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[Tribune] Escrocs nigérians et aigrefins suisses

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Le terreau sur lequel naissent et prospèrent les arnaqueurs reste fertile. © Adria Fruitos / J.A.

Nous recevons tous de ces mails, de temps à autre : un gus que nous ne connaissons ni d’Ève ni d’Adam est à l’article de la mort et il souhaite, avant de passer l’arme à gauche, nous léguer la somme de 23 000 050,15 dollars.

Il y a mille variantes de cette escroquerie, mais leur point commun est celui-ci : quelqu’un que nous n’avons jamais vu, que nous ne connaissons pas, tient à nous rendre milliardaires du jour au lendemain. À nous les yachts, les châteaux et les bolides !

Si un inconnu nous arrêtait dans la rue pour nous proposer de nous filer un p’tit milliard, que ferions-nous ? Nous hausserions les épaules et passerions notre chemin, sans même répondre. Allons, on ne nous la fait pas !

« Fraude 419 », made in Lagos

Alors pourquoi cette arnaque vieille comme les rues (elle s’appelait « duperie des lettres de Jérusalem » au XVIIIe siècle) fonctionne-t-elle encore aujourd’hui ? Mystère.

C’est surtout de Lagos que partent ces mails, à tel point qu’on appelle cette arnaque « fraude 419 », de l’article du code pénal nigérian qui la sanctionne. J’ai toujours éclaté de rire à la réception d’une nigériane « lettre de Jérusalem » avant de l’effacer promptement – est-il possible d’être benêt au point de se faire prendre à cette ruse cousue de câble blanc ?


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Et pourtant…

Et pourtant, je dois avouer, le rouge au front, que je viens de me faire « avoir » par une arnaque similaire. Honte, honte à bibi qui se croyait plus malin que d’autres ! Il faut dire que ceux qui m’ont piégé y sont allés au pinceau là où Lagos manie la truelle.

Or donc, l’autre jour, j’achetai un billet de train Paris-Barcelone. J’étais sur le site de la SNCF, que je fréquente depuis le fardier de Cugnot. Je me sentais en sécurité. Garde baissée, nez au vent, vigilance nulle. Après l’achat dudit billet, et alors que je rêvais de Gaudi et de sa Sagrada Familia, voilà que le site me propose une réduction sur mon prochain billet de train. Pourquoi pas ? Un petit clic, on me demande les données de ma carte de crédit, etc., et c’est alors que…

Document inimprimable

… et c’est alors que je reçois un mail me confirmant le contrat (quoi ???) que je viens de passer avec une entreprise suisse qui n’a rien à voir avec la SNCF et qui autorise ces escrocs de gruyère à prélever chaque mois 18 euros sur mon compte ! Pour quelle contrepartie ? Eh bien, ils vont me proposer chaque mois des promotions. Par exemple, voici un scoubidou vert, un litre d’eau mouillée ou une sucette de poivre ; au lieu de payer 300 euros pour les acquérir, je n’aurai à débourser que 299 euros. Joie, joie, pleurs de joie, comme disait l’ami Pascal.

C’est donc exactement le truc nigérian : on vous fait croire que vous allez gagner quelque chose mais en fait c’est vous qui payez… Plus retors encore : le contrat contient une clause de rétractation (la loi les y oblige), mais il s’avère impossible d’imprimer le document idoine (la copie devient illisible) ni de l’utiliser directement. Du grand art dans la filouterie.


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Annulation du contrat

Mon sang ne fit qu’un tour. J’envoyai à ces aigrefins un mail à incendier le mont Blanc, promettant de venir personnellement dans les alpages leur arracher tous les poils du corps s’ils s’avisaient de prélever un seul zloty sur mon compte. Je trime comme un bagnard pour gagner ma vie, ce n’est pas pour enrichir la déjà riche Confédération !

Je reçus le lendemain un mail annulant piteusement mon contrat. Tout est bien qui finit bien. Mais combien de pigeons se font-ils ainsi avoir ? Ils croient traiter avec la SNCF mais c’est la mafia du coucou qui est de l’autre côté de l’écran.

Alors, quelle est la différence entre un filou suisse et un escroc nigérian ? Le premier est plus subtil. Et c’est tout. C’est vraiment tout.

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