Politique

Côte d’Ivoire : Amadou Soumahoro, un anti-Soro et fidèle de Ouattara à la tête de l’Assemblée

Amadou Soumahoro, le nouveau titulaire du perchoir (au centre), lors de son élection, le 7 mars,à Abidjan. © SIA KAMBOU/AFP

Élu à la tête de l’Assemblée nationale, ce partisan indéfectible d’Alassane Ouattara est déjà à la manœuvre dans un contexte de forte polarisation politique.

Amadou Soumahoro n’a pas perdu de temps. Moins d’une semaine après son élection à la tête de l’Assemblée nationale, le 7 mars, sans s’embarrasser d’une véritable passation officielle, l’ex-ministre chargé des Affaires politiques prend possession des lieux. Et puisque le bureau de son prédécesseur, Guillaume Soro, doit encore être réaménagé à son goût, c’est dans la salle attenante qu’il reçoit JA, le 12 mars. Derrière lui, un portrait du chef de l’État. Sur la table, un dossier sur l’organisation des services de l’Assemblée. À l’extérieur, on patiente pour venir le féliciter.

Cet homme politique de 65 ans connaît par cœur les couloirs – et les coulisses – de la chambre basse. Député de Séguéla, sa ville natale, il a dirigé le groupe parlementaire du Rassemblement des républicains (RDR) pendant trois ans. Ces dernières semaines, il était à la manœuvre pour convaincre d’autres élus de rejoindre le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP). « Certains m’appellent le recruteur », s’amuse-t-il.

Dans le sillage d’Alassane Ouattara

Pour lui, cette élection est l’aboutissement d’une carrière effectuée dans le sillage d’Alassane Dramane Ouattara (ADO). Une revanche aussi : précédemment, il avait ambitionné de diriger le Conseil économique et social (CES) ou le Sénat. Comme certains cadres historiques du RDR, ce spécialiste du commerce international a d’abord milité au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI).

Son père, Louncény Soumahoro, un notable très proche de Félix Houphouët-Boigny, fut un des membres fondateurs du Rassemblement démocratique africain (RDA) et du Syndicat agricole africain, ancêtres de l’ancien parti unique. Amadou Soumahoro entre au bureau politique du PDCI en 1990 et fait la connaissance de Djéni Kobina.

Caractère bien trempé

La même année, Alassane Ouattara est nommé Premier ministre. Sous-directeur du commerce extérieur, Soumahoro le côtoie parfois. « J’ai été séduit par sa façon de gérer l’État », explique-t-il. Alors quand Kobina et ADO décident de quitter le PDCI au soir des assises du parti, le 30 avril 1994, le jeune homme n’hésite pas une seconde. Il sera l’un des huit membres fondateurs du RDR, participant depuis Séguéla, dont il sera maire de 1996 à 2013, à son implantation dans le nord du pays.

Amadou Soumahoro, le candidat du RHDP, a été élu président de l'Assemblée nationale ivoirienne le 7 mars 2019. © Facebook Amadou Soumahoro

Bagarreur au fort caractère, il s’est fait remarquer par ses sorties peu conciliantes dans la presse

Ministre du Commerce extérieur d’août 2002 à mars 2003, puis du Commerce jusqu’en décembre 2005, Soumahoro n’a pas toujours mérité son surnom de Tchoumba (« le sage », en malinké). Bagarreur au fort caractère, il s’est fait remarquer par ses sorties peu conciliantes dans la presse. Et il ne remportait pas tous les suffrages au sein du groupe parlementaire RDR ou des instances du parti, dont il fut le secrétaire général par intérim de 2011 à 2017.

Pour beaucoup, il fut le symbole d’une direction coupée de sa base. « Sa gestion des fonds du groupe RDR a été très opaque. Il considérait que c’était son argent de poche », accuse Zié Konaté, un ancien député proche de Guillaume Soro. « Je ne me reconnais pas dans ces accusations, répond l’intéressé. Dieu merci, je n’ai jamais eu besoin d’argent. »


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Une candidature loin d’être unanime

Ses relations furent parfois houleuses avec les autres cadres du RDR, comme Hamed Bakayoko, Cissé Bacongo ou l’homme d’affaires Adama Bictogo. Dans les semaines précédant le congrès du parti de septembre 2017, ce dernier, pressenti pour devenir secrétaire général, était persuadé que Soumahoro était derrière la campagne de dénigrement le visant. Le choix s’est finalement porté sur la ministre de l’Éducation nationale, Kandia Camara.

Un certain nombre de députés ne voulaient pas de lui

Sa candidature à la succession de Soro n’a donc pas fait l’unanimité. « Un certain nombre de députés ne voulaient pas de lui. Mais Ouattara estime qu’il est la personne idéale pour s’assurer que les objectifs seront atteints. Il est allé au combat pour lui. Ils ont une relation privilégiée. Et puis, Soumahoro avait déjà souhaité être candidat à la fin du premier mandat de Soro, en 2017 », explique un proche d’ADO. « En poussant la candidature de Soumahoro, le chef de l’État confirme qu’il se recroqueville sur son premier cercle », estime de son côté une source diplomatique occidentale.

Des projets de loi déterminants

En plaçant un de ses fidèles au perchoir, ADO s’assure d’un soutien sans faille dans un contexte particulièrement polarisé, alors qu’une importante reconfiguration de la scène politique est en cours. La victoire de Soumahoro fut confortable – 153 voix contre 3 à son adversaire du PDCI, Jérémie N’Gouan –, mais les conditions de son élection mouvementées. Protestant contre les modalités d’organisation du scrutin, 94 députés issus du PDCI, du Rassemblement pour la Côte d’Ivoire (RACI, proche de Soro) et du groupe Vox populi de Yasmina Ouegnin ont boycotté le vote.

L’opposition, qui conteste toujours la validité de l’élection, a montré à cette occasion qu’elle pouvait parler d’une seule voix. Mais pourra-t-elle réellement mettre des bâtons dans les roues du RHDP ? Avec 151 députés sur 252, celui-ci possède encore une belle majorité, suffisante pour faire voter plusieurs lois déterminantes en vue de la présidentielle de 2020. C’est le cas notamment du nouveau code électoral. Le chef de l’État et son entourage réfléchissent à la possibilité d’introduire à cette occasion une disposition conditionnant toute candidature à l’obtention d’un nombre minimum de parrainages d’élus ou d’électeurs.

L’Assemblée sera également mise à contribution si ADO décide d’introduire une modification constitutionnelle visant à rétablir une limite d’âge – qui était de 75 ans avant 2016 – pour toute candidature à la présidentielle. Évoquée en juillet, cette possibilité a été dans un premier temps écartée mais pourrait faire son retour. Il faudra alors que le pouvoir parvienne à convaincre une majorité des deux tiers des députés et des sénateurs réunis en congrès.


« Soumahoro a toujours été hostile à Soro »

Difficile de trouver des points communs entre Amadou Soumahoro et Guillaume Soro. « Soumahoro a toujours été hostile à Soro. Il fait partie de ceux qui ont contribué à la dégradation de ses relations avec Ouattara », affirme Zié Konaté, un élu proche de l’ex-président de l’Assemblée.

Soutenu par une partie de l’entourage du chef de l’État, Soumahoro a même tenté de chiper le fauteuil de Soro au début de 2017, avant de retirer sa candidature sur instruction du président. « J’estimais à l’époque qu’il fallait qu’un militant actif du RDR dirige l’Assemblée. Or Soro n’en a jamais été un. Il a pris fait et cause pour Ouattara au moment de notre lutte, mais n’avait pas de carte du parti », explique Soumahoro.

Rupture avec son prédécesseur

Le nouveau président du parlement veut rompre avec la ligne de son prédécesseur. Selon lui, « l’Assemblée doit apaiser le pays, travailler en harmonie avec les autres institutions et soutenir la politique du gouvernement. Ce n’était pas le cas ces derniers temps ». Il envisage d’ailleurs de lancer un audit de la gestion de Soro.

Plusieurs sources le soupçonnent d’avoir confié à son directeur de protocole, Soul to Soul (Souleymane Kamaraté à l’état civil), une délégation de signatures sur au moins un compte de l’Assemblée. Soumahoro a demandé à ses services de dresser une liste de toutes les personnes émargeant à l’Assemblée afin de déceler d’éventuels emplois fictifs.

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