Politique

Ghana : Nana Akufo-Addo accélère le tempo avant la présidentielle de 2020

Nana Akufo-Addo au Cap, en février 2019.

Nana Akufo-Addo au Cap, en février 2019. © Mike Hutchings/REUTERS

À mi-mandat, pas question pour le chef de l’État de relâcher la pression. Alors que ses premières mesures tardent à produire leurs effets, Nana Akufo-Addo se prépare déjà pour l’échéance présidentielle de 2020.

Nana Akufo-Addo est accoudé au bar d’un salon VIP du Centre de conférences international d’Accra. Nous sommes en décembre 2018, et le président ghanéen s’accorde quelques minutes de pause dans ce décor très British. Il vient tout juste d’assister au lancement d’une fondation en l’honneur d’un éminent chef traditionnel décédé. Son fidèle aide de camp, le général de brigade Bismarck Onwona, se tient légèrement en retrait. Akufo-Addo grignote quelques biscuits apéritif et avale un verre de jus de mangue, tout en discutant avec un ami du Nouveau Parti patriotique (NPP, le parti au pouvoir).

À 19 heures, le chef de l’État repart en direction de Flagstaff House, le palais présidentiel. Et ce soir-là, il ne regagnera son domicile qu’à 3 h 30 du matin. Tant pis s’il revient tout juste d’une tournée de trois jours dans la région d’Accra. Trois jours à fendre la foule, à serrer des mains, à prononcer des discours, encore et encore.


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À bientôt 75 ans, Nana Akufo-Addo a de l’énergie à revendre. Il ne se ménage pas plus qu’il ne ménage ses collaborateurs ou ses ministres, qui ont pris l’habitude d’être sollicités à toute heure du jour ou de la nuit. Usés par la cadence qui leur est imposée, certains d’entre eux ironisent : il n’est pas sûr que le président ait encore le temps de rentrer passer la nuit dans sa résidence privée, située dans le quartier populaire de Nima, et il est probable qu’il se soit installé au palais. Nana Akufo-Addo n’en a cure : « I’m in a hurry ! répond-il à ceux qui l’interrogent sur ce rythme effréné. Je suis pressé ! »

Face à John Dramani Mahama

Le 7 janvier, il a fêté ses deux années à la tête du pays. D’autres se seraient peut-être octroyé un peu de répit, mais pas lui. Sans doute pressent-il déjà que c’est un luxe qu’il ne peut pas se permettre. Son mandat ne lui a été confié que pour quatre ans, et ses adversaires politiques ont commencé à affûter leurs armes. En novembre 2020, il lui faudra de nouveau affronter John Dramani Mahama dans les urnes – le Congrès démocratique national (NDC), principal parti d’opposition, officialisera son intention de faire de l’ancien président son candidat le 23 février suivant. Les deux hommes entretiennent des rapports cordiaux, mais Nana Akufo-Addo sait que Mahama n’a pas digéré sa défaite en 2016 et qu’il fera tout pour revenir sur le devant de la scène.

Cet avocat au visage rond, membre d’un parti connu pour ses idées ultra­libérales, a pour lui d’avoir su marquer les esprits. Enfant gâté de l’aristocratie ghanéenne (son père est issu de l’une des plus grandes familles du pays, et sa mère est de lignée royale), il est même parvenu à se poser en héraut du panafricanisme, s’offrant une notoriété par-delà les frontières. Le 30 novembre 2017, quand un journaliste ghanéen demande au président Emmanuel Macron, en visite à Accra, si « la France compte étendre son partenariat hors de ses anciennes colonies », Akufo-Addo prend la parole et improvise une réponse de neuf minutes qui fera le buzz pendant de longues semaines.

Il est temps que les Africains financent eux-mêmes leurs dépenses de santé et d’éducation. Il est urgent de rompre avec notre mentalité d’assistés et de mendiants éternels

« J’espère que ma réponse ne va pas vous heurter. Nous ne pouvons plus conduire notre politique sur la base de ce que soutiennent ou souhaitent les Occidentaux, l’Union européenne ou la France, lance-t-il sous le regard mi-circonspect mi-admiratif de son homologue. Il est anormal que, soixante ans après l’indépendance, la moitié du budget ghanéen en matière d’éducation dépende de la charité des contribuables européens. Il est temps que les Africains financent eux-mêmes leurs dépenses de santé et d’éducation. Il est urgent de rompre avec notre mentalité d’assistés et de mendiants éternels. »

Illustres modèles

Ces propos, qu’il répétera en diverses occasions, disent beaucoup du président ghanéen. Pour le comprendre, il faut se replonger dans son passé et dans celui d’un pays où les élites sont fières et décomplexées. Nana Akufo-Addo est né en 1944, pendant une période charnière du mouvement de lutte pour l’indépendance. Malgré son jeune âge, il en sera un témoin privilégié. À l’époque, six personnes portent à bras-le-corps ce combat contre la Grande-Bretagne. On les appelle les Big Six. Parmi eux : son père, Edward Akufo-Addo (président de la République de 1970 à 1972), son grand-oncle Joseph Boakye Danquah, son oncle maternel William Ofori-Atta, et, bien sûr, Kwame Nkrumah, le père de l’indépendance du Ghana.

Les origines familiales et le contexte dans lequel Akufo-Addo a grandi ne sont pas étrangers à sa volonté de ne jamais dépendre de l’extérieur

Nana n’a que quatre ans lorsque tout ce beau monde est arrêté par l’administration coloniale après avoir lancé un mouvement de boycott, mais il racontera plus tard s’en souvenir parfaitement. « Joseph Boakye Danquah a été l’un de ses modèles, confirme un membre de sa famille. Tout comme son grand-père maternel, le roi Ofori-Atta Ier, dont il partage la passion de l’écriture. » Pour l’homme d’affaires ghanéen James Orleans-Lindsay, l’un de ses proches, « les origines familiales et le contexte dans lequel Akufo-Addo a grandi ne sont pas étrangers à sa volonté de ne jamais dépendre de l’extérieur. »

Avec Emmanuel Macron, lors de la visite officielle du président français à Accra, le 30 novembre 2017.

Avec Emmanuel Macron, lors de la visite officielle du président français à Accra, le 30 novembre 2017. © JACOVIDES-POOL/SIPA

Ses échecs ont également contribué à forger sa personnalité. Aux dires de son entourage, l’adversité l’a assagi, même s’il lui arrive encore de s’emporter. N’a-t-il pas échoué deux fois de suite – et de très peu – à se faire élire avant de finalement parvenir à s’imposer ? La première fois, c’était en 2008, face à John Atta Mills. La seconde, c’était en 2012, face à John Dramani Mahama, déjà. Persuadé de l’avoir emporté, Akufo-Addo avait contesté les résultats devant la Cour suprême. Et attendu, dans le huis clos de son bureau, le verdict des juges, rédigeant lui-même le discours par lequel il prenait acte de leur désaveu, par cinq voix contre quatre. Il partira ensuite se ressourcer en Grande-Bretagne, pays où il s’est formé et où il a exercé son métier d’avocat. Avant de reprendre son bâton de pèlerin, arpentant les dix régions du Ghana pour expliquer sa vision, convaincu qu’un jour son tour viendra.

Gouvernance atypique

Appréhende-t-on différemment la gestion du pouvoir lorsqu’on l’a convoité pendant de longues années ? Nana Akufo-Addo s’y est tant préparé… Cela ne l’a pas mis à l’abri d’un premier couac retentissant – son discours d’investiture a été raillé pour ses ressemblances avec celui prononcé par Georges W. Bush en 2001 –, mais, dans un environnement sous-régional marqué par une forte centralisation du pouvoir, sa gouvernance est atypique. Il a choisi de déléguer et a formé un gouvernement pléthorique : plus de 100 ministres, dont 35 de plein exercice, qu’il réunit tous les jeudis au palais pour un long Conseil.

Et lorsque des sujets inscrits à l’ordre du jour n’ont pas pu être abordés, le président n’hésite pas à convoquer dès le lendemain une nouvelle réunion avec le ministre concerné et ses adjoints. Les membres du gouvernement bénéficient d’une marge de manœuvre importante… Mais gare à celui qui ne respecte pas les consignes du chef ! L’ancien ministre de l’Énergie en a fait l’amère expérience : pour avoir tardé à suivre les directives présidentielles autour de la construction d’une centrale électrique en partenariat avec un consortium émirati, il a été limogé en août 2018.

En Afrique de l’Ouest, où il a tissé de nombreuses relations en tant qu’avocat puis comme ministre des Affaires étrangères, de 2003 à 2007, on lui connaît peu d’ennemis. « C’est un vrai homme d’État, extrêmement méthodique et structuré. Il incarne une nouvelle forme de gouvernance fondée sur la capacité des Africains à disposer d’eux-mêmes », affirme un ministre togolais. « Il est patient, persévérant et doté d’une grande capacité d’écoute », ajoute Tibou Kamara, ministre-conseiller auprès du président guinéen, Alpha Condé.

Promesse phare de sa campagne, la gratuité de l’enseignement secondaire a englouti une énorme part du budget de l’État.

Promesse phare de sa campagne, la gratuité de l’enseignement secondaire a englouti une énorme part du budget de l’État. © Melanie Stetson Freeman/The Christian Science Monitor via Getty Images

Tout est au ralenti depuis deux ans. J’avais 100 employés, 60 sont partis et je pense devoir encore réduire la voilure

 

Mais nul n’est prophète en son pays, et sa situation est bien plus compliquée au Ghana, où les discours souverainistes ne suffisent pas à contenter un électorat exigeant. Ces deux dernières années, ses ambitions et ses promesses de campagne se sont heurtées aux difficultés structurelles de l’économie ghanéenne. « Tout est au ralenti depuis deux ans. J’avais 100 employés, 60 sont partis et je pense devoir encore réduire la voilure. Le marché est lent, le gouvernement me doit de l’argent, les taxes ont augmenté. Bref, les temps sont durs », résume Philippe Kwame, entrepreneur dans le secteur pétrolier.


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Un programme trop ambitieux ?

L’ambitieux programme pour lequel Akufo-Addo a été élu tarde à produire les effets escomptés. Annonce-phare de sa campagne électorale, la gratuité de l’enseignement secondaire a englouti une part énorme du budget de l’État. Le programme d’industrialisation « One District, One Factory » – une usine dans chacun des 254 districts du pays – a pris un retard important. Saluée sur le continent, la décision de ne pas renouveler la Facilité élargie de crédit (FEC), le plan d’aide de 955 millions de dollars conclu en 2015 avec le FMI et qui prendra fin en avril, suscite quelques inquiétudes. Si les autorités ont fourni un gros travail pour maîtriser les dépenses de l’État, pourront-elles maintenir le cap à dix-huit mois des élections ?

« Ces craintes sont injustifiées. D’abord, le Ghana n’a pas rompu ses liens avec le FMI, qui possède toujours un bureau à Accra. Nous poursuivons la collaboration. Ensuite, nous avons fait passer une loi sur le plafonnement des dépenses fiscales qui permettra de prévenir toute dérive », tempère un cadre du ministère de l’Économie et des Finances.

Son gouvernement a dépensé beaucoup trop d’argent dans des projets sans réelle valeur ajoutée. Il y a aussi eu un manque de coordination. A-t-il été trop ambitieux ?

« Le président est un passionné. C’est un homme intègre qui a beaucoup de bonne volonté, analyse Franklin Cudjoe, président du think-tank Imani, à Accra. Mais malheureusement, son action et sa pensée divergent parfois. Son gouvernement a dépensé beaucoup trop d’argent dans des projets sans réelle valeur ajoutée. Il y a aussi eu un manque de coordination. A-t-il été trop ambitieux ? En tout cas, beaucoup de Ghanéens sont déçus. »

Akufo-Addo et ses proches imputent une partie de leurs difficultés à leurs prédécesseurs, qu’ils accusent notamment d’avoir siphonné le secteur bancaire et pétrolier. Et semblent persuadés que les obstacles seront vite surmontés. Mais la volonté affichée par Akufo-Addo de transformer en profondeur l’économie de son pays et de changer les mentalités est-elle compatible avec l’urgence politique ? Le scrutin se rapproche à grand pas, et bientôt le chef de l’État sera en campagne. Encore et toujours.


Le casse-tête togolais

Tout comme pour certains de ses homologues ouest-africains, la crise togolaise fut un casse-tête pour le président ghanéen. « La médiation est terminée, mais on est toujours en discussion […] pour essayer de pousser les gens vers le compromis », a déclaré Nana Akufo-Addo, le 20 février, face à RFI. À Accra, le dossier était notamment géré par le ministre de la Sécurité nationale, Albert Kan-Daapah, ainsi que par le conseiller du président chargé de l’intégration régionale, Michael Ofori-Atta.

Il s’est démené pour tenter de rapprocher les parties sans jamais renier ses principes ni avoir peur de dire la vérité

D’abord suspecté par le régime de Faure Gnassingbé de soutenir l’opposition, Akufo-Addo fut ensuite accusé d’avoir fait preuve de faiblesse face au pouvoir togolais. « Il s’est démené pour tenter de rapprocher les parties sans jamais renier ses principes ni avoir peur de dire la vérité », estime Tibou Kamara, chargé du dossier pour le président guinéen, Alpha Condé. « Il a montré qu’il connaissait très bien l’histoire et les défis du Togo. Son approche était méthodique, sans complaisance vis-à-vis de nous ou de l’opposition », poursuit un ministre togolais.

Le cas de Tikpi Atchadam illustre bien le positionnement d’Akufo-Addo. Le chef de l’État a permis à cet opposant togolais de circuler librement sur son territoire sans le cacher à Lomé. Mais les services de renseignements ghanéens n’ont pas hésité à le rappeler à l’ordre lorsque ses propos devenaient trop offensifs…


Entre deux réunions

Grand sportif, Nana Akufo-Addo a pratiqué le cricket, le squash et le football. Il aime toujours se détendre en regardant les résumés des matchs des Anglais de Tottenham, son équipe favorite.

Poussé vers la lecture dès le plus jeune âge par son père, le président ghanéen est devenu un grand amateur de romans. Aux dires de son entourage, il est même écrivain à ses heures perdues !

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