Politique

[Tribune] Niger, une oasis cernée

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Docteur en sciences politiques. Enseignant et chercheur en relations internationales et études de sécurité

Des soldats nigériens lors d'un exercice de libération d'otages, en mars 2015.

Des soldats nigériens lors d'un exercice de libération d'otages, en mars 2015. © Jerome Delay/AP/SIPA

Au Niger, l’État et son armée sont dans une situation à nulle autre pareille sur le continent. Un immense territoire qui partage 5 697 kilomètres de frontières avec sept autres pays, dont cinq ne peuvent clairement pas – ou plus – être considérés comme sûrs.

Le Burkina Faso, la Libye, le Mali, le Nigeria et le Tchad subissent les assauts répétés de groupes terroristes et pâtissent de fragilités internes qui entravent leur stabilité.

D’autres mauvaises nouvelles se profilent aux frontières du Niger, telle l’extension possible des attaques des terroristes opérant à partir du Parc W de la frontière avec le Burkina Faso vers celle du Bénin. Mais surtout, il y a depuis peu les risques d’instabilité politique en Algérie, un État dont les forces armées représenteraient peu ou prou, selon des analystes, une digue contre les groupes islamistes dans la région.


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En observant à nouveau la carte et l’évolution de l’emprise territoriale de ces groupes en Afrique de l’Ouest, on relève que leur intention est de faire progresser la menace vers les États du golfe de Guinée, désormais « au pied du mur », comme le mentionne le chercheur français Antonin Tisseron dans une récente étude publiée par l’Institut Thomas-More.

Ces menaces et ces ennemis extérieurs se greffent par ailleurs sur d’autres fragilités locales, identiques à celles des pays voisins (un taux de pauvreté élevé, par exemple), et conduisent à une situation atypique et paradoxale : celle d’un pays relativement stable mais en guerre contre un ennemi insaisissable qui se joue des frontières, et entouré d’États fragiles. Une oasis dans un désert menaçant, en somme.

Grincements de dents

Dans ce contexte, s’engager et combattre ont toujours été une nécessité pour le Niger, dont les forces armées et de sécurité publique restent mobilisées sur plusieurs fronts depuis 2012 : désarmement des combattants venus de Libye, combat contre les terroristes dans le nord et le centre du Mali puis participation à la Minusma avec l’envoi de 899 soldats, face-à-face avec Boko Haram dans la région de Diffa et opérations au sein de la Force multinationale conjointe, surveillance des insurrections armées et rébellions structurelles au Tchad et, depuis peu, à l’Ouest, opérations dans la zone frontalière du Burkina Faso, où des groupes armés multiplient les exactions.

Avec sa politique de réinsertion des terroristes, le pays fait preuve d’audace.

Alors que le risque d’épuisement est à prendre en compte et que le desserrement de l’étau sur les terroristes peut se révéler fatal, le Niger peut heureusement compter sur l’appui de ses partenaires extérieurs.

Américains, Allemands et Français opèrent dans le Sahel depuis des bases installées au Niger, et les Italiens, après une passe d’armes avec Niamey, pourraient bientôt s’y établir à leur tour, chacun ayant des objectifs différents et plus ou moins avouables : lutte antiterroriste, protection d’intérêts économiques, surveillance des routes migratoires vers l’Europe, etc.


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La présence occidentale est d’autant plus nécessaire que les solutions militaires et régionales mises en œuvre pour contrer les terroristes ont parfois montré leurs limites – à preuve, les balbutiements du G5 Sahel, qui dépend quasi exclusivement d’appuis extérieurs. Or il importe maintenant que les États privilégient les approches nationales et durables.

En soutien aux opérations militaires d’envergure, il est indispensable d’envisager l’implantation de commissariats de police, de brigades de gendarmerie, de tribunaux de proximité mais aussi d’écoles et de centres de santé, dans ces localités où l’État a été longtemps absent ou a été perçu davantage comme un prédateur que comme un protecteur.

Les présidents Roch Marc Christian Kaboré, Mohamed Ould Abdel Aziz, Emmanuel Macron, Ibrahim Boubacar Keïta, Idriss Déby Itno et Mahamadou Issoufou lors de l'inauguration du G5 Sahel à Bamako, le 2 juillet 2017. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Au-delà des succès qu’enregistre son armée sur le terrain, le Niger fait preuve d’audace. Il est le seul pays de la région à avoir mis en place une politique d’appel à la repentance et de réinsertion des ex-combattants de Boko Haram, notamment dans la région de Diffa, toujours en état d’urgence.

Même si cette politique demeure largement controversée au sein de l’opinion publique et des institutions, ses initiateurs peinant à la présenter comme équitable et attractive : aux yeux de ses détracteurs et des victimes, l’État assure aux « ex »-terroristes une inadmissible impunité, et les mesures incitatives visant à encourager les combattants terroristes à se désengager ne suffisent pas à capter les « gros bonnets ».

État de droit

En effet, sur 4 358 personnes interpellées entre 2012 et 2018 pour des infractions liées au terrorisme, 869 sont encore détenues et seules 112 ont été condamnées. La plupart ont été purement et simplement libérées, généralement pour insuffisance de preuves. Bien qu’en surchauffe, l’appareil judiciaire, en particulier le pôle spécialisé dans la lutte contre le terrorisme, fonctionne donc.

Toutes les personnes interpellées bénéficient de la présomption d’innocence, souvent au grand dam de l’opinion publique, mais aussi des dirigeants politiques et même des forces armées et de sécurité, lesquels seraient plutôt favorables à des condamnations lourdes et massives, jugées plus dissuasives.

C’est bien sur les épaules du Niger surtout que pèse, dans l’immédiat, la responsabilité de l’endiguement de cette menace attentatoire à la démocratie

C’est dire à quel point le pays se trouve entre le marteau et l’enclume et doit même se préparer à une éventuelle dégradation de la situation. Car c’est bien sur les épaules du Niger surtout que pèse, dans l’immédiat, la responsabilité de l’endiguement de cette menace attentatoire à la démocratie.

Laquelle peine déjà à s’ancrer dans les pays sahéliens en raison, entre autres, de l’instrumentalisation de la lutte antiterroriste pour entraver les libertés, légaliser des pouvoirs illégitimes, accroître la corruption dans l’appareil d’État et ôter toute perspective d’avenir au plus grand nombre.

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