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Cet article est issu du dossier «Mali : l'heure du sursaut ?»

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Société

Au Mali, l’influence grandissante des leaders religieux musulmans

A Bamako, en 2014 (illustration).

A Bamako, en 2014 (illustration). © REUTERS/Joe Penney

Le pays est réputé pour son esprit d’ouverture et sa diversité culturelle. Les partis confessionnels y sont même interdits. Pourtant, associations et dignitaires religieux gagnent en influence.

Deux épisodes récents soulignent l’influence des leaders religieux musulmans dans la société malienne. Le 10 février, près de 60 000 personnes sont réunies au stade du 26-Mars de Bamako, à l’appel de Mahmoud Dicko, président du Haut Conseil islamique du Mali, et de Bouyé Haïdara, le chérif de Nioro. L’imam Dicko dénonce la mauvaise gouvernance et demande le départ du Premier ministre, Soumeylou Boubèye Maïga.

C’était la première fois dans l’histoire du Mali indépendant qu’un rassemblement de cette ampleur réclamait le départ d’un homme politique. En se posant comme le défenseur « des valeurs sociétales et religieuses », Mahmoud Dicko bénéficie d’un large soutien au sein de la population.


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Deux mois plus tôt, en décembre, le même Dicko était monté au créneau contre un projet de manuel scolaire d’éducation sexuelle « complète » qui comprenait une approche pédagogique plus tolérante à l’égard de l’homosexualité. Un sujet tabou sur lequel le gouvernement finira par reculer, jusqu’à abandonner l’ensemble du projet.

À la suite du meeting du 10 février, les imams du HCIM ont publié un communiqué demandant à l’État de « criminaliser la pratique de l’homosexualité », et le porte-parole de l’organisation, Issa Kao Djim, a annoncé la création d’un mouvement – sous le leadership de l’imam Dicko – pour lutter contre la vente d’alcool, la prostitution et toutes les autres pratiques interdites par l’islam.

Développement de l’idéologie wahhabite

Un autre événement vient illustrer l’influence de certains leaders religieux sur les grandes questions de société. Au matin du 19 janvier, alors qu’il se rend dans sa mosquée de Bamako pour la prière du fajr (« l’aube »), l’imam Abdoul Aziz Yattabaré est poignardé par un jeune homme et succombe à ses blessures quelques heures plus tard. Son assaillant, Moussa Guindo, s’est lui-même rendu à la police.

L’assassinat de cet éminent représentant de la communauté musulmane (il était directeur de l’institut Mahadi islamique de Missira, une école coranique, et avait conduit la délégation du HCIM à Tombouctou, en 2012, pour discuter avec le chef jihadiste Abou Zeid) a plongé le pays dans l’émoi et provoqué un tollé chez les dignitaires religieux. Depuis, certains d’entre eux réclament l’application de la peine de mort. Même si celle-ci est prévue dans la législation du pays, elle est extrêmement rarement prononcée, et la dernière exécution d’un condamné à mort remonte à 1980.

La religion musulmane au Mali a pris pour certains un tournant wahhabite plutôt extrémiste

Si les leaders religieux musulmans sont aussi influents, c’est que plus de 90 % des Maliens se revendiquent de cette confession. Ils pratiquent un islam malékite, l’une des écoles du droit musulman sunnite majoritaire en Afrique de l’Ouest qui prend notamment en compte la coutume locale lorsqu’elle n’est pas contraire à la religion. Ce qui – jusqu’à présent tout du moins – permettait une relative cohésion entre la religion et la culture des ethnies du pays.


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De plus, jusqu’à la crise de 2012, le dialogue interreligieux fonctionnait. Mais le saccage d’églises et l’enlèvement d’une religieuse dans le centre du pays – revendiqué par le Jamaat Nosrat al-Islam wal-Mouslimin (JNIM, Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, dirigé par Iyad Ag Ghaly) montre que la religion musulmane au Mali a pris pour certains un tournant wahhabite plutôt extrémiste.

Les bons offices humanitaires des pays du Golfe

Dans certaines parties du pays, ce sont les organisations islamiques qui remplacent l’État dans ses fonctions régaliennes

« Ce phénomène de glissement vers un islam plus radical s’est fait progressivement, depuis une trentaine d’années », analyse Bréma Ely Dicko, chef du département sociologie et anthropologie à l’université de Bamako. Depuis la sécheresse qui a frappé le Sahel dans les années 1970-1980 et les programmes d’ajustements structurels, les ONG financées par les pays du Golfe ont multiplié leurs bons offices humanitaires.

« Dans certaines parties du pays, ce sont les organisations islamiques, soutenues pour la plupart par l’Arabie saoudite, qui remplacent l’État dans ses fonctions régaliennes. Partout où il y a une mosquée, il y a en général une médersa, un puits et de plus en plus souvent un centre de santé, poursuit le sociologue. Les mosquées mettent également en place des associations de femmes, de jeunes et d’hommes, avec des prêches et des activités au quotidien. Ce qui permet de mieux diffuser l’idéologie wahhabite. »

Corruption endémique, carburant de défiance

En plus de l’appareil militaire abîmé, celui de la justice est souvent pointé pour sa corruption. « On n’a jamais vu quelqu’un possédant plus de 50 millions de F CFA [76 224 euros] se faire mettre en prison, déplore un ancien général de la police malienne. Tout le monde est corrompu, du juge au ministre, en passant par les agents de l’État ! »

Le rapport annuel publié par le bureau du vérificateur général constate que des dizaines de milliards de F CFA sont détournés ou perdus pour cause de mauvaise gestion ou de corruption. Sans que cela donne lieu à des actions au pénal. Aussi le sentiment d’injustice grandit-il, de même que le nombre de ceux qui souhaitent l’instauration de la charia au-delà du mariage et du baptême.


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Lors de l’occupation de la ville de Douentza (à l’est de Mopti) par le Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), en 2012, des habitants ont d’ailleurs témoigné des restrictions imposées par les jihadistes, tout en reconnaissant « l’équité » de « leur » justice.

« Lorsqu’il y avait un litige entre deux personnes, chacun venait avec ses témoins, et la justice était rendue en quarante-huit heures au maximum, raconte un homme. Il y avait ensuite un suivi du jugement rendu et une mise en garde adressée à celui qui perdait pour éviter toute récidive. Le nombre de vols avait diminué. » Cette charia reste cependant moins violente dans sa pratique que celle mise en œuvre à Gao, par exemple, où les islamistes avaient procédé à des amputations en 2012.

Selon Mahmoud Dicko, l’islam du Mali demeure tolérant : « C’est la société malienne elle-même qui devient plus exigeante en matière de gouvernance », assure-t-il. Investis de cette adhésion populaire, certains leaders religieux ont démontré leur capacité de mobilisation à des fins politiques et n’hésitent plus à défier l’État. Comme l’a déjà illustré le bras de fer qu’ils ont tenu, de 2009 à 2011, contre le code de la famille, et qu’ils ont fini par gagner.


Un code des personnes et de la famille expurgé

En 2009, l’Assemblée nationale du Mali avait adopté un code des personnes et de la famille progressiste qui a irrité les islamistes et contraint les parlementaires et le gouvernement à reculer.

Le texte ne sera promulgué qu’en décembre 2011, après avoir été renvoyé en seconde lecture, soigneusement expurgé de ses mesures phares pour les droits des femmes.

Celles qui prévoyaient que le mariage civil soit le seul retenu comme légal, que l’âge minimal d’une jeune fille pour se marier soit porté à 18 ans et que la sœur hérite à part égale avec ses frères.

Celles qui stipulaient que la femme est l’égale de l’homme ou que les époux se doivent mutuellement fidélité, protection, secours et assistance. Et, plutôt que de disposer que la loi « assure la protection de la femme et de l’enfant », le nouveau code a préféré affirmer qu’elle « assure la protection de la personne humaine et de la famille ».


Diaraté Kadidia Fofana : « Lorsqu’il s’agit des droits des femmes, il y a un flou entre religion et cultures »

Diakité Kadidia Fofana, Porte-parole du Collectif des amazones contre les violences faites aux femmes. © DR

Diaraté Kadidia Fofana est la porte-parole du Collectif des amazones contre les violences faites aux femmes. Elle livre son analyse à Jeune Afrique : « Au Mali, lorsqu’il s’agit des droits des femmes, il y a un flou entre religion et cultures. Quand un mari bat sa femme, on dit à celle-ci : “Si tu es frappée, ton enfant aura la baraka.” Pourtant ce n’est écrit nulle part dans le Coran. Cela découle de la coutume dans certaines ethnies. Lorsqu’une nouvelle mariée va s’installer chez son époux, il y a dans son trousseau un fouet. Le message est clair : “Si tu fais une bêtise, ton mari a le droit de te frapper.”

Cette confusion entre religion et cultures a encore de beaux jours devant elle tant que tout le monde n’en prend pas conscience, et étant donné que ce sont les hommes qui sont aux postes de décision. Ce sont encore eux qui font les prêches dans les mosquées et en sont les premiers bénéficiaires. »

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