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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

Contestation anti-Bouteflika en Algérie : les nouveaux chouchous de la rue

Alger, le 15 mars. © Toufik Doudou/PP Agency/SIPA

Plusieurs semaines après le déclenchement du mouvement de protestation spontané qui a ébranlé le régime, quelques figures susceptibles de l’incarner – et peut-être de peser dans la transition qui s’annonce – commencent à émerger. Qui sont-elles ?

Les manifestations contre le maintien au pouvoir du président Bouteflika et pour la fin du système ont surpris, aussi bien par leur ampleur – sans précédent – que par leur aspect inattendu, spontané, pacifique, voire euphorique. L’originalité du mouvement réside dans son caractère non structuré. Pas de leaders, ni de représentants, ni de figures tutélaires, ni de porte-voix… Il se nourrit d’abord de l’interaction générée par les réseaux sociaux, contre-pouvoir 2.0 qui, chaque vendredi, point d’orgue de la mobilisation, se mue en marée humaine.

Descendent alors dans la rue des millions d’Algériens des deux sexes, toutes générations et classes sociales confondues. Cette fronde bouscule dans sa forme tous les schémas traditionnels de représentativité politique en place depuis l’ouverture démocratique de 1989. Et marque la rupture de la confiance entre le citoyen et le sommet de l’État. Qui représentera ces marcheurs qui ébranlent le régime ?


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La prudence est de mise, à l’heure où s’exprime à l’unisson une forme de « dégagisme », signe de la désillusion et du rejet des dirigeants politiques, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition. Les manifestants rejettent fermement toute tentative de récupération. Comment passer de la mobilisation de masse à une forme de représentation déléguée, acceptée et validée par tous ? Comment parler au nom du peuple ? Quelles solutions pour sortir de la crise et construire une nouvelle Algérie, après vingt ans de pouvoir sans partage d’un système mis en place par Bouteflika ?

Les idées et les propositions foisonnent, au fur et à mesure que les espaces d’expression se libèrent. Des figures émergent aussi pour porter la diversité et le dynamisme du mouvement. Toutes prennent cependant un soin infini à préciser qu’elles ne disposent d’aucun mandat de représentant ou de délégué du peuple. Portraits de quelques-unes d’entre elles.

• Mustapha Bouchachi, avocat

Portrait of Mustapha Bouchachi, lawyer and human rights defender in Algiers, ALGERIA-14/03/2019Algerians still protest the President Abdelaziz Bouteflika's decision to delay next month's presidential election.//BESTAOUIARSLANE_1630.0135/1903141252/Credit:Arslane BESTAOUI/SIPA/1903141255.... © Arslane BESTAOUI/SIPA

Une fois le système ‘dégagé’, allons vers un gouvernement d’union nationale dont la seule mission sera d’organiser une présidentielle transparente

Il reçoit habituellement à son bureau, au numéro 5 de la rue Didouche-Mourad, dans le centre d’Alger. Mais ce jour-là, Mustapha Bouchachi n’a presque plus une minute à lui. Audience au tribunal, conférence, rendez-vous médiatiques, plateau de télévision, conférence, entretien… L’homme est débordé. Les deux téléphones portables posés sur une pile de dossiers n’arrêtent pas de sonner, l’obligeant à les mettre en mode vibreur.

Son timbre de stentor ? Une histoire ancienne. L’homme frôle l’extinction de voix. Épuisé mais heureux, Me Bouchachi nous reçoit au troisième étage de l’immeuble qui surplombe la place Audin. Il sort tout juste de l’institut polytechnique d’El Harrach, dans la banlieue est. L’amphithéâtre où il a rencontré de jeunes manifestants était plein comme un œuf. « Pendant vingt ans, j’ai été interdit de prendre la parole devant des étudiants et des enseignants, confie-t-il. Aujourd’hui, j’ai parlé démocratie, droits de l’homme, transition et nouvelle République. Tout cela grâce à cette révolution citoyenne. »


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Pendant que Bouchachi régalait son auditoire, des milliers d’étudiants arpentaient le centre-ville pour exiger une fois de plus le départ du président Bouteflika et la chute du système. Militant engagé, homme politique, seul député à avoir démissionné de son mandat, en mars 2014, Mustapha Bouchachi – à qui l’on reproche d’avoir été l’avocat de militants du Front islamique du salut (FIS) – est l’un des nouveaux visages de la mobilisation pacifique.

« Je ne suis le porte-parole de personne, prévient-il en tirant sur une cigarette menthol. Il ne faut pas voler cette révolution aux jeunes. » Malgré la fatigue, ce vieux militant aux faux airs de Marcello Mastroianni dégage une forme de sérénité teintée d’euphorie : « Quand j’entends les clameurs de la rue, je retrouve l’espoir que j’ai perdu pendant des années. Il faut maintenir la mobilisation populaire, acculer le pouvoir afin qu’il lâche un président dont le mandat expire le 28 avril. Une fois le système « dégagé », allons vers un gouvernement d’union nationale dont la seule mission sera d’organiser une présidentielle transparente. »

• Zoubida Assoul, présidente de l’UCP

epa07396427 Zoubida Assoul (C) President of the Union for Change and Progress Party (UCP) joins a protest by Algerian lawyers against the fifth term of Abdelaziz Bouteflika in Algiers, Algeria, 25 February 2019. Abdelaziz Bouteflika, serving as the president since 1999, has announced on 19 February he will be running for a fifth term in presidential elections scheduled for 18 April 2019. EPA/MOHAMED MESSARA (MaxPPP TagID: epalivethree906118.jpg) [Photo via MaxPPP] © MOHAMED MESSARA/MAX PPP

Nous pourrions aller vers un comité de sages constitué de personnalités sans ambition politique

«Les Algériens exercent un droit de regard, un devoir de vigie et de critique à l’égard de ce mouvement. Nul ne peut se prévaloir d’en exercer le tutorat. Les Algériens nous disent qu’ils ne veulent surtout pas de noms, pas de têtes, pas de zaïm [leader charismatique] », explique d’emblée Zoubida Assoul.

Il y a quelques mois, cette ancienne ­magistrate se faisait systématiquement embarquer par la police dès qu’elle mettait le pied dehors, en général pour manifester contre la candidature de Bouteflika. Aujourd’hui, elle jouit d’un nouveau statut. La présidente de l’Union pour le changement et le progrès (UCP) est plébiscitée comme l’une des figures incarnant l’émergence d’un nouveau modèle de gouvernance. Soumission, allégeance, clientélisme et corruption ont été les principaux critères de promotion des responsables pendant ces vingt dernières années. De cela, les Algériens ne veulent plus, insiste Zoubida Assoul.


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« Ils nous dessinent plutôt le profil du leader dont ils ne veulent plus. Le règne des menteurs, corrompus, fourbes, bouffons et courtisans est terminé. La rue a soif de dirigeants ­honnêtes, droits, ­compétents, patriotes. Elle attend d’un président, d’un ministre ou d’un député qu’il soit au service du public et non de ses propres intérêts. C’est la nature même de cette insurrection pacifique. » Coquette et éloquente, l’avocate appelle à laisser du temps au temps : « Ne pas confondre vitesse et précipitation. Laissons d’abord le peuple manifester, s’exprimer, débattre, se parler, proposer, occuper les espaces qui lui ont été fermés par ce régime. Il a besoin d’être écouté pour avoir été privé d’une parole libre pendant deux décennies. »

Elle fait partie de ceux qui réclament le plus ardemment la chute du régime. Un préalable qui n’exclut pas, selon elle, de réfléchir à la structuration de l’après : « Nous pourrions aller vers un comité de sages constitué de personnalités sans ambition politique, avec pour feuille de route l’accompagnement du mouvement vers une transition démocratique. »

• Djamel Zenati, ancien député

Djamel Zenati. © Facebook

Il ne reste que l’armée pour organiser une transition démocratique, parce que toutes les autres institutions de l’État sont disqualifiées

Il a commencé à militer pour la démocratie et les droits de l’homme au début des années 1980. C’était l’époque du parti unique, quand le simple fait de réclamer la diversité culturelle était passible de la Cour de sûreté de l’État et de prison. Ancien détenu du printemps berbère, député du Font des forces socialistes (FFS) entre 1997 et 2002, Djamel Zenati cumule près d’un demi-siècle d’engagement politique. Analyste méticuleux et tribun hors pair, il passe pour être le trait d’union entre les combats d’hier et les luttes d’aujourd’hui.


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Le leadership ? Il n’en veut pas, jure-t-il, à aucun prix. Et met en garde, lui aussi, contre la structuration – ou « caporalisation » – du mouvement : « La seule issue salutaire, qui relève du bon sens, c’est une transition démocratique orientée vers la construction d’un État de droit. Elle doit être le plus courte possible. Il ne reste que l’institution militaire pour le faire, parce que toutes les autres institutions de l’État sont disqualifiées. » Aujourd’hui, Djamel Zenati a pris ses distances avec le FFS.

• Karim Tabbou, porte-parole de l’UDS

Portrait of Karim Tabbou, an activist and opponent of Bouteflika's power who gives a lecture and debate at the University of Bejaia.Portrait de Karim Tabbou un militant et opposant au pouvoir de Bouteflika qui donne une conférence débat a l'université de Bejaia. © Sofiane Bakouri

La parole est au peuple. C’est à lui seul de choisir sa voie, qu’il réponde aux offres du pouvoir ou qu’il trouve une forme de structuration

Comme Djamel Zenati, Karim Tabbou a été encarté au FFS mais a rompu avec le vieux parti créé en 1963 par Hocine Aït Ahmed. À 45 ans, l’aîné d’une fratrie de neuf enfants, licencié en sciences économiques, est l’une des figures politiques montantes du pays. Une bonne partie de la jeunesse se reconnaît dans le discours du porte-parole de l’Union démocratique et sociale (UDS), parti qui n’est pourtant toujours pas agréé par le ministère de l’Intérieur.

Tabbou parle cash et dézingue à tout-va. Le jeudi 7 mars, à la veille d’une grande marche nationale, il claque la porte d’une réunion de l’opposition, accusant les participants d’être hors sujet, voire complices du pouvoir : « On nous parle des élections, du Conseil constitutionnel et de l’article 102… » Lui exige du Conseil constitutionnel qu’il rejette la candidature de Bouteflika.


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Ses formules-chocs, dans une langue accessible à tous, captivent l’auditoire. La conférence qu’il a donnée le 17 mars au campus universitaire de Béjaïa a attiré une foule impressionnante d’étudiants. Le vendredi précédent, le même s’offrait un bain de foule à Alger, porté aux nues dans la capitale par des manifestants exaltés.

Seul accroc : le 19 mars, à Bordj Bou Arreridj. Chahuté, Karim Tabbou n’a pu tenir son meeting dans cette ville située à 200 km à l’est d’Alger et d’où est partie, le 13 février, la première manifestation contre un cinquième mandat du chef de l’État. Insignifiant pour le militant : « La parole est au peuple. C’est à lui seul de choisir sa voie, qu’il réponde aux offres du pouvoir ou qu’il trouve une forme de structuration. »

• Fodil Boumala, ancien journaliste

fodil boumala © SAMIR SID

L’élection d’une Assemblée constituante est le minimum pour une remise à plat du mode de gouvernance qui a prévalu depuis l’indépendance

Chercheur et sociologue, cet ancien animateur de télévision a connu les affres de l’exclusion peu de temps après l’élection d’Abdelaziz Bouteflika, en 1999 : il est aussitôt éjecté de l’émission qu’il animait à la télévision publique. La raison ? « Ma mère ne l’aime pas », aurait expliqué le président un jour à l’un de ses visiteurs. Boumala assure n’en garder aucune rancune, mais voit dans sa mésaventure une parabole de ce système bâti sur la connivence et la servilité.


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Ses interventions sur les réseaux sociaux trouvent un large écho. Lui met en garde contre la recherche de leaders : « Il faut protéger le mouvement des manipulations, des infiltrations et des subordinations. La rue possède son agenda, qui est le départ du président et du système. Le pouvoir en a un autre, qui consiste à maintenir Bouteflika pour organiser sa succession. Nous sommes face à deux lignes parallèles qui ne se rejoindront jamais. Tous ceux qui prennent langue avec ce pouvoir seront qualifiés de renégats, de traîtres et d’usurpateurs. »

Auteur d’une thèse sur « les élites militaires et les transitions démocratiques », Fodil Boumala a suivi de près les expériences polonaise, mauritanienne, espagnole ou ivoirienne. Pour lui, il ne peut y avoir de transition sans rupture avec l’ancien ordre. « Sans rupture radicale, le système se renouvellera avec d’autres partenaires, observe-t-il. Nous avons raté toutes les périodes transitoires depuis l’ouverture démocratique de 1989. L’élection d’une Assemblée constituante est le minimum pour une remise à plat du mode de gouvernance qui a prévalu depuis l’indépendance. »

• Adila Bendimerad, comédienne

Algerian director Merzak Allouache poses with actress Adila Bendimerad during a photo session to promote his movie "Le Repenti" (The Repentant) presented in the Quinzaine Directors' Fortnight (Quinzaine des realisateurs) as part of the 65th Cannes film festival , on May 19, 2012 in Cannes. AFP PHOTO / LOIC VENANCE (Photo by Algerian director Merzak Allouache poses with actress Adila Bendimerad during a photo session to promote his movie "Le Repenti" (The Repentant) presented in the Quinzaine Directors' Fortnight (Quinzaine des realisateurs) as part of the 65th Cannes film festival , on May 19, 2012 in Cannes. AFP PHOTO / LOIC VENANCE (Photo by LOIC VENANCE / AFP) © LOÏC VENANCE/AFP

Réapprendre à faire de la politique passe par une meilleure compréhension des règles de base qui fondent l’engagement politique

Très engagée dans la contestation depuis le début, Adila Bendimerad craint que la mobilisation par les marches ne suffise pas à déboulonner le régime : « Il faut communiquer, transmettre, faire preuve de pédagogie, parce que les Algériens ont été tenus à l’écart des affaires de la cité pendant des décennies ! »


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Avec un collectif d’artistes, d’étudiants ou de simples citoyens, la lauréate du prix de la meilleure actrice du Festival international cinématographique du Caire, en 2012, met en boîte des capsules vidéo de courte durée pour vulgariser auprès d’un large public des mots et des concepts comme « transition », « constituante », « État de droit »… « Elles seront incessamment diffusées sur les réseaux sociaux », promet-elle.

Ouvertement de gauche – elle pose avec le député français Jean-Luc Mélenchon sur une photo qui a fait le tour du web – , l’actrice estime que parler de transition alors que la rue est en effervescence permanente consiste à mettre la charrue avant les bœufs : « Nous devons apprendre ou réapprendre à faire de la politique. Cela passe par une meilleure compréhension par les jeunes et les moins jeunes des règles de base qui fondent l’engagement politique. »

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