Culture

[Tribune] Bernard B. Dadié, un immense homme de lettres

Par

Écrivain et ancien diplomate congolais

L'écrivain Bernard B. Dadié devant le portrait de son père, Gabriel Dadié (le 12 avril). © ISSAM ZEJLY/TRUHBIRD MEDIAS POUR J.A.

L'auteur et ancien diplomate congolais Henri Lopes rend hommage à l'écrivain ivoirien Bernard B. Dadié, décédé le 9 mars 2019 à l'âge de 103 ans, qui laisse en héritage des volumes à feuilleter inlassablement.

Les temps changent. Et les adages aussi. Un homme d’âge vénérable est mort ; il n’y a pas eu d’incendie d’archives, contrairement à la formule, certes juste en son temps, d’Amadou Hampâté Bâ. Celui qui nous a quittés avait 103 ans. Un âge canonique, bien au-delà de l’espérance de vie sur le continent. L’homme nous laisse en héritage des volumes, des volumes, des volumes, « jusqu’à on dit pas ».

Palpables, tangibles, à feuilleter inlassablement. À lire, surtout. Des chroniques, des recueils de poésies, des romans, des pièces de théâtre. De quoi faire pâlir d’envie nombre de jeunes loups aux dents longues. Il mérite bien le titre de père des lettres ivoiriennes, unanimement décerné.

« Je vous remercie mon Dieu, de m’avoir créé Noir »

En ce temps-là, dans les bibliothèques et les librairies, le rayon et les présentoirs de livres d’auteurs africains étaient étiques. Le titre de l’une de ses premières publications, Un nègre à Paris, ravissait les jeunes nègres du Quartier latin. Un récit d’une autre facture que la découverte du métro par Samba Diouf, héros des frères Tharaud, romanciers français à succès au début du XXe siècle. Surtout, cette fois-ci, l’auteur était l’un des nôtres.

Depuis lors, l’eau a coulé entre les rives du fleuve Congo, et celles, apparemment immobiles, de la lagune Ébrié, se sont renouvelées. Non, « on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». Les écoliers africains ne chantonnent plus, sur l’air de la table de multiplication, que « nos ancêtres étaient les Gaulois » et que « nous avions des yeux bleus et des cheveux blonds ». Ils récitent d’une voix ferme : « Je vous remercie mon Dieu, de m’avoir créé Noir ». C’est si banal qu’ils en oublient le nom de l’auteur du poème, Bernard B. Dadié.


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Une modestie désarmante

C’est en 1969, au Festival panafricain d’Alger, que je l’ai finalement rencontré. Sa pièce, Monsieur Thôgo-Gnini, m’avait transporté. Le public se pressait pour la voir. Son auteur me fut présenté par un ami, depuis lors disparu, Albert Botbol, qui en avait assuré la mise en scène. Bernard était mon aîné, il avait déjà offert à l’Afrique plusieurs publications, je n’avais rien écrit, et l’homme était d’une modestie désarmante. Intimidante. Nous l’avons invité avec sa troupe au Congo. Le public éclatait de joie, tapait des mains, trépignait de bonheur, comme si la pièce avait été écrite chez nous, pour nous. Le meilleur des critères pour dire que l’œuvre avait fait mouche, non ?

Par la suite, nous nous sommes revus à plusieurs reprises. Surtout dans les enceintes de l’Unesco. Il était ministre, je n’étais qu’un fonctionnaire international, et toujours entre nous cette différence d’âge qui, entre Africains, contraint le benjamin à courber la tête, à baisser le ton. Et pourtant, il me tapait sur l’épaule, insistait pour que j’oublie son titre, pour que je l’appelle Bernard.

Il y a quatre ans, je me trouvais à Abidjan. Alors que je m’entretenais avec des lycéens, je le vis se faufiler discrètement dans la salle et venir m’embrasser à la fin de ma prestation. Il avait 99 ans ! Le bougre avait fait à pied le chemin pour venir jusqu’à moi.


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Incontrôlable émotion

Le dimanche suivant, il m’a reçu à déjeuner chez lui, à Cocody. Le quartier huppé d’Abidjan. La maison était certes en dur. Mais, à l’intérieur, aucun faste. Des livres, des photos en noir et blanc virant au sépia. Sans doute n’avait-il plus les moyens d’entretenir ces murs défraîchis érigés par lui-même. Avec ses économies de petit fonctionnaire. En Afrique, les écrivains sont des gagne-petit. De plus en plus, ailleurs aussi.

Il était entouré de sa nombreuse famille et de quelques amis. Nous avons discuté, et il animait le débat avec la passion du jeune homme qu’il ne cessait d’être. Après le poulet yassa et les alokos, j’ai vu qu’il piquait du nez, que son menton retombait sur sa poitrine. Il fallait laisser le vieux aller faire sa sieste.

Il y a quelques jours, on m’a annoncé qu’il ne s’était pas réveillé. Tristesse bien sûr. Mais surtout incontrôlable émotion. À ne savoir quoi dire, sinon pour formuler ce cliché, cette platitude, cette bêtise : « Salut, l’artiste ! » Oui, l’artiste. Car un écrivain n’est ni un journaliste, ni un chroniqueur, ni un bonimenteur, mais véritablement un artiste. Un créateur. Bernard l’était. Pour sûr.

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