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Politique

Algérie : les promesses du printemps

À Alger, le 15 mars. © SidAli DJENIDI/REA

Face à l’ampleur de la mobilisation populaire contre la pérennisation d’un système à bout de souffle, le pouvoir a rapidement lâché du lest. Et ouvert la voie à un vrai changement. L’alternance, le renouvellement des élites dirigeantes et l’instauration d’un mode de gouvernance plus démocratique ne sont désormais plus des vœux pieux.

Huit ans après la Tunisie et l’Égypte, l’Algérie connaît elle aussi son printemps en ce début d’année 2019. Un printemps pacifique, festif et porteur des espoirs les plus fous. Beaucoup redoutaient que le changement intervienne dans le chaos et les violences qui ont déjà endeuillé le pays pendant la décennie noire. Mais les Algériens ont surpris tout le monde, à commencer peut-être par eux-mêmes, en donnant une véritable leçon de civisme, de patriotisme et d’engagement citoyen.


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« La candidature du président Bouteflika pour un cinquième mandat était un mal qui a fait un bien fou à ses compatriotes », ironise un ancien ministre. Et il y a du vrai derrière ce trait d’humour que les Algériens pratiquent dorénavant sans modération.

Occasions manquées

En acceptant de tirer sa révérence après une conférence de consensus national, qui pourrait avoir lieu avant la fin de l’année si aucun événement ne venait perturber cet agenda, le chef de l’État, au pouvoir depuis 1999, reconnaît explicitement avoir échoué à transmettre le flambeau aux nouvelles générations. Un véritable gâchis pour l’Algérie et pour les Algériens, mais, surtout, beaucoup d’occasions manquées.

Nous laverons notre linge sale en famille, entend-on le plus souvent lors des manifestations à Alger et dans le reste du pays

Le pays aurait certainement pu gagner du temps, faire des économies et avancer davantage vers le progrès et le développement si les promesses maintes fois formulées avaient été tenues. Il est heureux de constater que, dans cette ambiance d’enivrement collectif, les Algériens n’ont ni la tête ni le cœur aux règlements de comptes et aux chasses aux sorcières. L’heure des bilans et des procès viendra certainement un jour, mais il est encore trop tôt. « Nous laverons notre linge sale en famille », entend-on le plus souvent lors des manifestations à Alger et dans le reste du pays.

Place aux jeunes

Cette mobilisation populaire impressionnante qui réclame la fin d’un système décrié pour n’avoir pas su changer démontre à quel point les Algériens attendaient et souhaitaient une alternance du pouvoir, un renouvellement des élites dirigeantes à tous les niveaux et le passage d’un mode de gouvernance dirigiste vers une gouvernance plus équilibrée, plus transparente, en un mot plus démocratique. C’est d’autant plus vrai que ce mouvement citoyen est essentiellement porté par des garçons et des filles qui n’ont connu que le président Bouteflika.

Dans un pays où 45 % de la population a moins de 25 ans, il est grand temps que la génération de l’indépendance cède la place aux jeunes. Voilà le premier des grands défis qui attendent les Algériens dans les prochains mois : réussir une alternance ordonnée, apaisée et consensuelle, susceptible de fonder les bases de cette « nouvelle république » appelée de ses vœux par tout un pays. Mais le succès d’une telle transition politique n’est possible que si les dirigeants élus ou désignés demain pour prendre les commandes se refusent à tergiverser et ne renvoient pas une nouvelle fois aux calendes grecques les profondes réformes économiques qui auraient dû être menées il y a vingt ans.


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Bien sûr, le rejet actuel de Bouteflika s’explique en grande partie par son obsession à rester au pouvoir au-delà du raisonnable. à l’heure où il met enfin un pied en dehors du palais présidentiel, il laisse un pays confronté à une crise économique et financière sérieuse, malgré les 1 000 milliards de dollars engrangés par le pays au cours des vingt dernières années grâce à ses hydrocarbures. Et aujourd’hui encore, l’Algérie dépend toujours autant de son gaz et de son pétrole.

En 1999, ils assuraient ensemble 95 % des recettes en devises du pays. Deux décennies plus tard, cette proportion n’a pas varié d’un iota. Ce printemps algérien ne doit pas non plus leur faire oublier que les réserves de change pourraient s’épuiser avant même la fin du mandat du futur successeur d’Abdelaziz Bouteflika.

Réformer l’administration

L’autre grand défi qui attend celles et ceux qui prendront les rênes du pays concerne la nécessaire réforme de l’administration, beaucoup trop bureaucratique. Il faudra aussi assouplir les cadres qui régissent l’investissement, diversifier l’économie, ouvrir les vannes au secteur privé pour lui permettre de créer les emplois qui manquent tant au pays.

De mauvais résultats économiques peuvent provoquer la chute des régimes autoritaires et ouvrir la voie à la démocratie

Il n’y a aucune raison pour que les recettes qui ont marché ailleurs ne réussissent pas en Algérie. « De mauvais résultats économiques peuvent provoquer la chute des régimes autoritaires et ouvrir la voie à la démocratie, comme ce fut le cas au Brésil ou dans les pays de l’Est, explique l’ancien ministre Abdelaziz Rahabi. De bons résultats économiques peuvent créer une dynamique vers la démocratie, comme ce fut le cas en Corée du Sud. » L’Algérie, futur dragon de l’Afrique ? En défilant par millions dans les rues chaque vendredi, sans haine et sans violences, les Algériens ont démontré une nouvelle fois qu’ils étaient décidément capables de tout.


En finir avec l’État providence

État trop dépensier, population très assistée… L’une des réformes les plus emblématiques à laquelle doivent s’atteler au plus vite les autorités algériennes n’est autre que celle du système des subventions directes et indirectes en vigueur depuis l’époque de l’Algérie socialiste. En constante hausse depuis dix ans, ces subventions, qui touchent les produits de première nécessité et couvrent les secteurs névralgiques de la santé, du logement et de l’éducation, s’élèvent aujourd’hui à 13 milliards d’euros. Cette réforme est d’autant plus urgente et nécessaire que ces dépenses étatiques ne cessent de croître au rythme de l’augmentation de la population algérienne, estimée chaque année à 1 million de personnes supplémentaires.


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Il fut un temps où, l’argent du pétrole coulant à flots, le pouvoir dépensait des milliards de dollars dans ce système pour garantir la paix sociale et s’éviter une contestation populaire à l’image de celle qui a balayé les régimes en Tunisie ou en Égypte. La dégringolade des revenus en devises – assurés à 95 % par l’exportation des hydrocarbures – , conjuguée à l’assèchement total des réserves de change dans les cinq prochaines années, remet en question ce modèle et place le gouvernement devant un dilemme. Faut-il maintenir un système dispendieux qu’il sera difficile de financer dans un avenir proche ou tailler dans le vif au risque de provoquer un mécontentement populaire ?

Ce système, qui absorbe près de 50 % des dépenses de fonctionnement, est intenable. Il faut passer aujourd’hui à un système de subvention ciblée

« Il y a un manque de courage politique », juge l’économiste Ferhat Aït Ali pour expliquer le peu d’empressement du pouvoir à trouver un autre modèle de protection sociale. « Ce système, qui absorbe près de 50 % des dépenses de fonctionnement, est intenable, dit l’économiste Alexandre Kateb. Il faut passer aujourd’hui à un système de subvention ciblée. » Même constat chez les experts du FMI et de la Banque mondiale, qui recommandent la suppression graduelle de ces subventions et leur remplacement par des programmes de transferts monétaires et de compensations en faveur des couches les plus défavorisées.

Un fichier national est en cours d’élaboration par le gouvernement, avec le concours de divers organismes sociaux, afin de recenser les catégories nécessiteuses, tandis qu’une cartographie des ménages, en fonction de leurs revenus et des régions, est en préparation. Rien que la mise en place de ce fichier, prérequis pourtant indispensable à toute réforme, risque de prendre des années.

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