffres ? Qu’en matière de pourcentage d’achat d’armes ou de budget militaire par habitant l’Iran est le nain de la région et qu’au niveau du budget militaire global il est l’un des moins dépensiers. » J’ai vérifié : les chiffres cités par M. Zarif sont indiscutables.

Bouteflika « otage de son clan »

Si vous n’avez pas lu le long article rédigé par l’écrivain algérien Yasmina Khadra pour Le Journal du dimanche, en voici la conclusion : « Réduit à un faire-valoir après son AVC, devenu l’ombre de lui-même, Bouteflika se trouva otage de son propre clan, un ramassis de prédateurs qui ne songeaient qu’à se servir et à asservir, menant inexorablement la nation à la ruine. Exhibant leur aîné comme un acte notarial notifiant noir sur blanc que l’Algérie était leur propriété privée, les frères du raïs se crurent tout permis. Ils poussèrent l’affront jusqu’à exiger un quatrième mandat pour leur moribond en train de péricliter sur une chaise roulante […]. »


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« Aujourd’hui, tandis que les Algériens, longtemps convalescents après la décennie noire, s’éveillent à leurs responsabilités en s’opposant à un cinquième mandat totalement incongru, je ne peux m’empêcher d’avoir du chagrin pour un homme qui avait toutes les chances d’inscrire son nom en lettres d’or sur le livre d’histoire de son pays. Oui, comment ne pas avoir du chagrin pour un homme qui rêvait d’être une légende avant de capoter tel un synopsis bâclé. J’ose espérer, pour lui, qu’il n’est pas conscient de ce que son entourage est en train de faire de lui. Peut-être bénéficierait-il ainsi de circonstances atténuantes, car il n’est plus pauvre héros que celui qui passe à côté de sa propre histoire. »

Les semaines qui nous séparent du 28 avril, date d’expiration du quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, seront décisives pour l’Algérie et pour l’image que nous garderons du dernier président de la Ire République algérienne. Si aucun incident grave ne vient gâcher le moment historique que vivent les Algériens, ils pourront, je l’espère, concevoir et commencer à construire leur IIe République.

Les islamistes en dysharmonie avec la réalité

Celles et ceux d’entre vous qui lisaient déjà Jeune Afrique le siècle dernier se souviennent qu’Amin Maalouf, dont le pays natal est le Liban, en a été membre de la rédaction, puis un rédacteur en chef pendant de nombreuses années (de 1976 à 1985). Remarqué par Renaud de Rochebrune, qui, lui, est toujours à Jeune Afrique (et à La Revue), il est devenu écrivain avec l’aide de Renaud et a reçu le prix Goncourt en 1993 ; depuis 2011, il est membre de l’Académie française. Amin Maalouf vient de publier chez Grasset son quinzième livre, intitulé Le Naufrage des civilisations. Je le recommande à celles et ceux d’entre vous qui se préoccupent de l’avenir de l’humanité.

L'écrivain franco-libanais Amin Maalouf le 14 juin 2012 à Paris.

L'écrivain franco-libanais Amin Maalouf le 14 juin 2012 à Paris. © Jacques Brinon/AP/SIPA

J’y ai relevé un passage qui confirme que les islamistes arabes disaient déjà en 1960 ce qu’ils disent aujourd’hui, étaient ce qu’ils sont actuellement et ce qu’ils seront sans doute demain : en dysharmonie avec la réalité. « Ceux qui ont comme moi l’habitude de flâner sur la Toile, écrit Amin Maalouf, peuvent y trouver une étonnante séquence filmée en Égypte au milieu des années soixante. On y voit Nasser expliquant à un public nombreux ses griefs à l’endroit des Frères musulmans. L’intérêt du documentaire est autant dans les propos du raïs que dans les réactions de son auditoire. Le président raconte qu’après le renversement de la monarchie égyptienne, les Frères avaient tenté de placer la jeune révolution sous leur tutelle, et que lui-même avait rencontré leur guide suprême pour essayer de trouver avec lui un terrain d’entente. “Vous savez ce qu’il m’a demandé ? Que j’impose le voile en Égypte, et que toute femme qui sort dans la rue se couvre la tête !”  »

« Nasser poursuit. “Je lui ai dit : Tu veux nous ramener au temps du calife Al-Hakem, qui avait ordonné aux gens de ne sortir dans la rue que la nuit, et de s’enfermer chez eux dans la journée ?” Mais le guide des Frères a insisté : “Tu es le président, tu devrais ordonner à toutes les femmes de se couvrir.” Je lui ai répondu : “Tu as une fille qui étudie à la faculté de médecine, et elle n’est pas voilée. Si toi, tu ne parviens pas à faire porter le voile à une seule femme, qui est ta propre fille, tu voudrais que moi je descende dans les rues pour imposer le voile à dix millions d’Égyptiennes ?” » C’était il y a plus d’un demi-siècle. Les successeurs de ce « guide suprême » lui sont restés fidèles, puisqu’ils demandent les mêmes choses…

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