Politique

[Édito] Pourquoi les Africains aiment Trump

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président américain Donald Trump. © Andrew Harnik/AP/SIPA

Selon Gallup Polls, avec un taux d’approbation de 52 %, l’Afrique renvoie globalement de l’Amérique trumpienne une image positive.

Chaque début d’année, Gallup Polls, géant des enquêtes d’opinion et mère de tous les sondomaniaques, publie sa traditionnelle étude sur la façon dont le monde juge la politique extérieure des États-Unis. La question posée dans 135 pays sur les cinq continents est invariable : « Approuvez-vous ou désapprouvez-vous la façon dont les États-Unis exercent leur leadership ? » Et invariablement, depuis que Donald Trump occupe le bureau elliptique de 76 m² en rez-de-jardin de la Maison-Blanche, la réponse de la planète est globalement négative. Voire calamiteuse, puisque le taux d’approbation de la politique extérieure américaine dans le monde est de 31 %, ce qui situe l’administration Trump au même niveau de popularité que celle de Vladimir Poutine et trois points en dessous de celle de Xi Jinping. Du jamais-vu.

Image désastreuse au Proche-Orient et au Moyen-Orient

Mauvaise en Europe, en Asie et en Amérique latine – y compris au Venezuela, où les stratèges de Washington pourraient bien avoir sous-estimé l’ancrage du chavisme et le rejet de l’interventionnisme gringo –, l’image de la superpuissance unipolaire est évidemment désastreuse au Proche-Orient et au Moyen-Orient, à l’exception, chacun aura compris pourquoi, d’Israël.

Ce qu’il faut bien admettre (et qui est là aussi nouveau), c’est que Donald Trump se contrefiche de cette piètre job performance. Sa doctrine, « America First », a pour objectif de séduire des électeurs, pas de se faire des amis, a fortiori allogènes. Le fameux soft power – qui suppose que les gens à l’étranger vous suivent parce qu’ils en ont envie et non parce qu’ils y sont obligés – est le cadet de ses soucis, une lubie à remiser au rayon des faiblesses obamesques et clintoniennes qui ont fait tant de mal au hard power, le seul qui compte à ses yeux.

En Afrique, l’Oncle Donald échappe au lynchage

Il est un continent pourtant où l’Oncle Donald échappe au lynchage, et ce continent, c’est l’Afrique. Pas toute l’Afrique bien sûr : au Maghreb, de Rabat à Tripoli, ainsi qu’en Égypte, les indices de popularité de l’administration Trump sont au plus bas. Seuls 16 % des Marocains et des Tunisiens, par exemple, lui trouvent quelques vertus. Mais globalement, avec un taux d’approbation de 52 %, l’Afrique renvoie de l’Amérique trumpienne une image positive.

C’est dans ces mêmes pays qualifiés il y a un an de « pays de merde » par Donald Trump que le président américain est le plus populaire

C’est particulièrement net dans des pays comme le Togo, la Guinée, le Niger, le Ghana, le Congo-Brazzaville et le Bénin, où le pourcentage de satisfaction dépasse la barre des 60 %. Et partout ailleurs en Afrique subsaharienne, le nombre de ceux qui disent approuver le leadership américain surpasse celui des « Tout sauf Trump ». La conclusion du sondage Gallup est donc à la fois claire et totalement paradoxale : c’est dans ces mêmes pays qualifiés il y a un an de « pays de merde » par Donald Trump que le président américain est le plus populaire.

Explication du phénomène

Les Africains n’étant ni amnésiques ni masochistes – ces propos insultants avaient d’ailleurs, à l’époque, été condamnés par l’Union africaine –, quelle explication donner à ce phénomène ? Il existe certes des raisons spécifiques : les diasporas africaines installées aux États-Unis font plus rêver leurs concitoyens demeurés au pays que les émigrés de la vieille Europe ; avec ou sans Trump, cette facette du soft power américain est résiliente.

Certes, l’Afrique, où il n’a jamais mis les pieds, se situe pour Donald Trump bien au-dessous du radar. Il ne la connaît pas, si ce n’est à travers les selfies Out of Africa, casque colonial et stilettos en peau de croco, que lui a envoyés son épouse, Melania, lors de sa tournée sur le continent en octobre dernier. Et il n’a nulle envie de la connaître.


> À lire – [Chronique] Melania Trump « fashion victim » des clichés sur l’Afrique


Mais ce désintérêt profond est une aubaine pour les diplomates américains en poste sur le continent, lesquels sont loin d’être tous des électeurs républicains. Cela leur laisse une liberté de ton et d’action pour continuer d’appliquer, en RD Congo, au Cameroun et ailleurs, la feuille de route classique du département d’État, quelle que soit la couleur de l’administration aux commandes à Washington.

Marge de manoeuvre des ambassadeurs américains

Droits de l’homme, soutien aux sociétés civiles et aux opposants, interventionnisme tous azimuts : les ambassadeurs américains en poste à Yaoundé, à Kinshasa, à Nairobi ou à Alger bénéficient d’une marge de manœuvre inversement proportionnelle à la part plus que réduite qu’occupe la démocratie dans la politique extérieure de Donald Trump. Et largement supérieure à celle dont jouissent leurs homologues européens, français en particulier. Une position et une aisance qui influencent forcément dans un sens favorable l’opinion que les Africains se font des États-Unis.

Il y a d’ailleurs fort à parier qu’au jeu des comparaisons d’image en Afrique francophone la France sortirait perdante : réalisée au début de 2017 à la demande du Quai d’Orsay, une discrète enquête sur la cote de popularité de l’ancienne puissance coloniale au sein de son ex-pré carré n’a jamais été rendue publique. Ses résultats, de bonne source, étaient jugés « préoccupants ».

Il existe enfin une dernière explication possible à ce paradoxe, et elle est inquiétante. Si les Africains interrogés par Gallup ne paraissent pas tenir rigueur à Donald Trump de sa saillie choc sur leurs « shit hole countries », c’est peut-être parce que beaucoup d’entre eux estiment qu’il a… raison. Ce constat, s’il s’avère, explique pourquoi, de sondage en sondage, le désir d’émigration, en particulier au sein de la jeunesse, demeure toujours aussi élevé. On ne quitte pas un pays qui vous offre un avenir. Nos dirigeants feraient bien d’y penser.

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