Politique

[Édito] L’Algérie en mouvement

Par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Les Algériens portent un drapeau national géant lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019 (photo d'illustration).

Les Algériens portent un drapeau national géant lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019 (photo d'illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

L’Algérie. Ce pays que l’on croyait endormi s’est mis en mouvement. Le voici au cœur de l’actualité pour de longues semaines. Les médias du monde entier se sont mis à décrire et à commenter ce qui s’y passe, nourrissant un intérêt qui ne se démentira pas de sitôt.

Je sais que j’aurai à vous en parler plus d’une fois et ne vous en dirai aujourd’hui que quelques mots. L’Algérie est un pays africain important par sa population (43 millions d’habitants, dont 45 % ont moins de 25 ans !), son énorme superficie (2 381 000 km²) et sa situation géographique ; sur la rive sud de la Méditerranée, il fait face à l’Europe du Sud et a des frontières communes avec six autres États africains : la Mauritanie, le Mali, le Niger, la Libye, la Tunisie et le Maroc.

La rivalité qui oppose les dirigeants de l’Algérie et du Maroc a obligé ces deux pays à se surarmer, plombé leur développement et empêché toute intégration régionale depuis plus de cinquante ans.

C’est pourquoi l’Afrique et l’Europe suivent l’évolution de la situation en Algérie avec beaucoup d’appréhension. J’ai soutenu ici même, plus d’une fois, que l’Algérie ferait sa mutation de manière pacifique et ordonnée et qu’elle mènerait à bien le renouvellement générationnel de ses élites dirigeantes.

Les Algériens, que l’on pensait résignés et passifs, se sont fait entendre

Je maintiens ce pronostic : l’Algérie n’explosera pas et n’exportera aucune agitation hors de ses frontières.

Le printemps arabo-africain, qui a commencé en Tunisie au début de 2011, a donc fini par atteindre l’Algérie. Les Algériens, que l’on pensait résignés et passifs, se sont fait entendre : dans leur grande majorité, ils veulent le changement, un autre système politique et de nouveaux dirigeants.

Leur président actuel, Abdelaziz Bouteflika, est diminué par la maladie et n’aurait pas dû s’attarder autant au pouvoir ; son quatrième mandat, qui va bientôt expirer, était déjà de trop, et un cinquième aurait été surréaliste.

Il en a donc été réduit à proposer, en mars 2019, sous la contrainte, ce qu’il aurait dû entreprendre il y a cinq, voire six ans.

En dépit de ce que je vois, entends et lis, au risque de vous paraître optimiste, je réaffirme qu’à mon avis la raison prévaudra.


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Transmission du pouvoir d’ici fin 2019

Je crois qu’Abdelaziz Bouteflika, qui a gardé sa lucidité, trouvera les hommes et les femmes aptes à incarner ce changement et que ses compatriotes lui donneront les quelques mois qu’il demande pour le faire.

Nous pouvons y aider et y avons intérêt.

L’armée algérienne veillera à ce que le changement s’opère dans l’ordre et le calme. Quant au président Abdelaziz Bouteflika, il ne peut plus reculer : même si lui et son entourage le voulaient, les Algériens ne les laisseraient plus faire.

Je pense et j’espère que tout se passera bien et que la transmission du pouvoir à une nouvelle génération se fera d’ici à la fin de 2019.

Des étudiants algériens lors des manifestations du 26 février à Alger, pour dénoncer la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Ils s’intéressent à l’Afrique

Reliant Addis-Abeba à Nairobi, l’avion d’Ethiopian Airlines qui s’est écrasé le 10 mars avait à son bord 149 passagers de 32 nationalités, la plupart non africains : 18 Canadiens, 9 Français, 8 Italiens, 8 Chinois, 8 Américains, 7 Britanniques, 5 Néerlandais, 4 Indiens, 4 Slovaques, 3 Autrichiens, 3 Suédois, 3 Russes, 2 Espagnols, 2 Polonais, 2 Israéliens, 1 Belge.

Parmi eux, des membres de l’ONU en route pour une conférence à Nairobi et des touristes. Mais les autres ?

Presque en même temps, le président français, Emmanuel Macron, passait près d’une semaine à Djibouti, en Éthiopie et au Kenya. Dans ces deux derniers pays, aucun chef de l’État français ne s’était rendu depuis plus de cinquante ans ; M. Macron a dit qu’il fallait faire « contrepoids à la Chine ».


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« The new scramble for Africa »

Dans la même semaine, The Economist consacrait sa une à ce nouvel engouement (« The new scramble for Africa »). Selon notre confrère, on se bouscule pour aller en Afrique.

Pourquoi un tel intérêt pour notre continent et que signifie-t-il ?

Le président français en était à son dixième voyage en Afrique. Il y a été précédé par des dirigeants chinois de haut rang, par de très nombreux présidents et Premiers ministres d’autres continents.

Cas particulier, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui s’est rendu en Afrique plus de trente fois. Turkish Airlines dessert d’ailleurs plus de cinquante villes africaines et la Turquie a ouvert en dix ans quelque trente ambassades et consulats en Afrique.

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta, le président mauritanien Mohamed Ould Abdelaziz, le président français Emmanuel Macron, le président tchadien Idriss Deby, le président nigérien Mahamadou Issoufou et le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré, à la sortie du sommet de l'Union africaine le lundi 2 juillet 2018, à Nouakchott. © Ludovic Marin/AP/SIPA

Reprendre sa place sur le continent

Depuis 2010, on a enregistré l’ouverture de quelque trois cents nouvelles chancelleries sur le continent. La Chine y compte 52 ambassades, les États-Unis 49, la France 47, l’Allemagne 43 et la Russie 40.

Les sommets ? Au Chine-Afrique, qui est devenu une institution, se sont ajoutés un Europe-Afrique, un Turquie-Afrique, tandis que se prépare un Russie-Afrique.

Le commerce ? La Chine, l’Inde et la Turquie sont les partenaires les plus actifs des pays africains. L’Union européenne a annoncé qu’elle débloquerait, entre 2021 et 2027, des dons s’élevant à 40 milliards de dollars, et l’Allemagne parle d’un « plan Marshall » pour l’Afrique.

On sait que c’est la Chine qui a « découvert » l’Afrique il y a un quart de siècle. Les autres grandes puissances lui ont emboîté le pas : elles savent qu’il y aura bientôt autant d’Africains que de Chinois. Il faut donc prendre ou reprendre place sur le continent.

Répondre à cet intérêt

Un tel intérêt pour l’Afrique est intéressé. Il faut en avoir conscience et savoir y répondre.

Le continent aurait pu le faire plus aisément s’il n’était pas morcelé en 54 pays, dont beaucoup sont trop petits ;

si son Union africaine était mieux financée et mieux pourvue en cadres de grande valeur ;

si les dirigeants africains étaient plus jeunes et d’un meilleur niveau ;

et si les écoles et les universités africaines ressemblaient à celles d’Asie, avec des professeurs bien formés et mieux payés.

C’est par la qualité de l’éducation qu’elles ont donnée à leurs peuples que Singapour et la Corée du Sud se sont placées dans le peloton de tête des nations.

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