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Cet article est issu du dossier «Mali : l'heure du sursaut ?»

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Mali – Adame Ba Konaré : « Le griot évolue avec son temps »

Le 12 février, à Bamako,au Musée de la femme Muso Kunda, dont l’ancienne première dame est la présidente et fondatrice.

Le 12 février, à Bamako,au Musée de la femme Muso Kunda, dont l’ancienne première dame est la présidente et fondatrice. © Nicolas Réméné pour JA

Historienne et femme de lettres, l’ancienne première dame du Mali vient de publier Le griot m’a raconté…

Ferdinand Duranton, le prince français du Khasso, biographie d’un colon français qui, au début du XIXe siècle, épousa la princesse Sadioba Diallo, fille du roi du Khasso (une région du Haut-Sénégal correspondant à l’actuel Ouest malien).

Marraine de l’association Tabital Pulaaku International, pour la promotion de la culture et de la langue peule, Adame Ba Konaré s’alarme par ailleurs des conflits intercommunautaires qui agitent le centre du pays.

Ferdinand Duranton est le père de l’interventionnisme militaire français dans cette région. Il est aussi celui de l’ingérence

Jeune Afrique : Pourquoi avoir consacré un livre au personnage de Ferdinand Duranton ?

Adame Ba Konaré : Quand je travaillais sur mon Dictionnaire des femmes célèbres du Mali, je suis tombée sur une princesse, Sadioba Diallo, qui était la fille du roi du Khasso. Elle avait épousé un Français du nom de Ferdinand Duranton en 1825. Cela m’a paru assez étrange, donc j’ai fait des recherches sur ce personnage.

Qui était cet homme qui, au début du XIXe siècle, avait épousé une princesse malienne ? Je suis remontée à ses origines, à ce qu’il avait fait… Et ce Duranton m’a paru déterminant dans l’histoire de la région. Il ne croyait pas aux négociations et avait développé une théorie en faveur de la guerre.

À l’époque, il y avait des conflits interminables entre les rois locaux. Tout ce qui intéressait la France était le commerce, notamment celui de la gomme. Les chefs de Duranton, qui avait été envoyé dans le haut fleuve Sénégal pour nouer des relations amicales avec ces rois, estimaient qu’il fallait avancer prudemment et gagner leurs faveurs.

Duranton, lui, pensait au contraire qu’il fallait intervenir militairement. Il est le père de l’interventionnisme militaire français dans cette région. Il est aussi celui de l’ingérence : il disait qu’il fallait être au plus près des rois qui servaient les intérêts français. Pour le reste, l’historienne que je suis ne s’encombre pas de considérations politiciennes sur son statut [de colon]. Je m’accroche aux faits.


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Le griot s’adresse d’abord aux vivants, il mobilise la mémoire des anciens pour sécher les larmes des vivants

Pourquoi avez-vous raconté sa vie à travers la rencontre entre son descendant, Nicolas Duranton, et le griot djeli Madi Kouyaté ?

Utiliser ces personnages romanesques était une façon de faire d’une pierre deux coups. Je voulais raconter l’histoire de Duranton et revaloriser la fonction du griot. Le griot est un historien. Son savoir est fondé sur la transmission orale, l’écoute, la mémorisation, la récitation… Il se transmet de bouche à oreille.

Les historiens africains de ma génération ont abondamment utilisé la tradition griotique comme source d’information. Les griots sont formés dans des écoles spécialisées, ils apprennent leur métier. Ils sont incontournables. Dans les années 1960, les historiens ont institutionnalisé la tradition orale et en ont fait une source aussi valable que les documents écrits.

Les griots ont-ils autant de poids dans la culture contemporaine ?

Le griot occupe toujours la même fonction sociale et continue de jouer son rôle, mais sa fonction change. Ce n’est pas un personnage statique et figé ; il évolue avec son temps, avec la technologie. Il a conscience qu’il peut améliorer son savoir grâce aux outils informatiques et aux technologies de l’information : smartphones, WhatsApp, réseaux sociaux… Toutes ces facilités dont nous bénéficions aujourd’hui, le griot les utilise également.

On a parfois l’impression que le griot est un personnage moyenâgeux figé sur ses codes et ses règles. C’est faux. Le griot s’adresse d’abord aux vivants, il mobilise la mémoire des anciens pour sécher les larmes des vivants. Il ne rappelle les morts que lorsqu’ils peuvent servir d’exemples. Les gens ont toujours besoin de lui. Toutes les grandes familles ont leur griot. Les partis politiques et leurs dirigeants aussi. Le griotisme est né avec les hommes de pouvoir et continue à les servir.

Bergers peuls à Niamana Garbal, l'immense marché au bétail à l'entrée de Bamako, le 1er juin 2016.

Bergers peuls à Niamana Garbal, l'immense marché au bétail à l'entrée de Bamako, le 1er juin 2016. © Emmanuel Daou Bakary pour J.A.

Nous assistons à une crise grave dans le Centre entre dogons et peuls.  Il faut mobiliser l’ensemble des Maliens pour rétablir l’unité de notre pays

Vous êtes la marraine de Tabital Pulaaku International. Dans une récente tribune, vous avez dénoncé les crimes commis contre la communauté peule dans le Centre et demandé à l’État de « désamorcer la bombe de la polarisation ethnique ». Avez-vous le sentiment d’avoir été entendue ?

Nous assistons à une crise grave avec ce Centre qui s’embrase. Malheureusement, ces guerres intercommunautaires font craindre le risque d’explosion de la nation et courir la menace d’une guerre civile.

Des appels comme le mien peuvent mettre la pression, mais il faut surtout engager rapidement un processus de dialogue inclusif. Il faut mobiliser l’ensemble des Maliens pour réfléchir à ce problème et le prendre à bras-le-corps. Sinon cela risque d’être fatal à l’avenir et à l’unité de notre pays.

Que faire pour rétablir la paix entre ­communautés peules et dogons dans le Centre ?

Il faut d’abord rétablir le dialogue. L’État a le rôle et le devoir régalien d’assurer la sécurité des citoyens. C’est sa mission première. Dogons et Peuls ont toujours cohabité, il est dommage que cette cohésion vole en éclats de la sorte. Il n’y a pas d’autre solution que d’instaurer un débat national, qui rassemble l’ensemble des Maliens.

Il faut prendre la parole, expliquer, inviter chacun à débattre et mettre les moyens pour calmer le jeu. Il y a beaucoup de solutions, mais, encore une fois, les plus essentielles résident dans les mains des tenants du pouvoir, c’est-à-dire de nos gouvernants.


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L’État doit faire davantage et mettre tous les moyens pour obtenir la paix. Il faut vite éteindre le feu de la guerre intercommunautaire

IBK et son gouvernement font-ils assez sur cette question ?

Je ne veux pas indexer quelqu’un en particulier, mais j’attends plus de l’exécutif. L’État doit faire davantage et mettre tous les moyens pour obtenir la paix. Le constat est là et malheureusement il est amer. Il faut vite éteindre le feu de la guerre intercommunautaire.

Pourquoi aviez-vous écrit une lettre ouverte à Emmanuel Macron après son élection, en mai 2017 ?

Quand il a été élu, j’ai vu en lui un président jeune, qui se voulait au-dessus des partis. Je me suis dit qu’il allait renouveler le discours sur le continent et que la France allait enfin avoir une bonne politique africaine. Je pensais qu’il allait renouveler les règles du jeu.

Il n’y a pas eu de changement radical entre la politique d’Emmanuel Macron et celle de ses prédécesseurs

L’a-t-il fait ?

Il n’a pas fini son mandat, donc je ne peux pas apprécier son œuvre dans son intégralité, mais, honnêtement, je trouve qu’il n’y a pas eu de changement radical avec la politique de ses prédécesseurs.

Comment va votre mari ?

Mon mari va bien. Il est à Bamako.

Ses rapports avec IBK se sont-ils améliorés ?

[Rires] Allez leur poser la question ! Moi, je suis une personne indépendante, je ne me mêle pas des affaires des autres. Quand j’ai des problèmes, je les résous directement.


Le Griot m'a raconté

  • Le griot m’a raconté… Ferdinand Duranton, le prince français du Khasso (1797-1838)

Adame Ba Konaré

Éditions Présence africaine

2018, 248 pages, 18 euros

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