Arts

« Cimarron » : le photographe Charles Fréger à la poursuite du nègre marron

L’exposition « Cimarron » du photographe Charles Fréger a lieu au Château des ducs de Bretagne, à Nantes. © David Gallard/LVAN

Ancien port négrier, la ville de Nantes (France) continue d’explorer son passé. Avec l’exposition « Cimarron », du photographe Charles Fréger, elle s’intéresse aux résistances à l’esclavage et à leurs prolongements actuels.

Depuis de nombreuses années, la ville de Nantes a entrepris un long et minutieux travail de mémoire sur son passé de port négrier. Ainsi, la vocation annoncée de son musée d’histoire est « d’analyser, de faire comprendre et de donner à voir le passé de la ville, y compris dans ses aspects les plus sombres ». À travers ses douze salles, chacun peut, grâce à des objets et à des documents, se faire une idée de la manière dont étaient organisées les campagnes de traite, depuis l’Afrique jusqu’aux Amériques. Qui en étaient les principaux bénéficiaires ? Comment vivaient – et surtout mouraient – les populations déportées, transportées dans les conditions atroces que l’on sait d’une rive à l’autre de l’Atlantique, puis exploitées dans les plantations ? Les réponses sont là.

Ce n’est pas tout : le parcours du musée se prolonge hors les murs, à travers la ville. Sur le quai de la Fosse, 2 000 plaques de verre rappellent les noms des navires et les dates de départ des expéditions négrières nantaises, tandis que sous le quai un espace méditatif constitue le cœur du Mémorial de l’abolition de l’esclavage conçu par l’artiste Krzysztof Wodiczko et l’architecte Julian Bonder.


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Esclave fugitif

Avec l’exposition « Cimarron », consacrée au travail du photographe Charles Fréger et ouverte jusqu’au 14 avril, la ville pousse encore plus loin sa démarche en déployant une superbe vitrine contemporaine qui permet d’entrevoir, en couleurs vives, comment les esclaves déportés résistèrent à l’oppression, protégèrent et perpétuèrent leurs cultures. Les 70 photographies de Charles Fréger montrent même comment ces cultures, transformées, enrichies, métissées, continuent de vivre et d’évoluer aujourd’hui.

Nous avons souhaité montrer cet héritage intangible qui se perpétue jusqu’à nous, autour de la figure de l’esclave fugitif, de celui qui a résisté

« Le musée n’est pas forcément un lieu d’art contemporain, mais la série d’images que nous présentons entre profondément en résonance avec l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage, explique la directrice scientifique Krystel Gualdé. Certaines photographies – six, à vrai dire – ont même naturellement trouvé leur place dans le parcours du musée tant elles dialoguent avec les objets que nous présentons, créant une tension entre passé et présent. Nous avons souhaité montrer cet héritage intangible qui se perpétue jusqu’à nous, autour de la figure de l’esclave fugitif, de celui qui a résisté. » « Cimarron », le terme qui donne son nom à l’exposition, renvoie en effet à ceux que l’on qualifie en français d’esclaves « marrons », esclaves ayant fui leurs maîtres en Amérique, dans les Antilles et les Mascareignes.

Exposition "Cimarron" de Charles Fréger. © David Gallard/LVAN

Notamment connu pour ses séries « Bretonnes » et « Wilder Mann », Charles Fréger poursuit à travers le monde la réalisation d’une sorte d’inventaire humain intitulé Portraits photographiques et uniformes – où justement l’uniforme uniformise peu ! « “Cimarron”, c’est un terme péjoratif pour désigner, à l’époque, le Noir qui fuit dans la forêt, comme le Bushinengue, littéralement le « nègre de brousse », explique l’artiste.

Je suis parti à la recherche de cet esclave fugitif à travers l’Amérique

C’est un personnage symbolique fort, c’est celui qui se cache, celui qui résiste. Il a nourri beaucoup de fantasmes, et on le retrouve aujourd’hui dans les carnavals et les mascarades. En ce qui me concerne, je suis parti à la recherche de cet esclave fugitif à travers l’Amérique, entre 2014 et 2018, dans un triangle géographique reliant La Nouvelle-Orléans à Lima et à Bahia. »

Histoires entremêlées

Pour mener à bien son projet, Charles Fréger effectue d’abord un important travail de recherches s’appuyant sur des personnes-­ressources dans les pays concernés. « Pour “Cimarron”, j’ai également collecté une documentation assez complète sur les traditions masquées liées à la présence, dans l’histoire de ces pays, d’esclaves africains, écrit-il à ce propos. Les traditions qui persistaient ont été recensées, leurs origines et significations ont été explorées, afin de dresser une cartographie des prises de vues possibles. »


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Le voyage vient après. « Sur place, il y a un temps de négociation et de repérage des lieux de prise de vues, souvent des bords de mer ou des champs de canne à sucre, mais l’itinérance est assez fulgurante. Ensuite, au début de chaque séance, j’observe l’attitude des modèles, je les regarde jouer quand ils arrivent. Le jeu est resté très présent : les gens jouent littéralement la Blanche, l’Indien, en utilisant des stéréotypes ou en se laissant porter par la transe. Ensuite, je les positionne. Dans mes images, tout est donc joué, théâtralisé. Les choses sont placées, je peux utiliser des flashs de studio, et le processus a quelque chose de cinématographique. Mais un fouet peut, avec moi, devenir une nature morte. »

Exposition "Cimarron" de Charles Fréger. © David Gallard/LVAN

Diable et zombie

Le résultat de ce travail ? Des images vives, colorées, frontales, de personnages déguisés, maquillés, peints, drapés dans des costumes très travaillés ou simplement vêtus de feuilles. Parfois effrayants, parfois amusants, souvent impossibles à situer dans notre géographie mentale corsetée de codes et d’a priori, les hommes et les femmes photographiés par Fréger portent sur eux les couches entremêlées de plusieurs histoires, de plusieurs cultures. D’où la difficulté, pour qui n’est pas connaisseur à la fois des cultures américaines, africaines et européennes au sens large, de saisir immédiatement le sens de ce qui est donné à voir.

« Les régions où le nombre d’esclaves était important – certaines régions, comme le Pérou, que le point de vue européen associe peu à l’esclavage – ont vu naître et perdurer jusqu’à nos jours des traditions masquées pratiquées par les descendants d’esclaves et les populations indigènes, écrit encore Fréger. Ces traditions sont le lieu où les populations vont rejouer, mimer ou subvertir le rapport à l’esclave et à l’oppresseur. […] On observe parfois dans ces mascarades et dans la créativité du vocabulaire formel un syncrétisme très fort qui s’est opéré au fil du temps entre ces différentes cultures et qui engage celui qui regarde ces mascarades et qui veut les comprendre dans un processus de recherche et d’interprétation. »

Comme l’explique la muséologue Ana Ruiz Valencia dans son texte « Corps de transition » (extrait du livre Cimarron, publié chez Actes Sud), il est possible de retrouver dans les carnavals américains des figures religieuses africaines, comme le zombie du vodun, ou des éléments symboliques liés à l’esclavage comme le fouet, le diable ou les peintures corporelles. Mais tout est évolutif et mouvant, polysémique. Ainsi le fouet, associé au maître, peut renvoyer « à son emploi dans certains rituels africains pour accroître la fertilité ou chasser les mauvais esprits, comme il transparaît chez les diablos de la Costa Chica ».


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Les images de Charles Fréger permettent de rencontrer, parmi des centaines d’autres personnages, le Bèl Madriga de Jacmel (Haïti), sorte de mort-vivant plein de joie et de couleurs ou les Neg Gwo Siwo du carnaval de Martinique (France). Lesquels représentent des esclaves fugitifs qui, le corps enduit d’une mixture de sirop de canne et de charbon, dérangent et effraient l’assistance en frappant un tambour gwo ka porté à la ceinture, et se déplacent à petits pas selon une démarche rappelant les rites d’initiation de certaines sociétés secrètes africaines.

La notion européenne d’une culture africaine homogène est une vision réductrice, englobant une multitude de peuples aux histoires singulières

Comme l’écrit encore Ana Ruiz Valencia : « Les éléments africains qui furent incorporés dans les traditions carnavalesques du Nouveau Monde s’inscrivent dans la réappropriation d’une identité naufragée lors de la traversée de l’Atlantique et reconstituée à l’aide de bribes d’origines diverses. Car l’Afrique, en réalité, n’est pas simplement l’Afrique : la notion européenne d’une culture africaine homogène est une vision réductrice, englobant une multitude de peuples aux histoires singulières. En réalité, la mosaïque de cultures originales qui s’est transplantée aux Amériques a enfanté une myriade de nouveaux univers. » L’oppression trouvera toujours, face à elle, la puissance irréductible de la culture.


La revanche des Negritas Puloy

Lors du carnaval de Barranquilla, en Colombie. © John Vizcaino/REUTERS

Et si, un jour, le tirailleur Banania devenait un personnage de carnaval ? C’est un peu ce qui s’est passé avec les Negritas Puloy, apparues dans les années 1970. Ces femmes afro-descendantes habillées de noir, de rouge et de blanc, portant colliers et boucles d’oreilles, reprennent le personnage illustrant une marque vénézuélienne de détergent (Puloil) en détournant les clichés racistes qui y sont associés.

Surnommées « Palenqueras », elles dansent sur du fandango lors du carnaval de Barranquilla, en Colombie. Ce faisant, elles reproduisent les fêtes nocturnes des esclaves d’autrefois, au cours desquelles ils chantaient, accompagnés de tambours et de cornemuses, leurs harassants travaux quotidiens.

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