Politique

RDC : Félix Tshisekedi réussira-t-il à composer avec sa base, les kabilistes et les Occidentaux ?

Félix Tshisekedi, à son arrivée à Windhoek, en Namibie, le 26 février 2019.

Félix Tshisekedi, à son arrivée à Windhoek, en Namibie, le 26 février 2019. © DR / Présidence RDC

Au pouvoir depuis à peine deux mois, le président congolais Félix Tshisekedi doit déjà composer avec l’impatience de sa base, l’influence de son prédécesseur et les attentes des Occidentaux.

Ronds-points bloqués, pneus brûlés, manifestation dans l’enceinte même du Palais du peuple et en direction de la présidence… Pendant quelques heures, le 16 mars, le ciel de Kinshasa a été obscurci par une épaisse fumée noire dans une atmosphère quasi insurrectionnelle. Le plus surprenant est que les manifestants appartenaient pour la plupart à l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le propre parti du président. Lui-même est en poste depuis à peine deux mois.


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À l’origine de leur colère : l’annonce des résultats des élections sénatoriales, quelques heures plus tôt. Celles-ci ont consacré une large victoire du Front commun pour le Congo (FCC), le parti de l’ancien président Joseph Kabila, avec 84 élus sur les 100 sièges à pourvoir.

Cap pour le changement (Cach), la coalition que Félix Tshisekedi forme avec son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, n’en a obtenu que 3. Inacceptable pour les militants de l’UDPS, qui s’en sont pris à leurs députés provinciaux. À Mbuji-Mayi, l’un des fiefs de Tshisekedi, trois de leurs résidences ont été saccagées, et un policier a été tué.

Pour Félix Tshisekedi, l’alerte est sérieuse. Ces militants, c’est sa fameuse « base », dont il suit les appels en toutes circonstances depuis des mois. Elle demeure l’un de ses principaux atouts. Dès le 18 mars, son cabinet annonçait donc la suspension de l’installation des sénateurs, le report des élections des gouverneurs de province et l’ouverture d’enquêtes pour corruption.

Un mal profond

Ce faisant, Tshisekedi s’est heurté à ses encombrants alliés kabilistes, avec lesquels il doit en principe former son gouvernement. « La Constitution confère à la seule Commission électorale nationale indépendante la compétence d’organiser les élections », a réagi le FCC, affirmant ne pas souscrire à des décisions « qui vont à l’encontre de la Constitution et des lois de la République ».

Le chef de l’État risque de nouvelles déconvenues aux élections, à venir, des gouverneurs

Même le Mouvement de libération du Congo (MLC), de l’opposant Jean-Pierre Bemba, peu suspect de sympathie envers le camp Kabila, s’est dit « sidéré » par « l’amateurisme » de la présidence, laquelle ne ferait pas la différence « entre la gestion de l’État et ses intérêts privés, tant familiaux que partisans ».

« On peut ergoter sur la forme, mais le chef de l’État est le garant de la nation, répond-on à la présidence. Il est en plein contrôle de la situation et il a pris ses responsabilités face à des faits de corruption très graves. Ce n’est pas un combat partisan, c’est un acte de courage, qui devrait d’ailleurs amener à sanctionner nos propres cadres. »


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De fait, le mode de scrutin de ces élections – les sénateurs sont élus par les députés provinciaux – rend l’achat de voix particulièrement facile. Mais pour Félix Tshisekedi, le mal est plus profond. Les Assemblées provinciales issues du scrutin du 30 décembre étant largement dominées par le FCC, il ne pouvait espérer de biens meilleurs résultats. Le chef de l’État risque d’ailleurs de nouvelles déconvenues aux élections, à venir, des gouverneurs.

Un allié encombrant

Les kabilistes ont, de plus, confirmé leur domination sans partage du Parlement dans son ensemble. Avec le Sénat, ils devraient en maîtriser plus des trois cinquièmes. Pour peu qu’ils parviennent à rester unis, ils pourront changer la Constitution, voire faire juger le président pour haute trahison… Et quand bien même Félix Tshisekedi se déciderait à dissoudre l’Assemblée nationale, comme il peut le faire à partir de 2020 en cas de « crise persistante » entre le gouvernement et les députés, il conserverait face à lui un Sénat acquis au FCC pour le reste de son mandat.

Joseph Kabila, lors de l'investiture deFélix Tshisekedi, le 24 janvier 2019.

Joseph Kabila, lors de l'investiture deFélix Tshisekedi, le 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Cerné institutionnellement, Tshisekedi n’a donc guère d’autre choix que de composer avec cet encombrant allié qu’est Kabila. Problème : les Occidentaux attendent précisément de lui l’inverse. Les États-Unis, la France ou encore l’Union européenne n’ont reconnu son élection que tardivement et après avoir émis des réserves. Pour s’imposer définitivement sur la scène nationale, Félix Tshisekedi aurait pourtant bien besoin de leur appui.

Mais ce soutien, ils ne sont disposés à le lui apporter que dans la mesure où cela leur permettrait de marginaliser Kabila. Et comme ils ne s’en cachent pas, ils ont mis le camp de l’ancien président en alerte et compliqué encore l’équation de Tshisekedi… Dans ces conditions, la bonne volonté ne suffira pas. Le chef de l’État va devoir trouver le moyen d’asseoir son autorité pour satisfaire les immenses attentes populaires qu’il a suscitées.

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