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« Molière et Shéhérazad » : Fawzia Zouari explore son rapport au français, langue d’incertitude

L'écrivaine tunisienne Fawzia Zouari. © DR

Dans son nouvel ouvrage, « Molière et Shéhérazade », notre collaboratrice Fawzia Zouari explore son rapport intime au français et à l’écriture.

Au commencement était le verbe. Lorsqu’elle était enfant, Fawzia Zouari, écrivaine d’origine tunisienne, s’endormait au son des berceuses arabes chantées par sa mère. Mais c’est dans une autre langue, ou plutôt dans « la langue de l’Autre », qu’elle devient écrivaine et quitte ce statut d’enfant, pour enfin s’affirmer.

Dans son dernier ouvrage, Molière et Shéhérazade, publié chez Descartes et Cie, l’auteure s’interroge sur ce choix et ses conséquences. Avec la franchise qu’on lui connaît, elle pose des questions essentielles et subversives sur la langue, l’écriture et la liberté. Pourquoi écrire en français quand on a pour langue maternelle l’arabe ? Pourquoi écrire, d’ailleurs, et pour qui ?

L’idiome sacré

Dans ce texte, l’écrivaine bat en brèche tous les poncifs auxquels nous sommes habitués à propos de la littérature francophone. Avec panache et un goût délicieux pour la provocation, elle se raconte et défend son cheminement intellectuel de femme libre. Si Molière et Shéhérazade est un texte personnel, voire intime, il revêt aussi un sens profondément politique.

Qu’on arrête de parler de moi comme d’une victime et du français comme maître et geôlier

Car il n’est pas anodin, dans nos sociétés, de déclarer sans fausse pudeur son amour pour un idiome occidental. Dans les pays du Maghreb, cette question est hautement inflammable, tant il est vrai que l’arabe n’est pas seulement une langue, pas seulement un outil de communication, mais d’abord et avant tout la langue de Dieu, l’idiome sacré, celui de l’autorité. Comme elle l’écrit joliment : « Je définirais l’arabe comme une langue paternelle. »


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Oui, au commencement était le verbe et le choix, fou et forcément subversif, de devenir écrivaine. Dans le monde arabo-musulman, le romancier est par définition un fauteur de troubles. Celui par qui le scandale arrive. Ce n’est pas tant ce qu’il écrit mais le fait même de prendre la plume qui le met dans cette position.

Dans des sociétés où la discrétion est une vertu et l’hypocrisie un art de vivre, celui qui s’épanche, qui révèle, qui dit tout haut ce que tout le monde pense ou fait tout bas, est un perturbateur, presque un hérétique. De ce fait l’écrivain et, plus encore, l’écrivaine contreviennent à cet ordre divin selon lequel « un péché est solvable dès lors qu’il n’est pas véhiculé par les mots ». Contrairement au conteur, qui est dans l’invraisemblable, le romancier reproduit le réel et se place dans une forme de concurrence avec la parole divine, au risque d’être « rejeté de la maison de Dieu ».

Possible escapade

Pour Fawzia Zouari, la langue française joue un rôle émancipateur et lui permet d’échapper à ce duel homme-Dieu. « L’écriture et la langue française ont ouvert un lointain à ma vie. L’une et l’autre ont été pour moi la proposition d’une possible escapade. Qu’on arrête de parler de moi comme d’une victime et du français comme maître et geôlier », écrit-elle.


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Fawzia Zouari refuse de se complaire dans le rôle de la dominée, de l’humiliée face à l’ogre occidental et nous offre ainsi un texte libérateur qui prône l’ouverture, le désordre plutôt que le confort des idées bien établies. Choisir la langue de l’Autre, explique-t‑elle, c’est accepter d’être bouleversé, contredit. En adoptant la langue de l’Autre, on redécouvre son propre langage, sa propre histoire. Et, finalement, quoi de plus beau pour un écrivain que d’écrire dans une langue qui ne soit pas « vecteur de certitudes » ?

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