Culture

[Tribune] Bernard Dadié, l’écriture pour « abattre les faux masques »

Par

Philosophe, écrivaine et critique littéraire.

Bernard Binlin Dadié. © Issam Zejly/TruhBird Medias pour J.A.

La littérature est « révolutionnaire » clamait l'écrivain et homme politique ivoirien Bernard Dadié, décédé le 9 mars dernier. Par son écriture, il voulait « écarter les ténèbres », au nom de la fraternité.

Il aurait voulu être enseignant. Il devint « commis d’administration », comme il le rappelle dans son discours de réception du prix Unesco-Unam Jaime Torres Bodet, en 2016, l’année de son centenaire. Célébré en Côte d’Ivoire par l’Ascad (Académie des sciences, des arts, des cultures d’Afrique et de ses diasporas), dont il était membre, l’écrivain unanimement salué dans le monde était aussi un homme politique. Il a posé la plume le 9 mars 2019.

À Abidjan, une rue et un prix littéraire portent son nom. Il lègue à la postérité une œuvre immense que l’écrivain Amadou Koné, professeur à Georgetown University, reconnaît en ces termes : « Dans l’histoire littéraire que nous, Africains, construisons, nous avons le droit et le devoir d’ajouter sans aucun complexe les noms de nos auteurs qui incontestablement ont atteint à l’universalité. Et parmi eux, parmi les plus grands, se place Bernard Binlin Dadié », écrit-il dans la préface d’Hommage à Bernard B. Dadié, père-fondateur de la littérature ivoirienne d’expression française (2019), un ouvrage réalisé sous la direction de Viviane Uetto et de Marc Adoux Papé.


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Pouvoir et justice

L’écrivain et homme politique avait une haute idée de la littérature et de l’écriture. La littérature, disait-il, est « sous-tendue par le désir de connaissance et de vérité… Et donc, par essence, et dans le vrai sens du terme “révolutionnaire”. Redoutable pour toutes les formes de falsification. » Homme de conviction, Bernard B. Dadié écrit un monde « vrai », la vie vécue, la vie pensée, rêvée ou imaginée. Ainsi s’engage-t-il en écriture. Les valeurs qui lui paraissent fondamentales sont mises en exergue : la liberté, la dignité, le travail…

Dans une langue lisible et audible, où l’on entend sa voix, Dadié parle de pouvoir et de justice, là où on s’y attend le moins : « Un homme voulait être roi. Le matin et le soir, le jour et la nuit, il ne pensait qu’à cela, être roi […]. Cette ambition lui avait donné tant d’audace, qu’il dit tout simplement à Dieu : – Gnamian, fais-moi roi… », écrit-il dans Le Pagne noir.

Écrire c’est du travail, c’est du souffle, c’est la volonté de dire et de transmettre. Avec le risque de ne pas plaire à tous. Comme s’il y avait un devoir d’écrire pour garder la mémoire du temps, pour défendre les plus faibles. Qui, aujourd’hui, a envie de prendre ce risque ? L’engagement littéraire et politique de Dadié parle-t-il encore à ses héritiers en écriture, s’ils existent, dans cette jungle impitoyable du terrain d’écriture mondialisé ?


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« Doyen »

Car la proximité de l’écriture et de l’action politique peut porter à controverse, comme ce fut le cas quand l’homme de conviction, ces dernières années, accorda son soutien manifeste aux Jeunes Patriotes de Côte d’Ivoire.

Hier, nous avons, celles et ceux de ma génération, récité des poèmes de Bernard B. Dadié, en particulier celui dont le premier vers est : « Je vous remercie mon Dieu, de m’avoir créé Noir ». À l’école primaire et au collège, il n’était pas sûr que nous comprenions la portée de ces textes. Mais nous nous appliquions à les réciter. C’était un heureux devoir. Puis vint la lecture du roman culte Climbié. Et, déjà, au collège, son théâtre avait fait irruption dans nos vies, avec, entre autres, la voix inimitable de Bienvenue Neba.

Écrire ne cessera d’être pour moi désir d’abattre les faux masques, désir d’écarter les ténèbres, désir de montée, de lumière, de fraternité

Plus tard je sus, en situation, qui était l’écrivain, le redoutable conteur et le politique. Je n’avais pas de mot adéquat pour nommer « le père de la littérature ivoirienne », alors je l’appelais « Doyen ».

Dans les années 1990 et après, j’allais prendre de ses nouvelles à son domicile. Et j’apprenais des détails de l’histoire de la Côte d’Ivoire. Humble, il l’était, aux réunions d’écrivains, parmi des jeunes de l’âge de ses enfants ou petits-enfants.

En 2016, il disait encore : « Écrire ne cessera d’être pour moi désir d’abattre les faux masques, désir d’écarter les ténèbres, désir de montée, de lumière, de fraternité… » Pourvu que ces mots trouvent un écho chez les écrivains africains du XXIe siècle.

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