Diplomatie

[Édito] L’Arabie saoudite, candidat sérieux à l’arme nucléaire

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Mohamed Ben Salmane, lundi 9 avril 2018 à paris, après son entretien avec le Premier ministre français. © Francois Mori/AP/SIPA

C’est la nouvelle de l’année et elle préoccupe déjà les grandes puissances. Les médias ne s’en sont pas encore saisis, mais cela ne saurait tarder : l’Arabie saoudite a décidé de consacrer ses immenses moyens financiers à devenir une puissance nucléaire militaire d’ici à dix ans.

À vrai dire, on s’y attendait. Sachons que ce projet est sur les rails. L’Arabie saoudite compte 35 millions d’habitants ; le revenu annuel d’un Saoudien est en moyenne de 23 000 dollars, et le royaume dépense chaque année 2 000 dollars par habitant pour ses forces armées. C’est là un record mondial, surpassé seulement par un autre pays arabo-musulman : les Émirats arabes unis.


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Depuis plus de quatre ans, le vieux roi Salman, 83 ans, détient un pouvoir absolu sur les Saoudiens. Mais il a confié les rênes du pays à son fils Mohamed Ben Salman (33 ans), dit MBS, qu’il a nommé prince héritier le 21 juin 2017.

Ce dernier gouverne de manière dictatoriale et par foucades, lesquelles rappellent celles de Kadhafi en Libye. Il a engagé le royaume dans une guerre sanglante (et ingagnable) contre le Yémen voisin et dans un conflit ouvert avec un autre voisin, le Qatar. Il a séquestré le Premier ministre du Liban et fait assassiner, le 2 octobre dernier, à Istanbul, le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, qui s’opposait à sa personne et à sa politique.

MBS, le doigt sur le bouton nucléaire

On craint qu’il ne succède à son père et ne règne sur l’Arabie saoudite durant les cinquante prochaines années. Si Riyad parvenait à acquérir « la bombe », le bouton nucléaire serait donc entre les mains de ce Mohamed Ben Salman. C’est d’ailleurs lui qui a pris, à la fin de 2018, la décision de doter son pays de cette arme.

Mohamed Ben Salman est un jeune dictateur qui agit sur des coups de tête, mais il n’est pas une brute, loin de là

Mohamed Ben Salman est un jeune dictateur qui agit sur des coups de tête, mais il n’est pas une brute, loin de là ; il connaît les faiblesses des hommes et a décidé d’exploiter celles de ses partenaires américains, qui sont, depuis deux ans, le président des États-Unis, Donald Trump, et son gendre-conseiller, Jared Kushner.

Avec le premier, MBS a utilisé la flatterie et fait miroiter l’achat ou la promesse d’achat d’armes américaines par dizaines de milliards de dollars, et l’investissement ou la promesse d’investissement, toujours aux États-Unis, de dizaines d’autres milliards. Quant à Jared Kushner, le prince héritier saoudien dit lui-même qu’« il l’a mis dans sa poche ». Il passe en tout cas tous les mois de longues soirées en tête-à-tête avec lui dans la capitale saoudienne et répond positivement à ses besoins, y compris, semble-t-il, d’argent.

Corruption pour l’acquisition de réacteurs ?

Mohamed Ben Salman a dit à l’un et à l’autre que l’Arabie saoudite était prête à passer commande à l’entreprise américaine Westinghouse de quarante réacteurs nucléaires. Elle en aurait besoin dans les dix ans pour produire de l’électricité. Et il lui en faut dans l’immédiat deux unités.

Lorsque l’Irak, puis l’Iran, ont fait installer un ou deux réacteurs nucléaires, on s’est étonné de voir des pays riches en pétrole se tourner vers l’uranium et on en a déduit, à juste titre, que l’un et l’autre voulaient passer du réacteur à la bombe. Il semble cependant que ni Donald Trump ni Jared Kushner n’aient soulevé d’objection à la fourniture de ces réacteurs à l’Arabie saoudite.

De l’argent a-t-il circulé, comme on l’insinue, pour faciliter cette énorme transaction ? L’actionnaire principal de Westinghouse, Brookfield Asset Management, a-t-il compensé (ou récompensé) Jared Kushner en louant à long terme son immeuble de New York et en lui versant d’avance plus de 1 milliard de dollars pour cette location ?

Le président américain Donald Trump. © Andrew Harnik/AP/SIPA

Pourquoi les Américains, du moins Trump et Kushner, se comportent-ils ainsi avec un pays qui dépend entièrement d’eux pour sa sécurité ? Le Congrès des États-Unis et Israël laisseront-ils la Maison-Blanche fournir des réacteurs à l’Arabie saoudite sans conditions ? Autant de questions qui sont, pour le moment, sans réponse.

Mohamed Ben Salman aurait, dit-on, laissé entendre à ses interlocuteurs américains que la Russie et la France remplaceraient volontiers les États-Unis si ceux-ci refusaient de fournir les réacteurs…

Le Pakistan, un allié clé

Le même Mohamed Ben Salman vient de mettre un autre fer au feu : il s’est rendu, fin février, au Pakistan, où il s’est présenté en sauveur : l’Arabie saoudite a consenti au Pakistan des dons et des prêts, et y a investi des milliards de dollars. Moyennant une première aide financière globale chiffrée à 20 milliards de dollars, elle a embrigadé ce pays dont on sait qu’il est « fauché ».

Et en a fait, bien qu’il compte beaucoup de chiites, un allié contre l’Iran et un membre de la coalition militaire qu’elle dirige. En délicatesse avec les États-Unis, le Pakistan n’était aidé jusqu’ici que par la Chine ; désormais, son principal bailleur est l’Arabie saoudite du prince MBS. À condition que celle-ci continue à l’aider financièrement, il pourrait devenir ce qu’est déjà l’Égypte : un allié qui ne peut rien refuser au pays dont dépend son équilibre financier.


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Le Pakistan étant une puissance nucléaire militaire, pourra-t-il, dans deux ou trois ans, refuser son aide à l’Arabie saoudite si elle lui demande son assistance technologique pour le devenir à son tour ? L’Arabie saoudite serait alors le deuxième pays musulman à avoir « la bombe ».

Ou le troisième si, libéré par Donald Trump de son engagement de ne pas se doter de l’arme nucléaire, l’Iran reprenait sa quête de « la bombe ». Ce ne sont là, fort heureusement, que des spéculations, qui ne tiennent compte ni d’Israël ni de la coalition mondiale parvenue, depuis trois quarts de siècle, à freiner la prolifération nucléaire.

Outre les cinq puissances nucléaires officiellement reconnues, ne possèdent « la bombe » en 2019 que quatre pays : Israël, l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord. Le grand projet de MBS est de faire de cette Arabie, dont il serait le roi, le dixième État à disposer du feu nucléaire…

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