Mines

Guinée : des filières minières à plusieurs vitesses

Route de Malapouya sur laquelle transitent les camions de la Société minière de Boké. © SMB

Si la production de bauxite en Guinée explose grâce à la présence de nouveaux acteurs, celle de l’or stagne, et le gouvernement doit encore débloquer le mégaprojet de fer de Simandou.

C’est une réconciliation à laquelle peu de gens s’attendaient à Conakry. Après une médiation de Nicolas Sarkozy, le président guinéen, Alpha Condé, et Beny Steinmetz ont enterré la hache de guerre, le 21 février, à propos du mégagisement de fer de Simandou. Le patron franco-israélien de Beny Steinmetz Group Resources (BSGR) a formellement renoncé à ses prétentions sur les blocs 1 et 2 du gisement.

De son côté, Conakry abandonne ses poursuites contre l’entrepreneur, accusé d’avoir versé en 2008 des pots-de-vin à des proches de feu le président Lansana Conté pour obtenir ses licences minières. Cela devrait mettre un terme aux procédures engagées contre Steinmetz en Guinée, mais aussi en Suisse et en Israël.

Une filière bauxite en plein boom

À la Chambre des mines de Guinée, où Beny Steinmetz traîne une réputation sulfureuse, on avoue avoir été surpris de la fin de ce différend datant de 2010. « Le dossier du Simandou est des plus stratégiques. Ce gisement recèle les plus importantes réserves de minerai à haute teneur en fer du continent. L’affaire est donc gérée au sommet de l’État, et nous n’avions pas connaissance des tractations en cours », indique un membre de la Chambre.

Toutefois, pour les professionnels des mines guinéens, leur industrie ne peut être résumée à ce mégaprojet, au demeurant bloqué depuis des décennies. Car si le secteur a fortement augmenté ses revenus ces trois dernières années, il le doit principalement à la filière bauxite en plein boom en Guinée maritime, dans le nord-ouest du pays, et non pas au fer encore inexploité de la Guinée forestière, dans le Sud-Est.

La production de bauxite, dont on tire l’aluminium, a en effet triplé en quatre ans, de quelque 20 millions de tonnes en 2015 à près de 60 millions en 2018. L’an dernier, la hausse a été de 31 %. Cela grâce, d’une part, à l’entrée en production de nouveaux acteurs, chinois notamment, et, d’autre part, à une optimisation de la logistique.

En première ligne : la Société minière de Boké (SMB). Ce consortium sino-­guinéen qui a démarré en 2016 explique une bonne part de cette croissance, avec 42 millions de tonnes produites en 2018. Cet essor a été rendu possible par la mise en place d’une logistique fluviale efficace sur le rio Nunez, que descendent ses barges chargées de bauxite pour son client et actionnaire chinois Shandong WeiQiao.

Multiplications des acteurs et des projets

« Notre consortium a pu démarrer puis accroître sa production de manière exponentielle parce qu’il n’a pas manqué la fenêtre de tir apparue en 2014 », explique Frédéric Bouzigues. Le directeur général de la SMB énumère : « Des prix élevés, un soutien financier de la Chine, dont les fournisseurs habituels – l’Indonésie et la Malaisie – ont interdit l’exportation de bauxite non transformée, et l’appui des autorités guinéennes, ouvertes à de nouveaux investisseurs. »

Dans le sillage de ce projet d’envergure, d’autres acteurs accélèrent la cadence, notamment grâce à une mutualisation du chemin de fer de la Compagnie des bauxites de Guinée (filiale de Rio Tinto et d’Alcan). L’opérateur historique de la région de Boké doit désormais partager la ligne avec le projet de Dian-Dian de Rusal, démarré en 2018, et, demain, avec Guinea Alumina Corporation (filiale d’Emirates Global Aluminium), qui devrait commencer à exporter en 2019.


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Plus au sud, dans la région de Boffa, les projets des chinois TBEA et Chinalco progressent eux aussi, quoique plus lentement. « Dans la bauxite, nous allons connaître une croissance de notre production au même rythme en 2019 et en 2020. Notre objectif est de devenir le premier exportateur du monde. Nous sommes déjà au coude-à-coude avec la Chine, derrière l’Australie, leader mondial », assure le ministre des Mines, Abdoulaye Magassouba.

L’or stagne

L’essor incontestable de la filière bauxite a tiré la croissance du PIB guinéen, qui a dépassé 7 % en moyenne ces trois dernières années, selon la Banque centrale. Il a également dopé les recettes minières de l’État, passées de 293 millions de dollars en 2015 à 355 millions en 2018.

 

Mais ce boom minier n’a pas été observé dans la production d’or de la Haute-Guinée (Centre), qui est stable avec 16,6 tonnes pour les industriels (principalement AngloGold et Norgold) et 10,1 tonnes extraites artisanalement en 2018. Quant à la production industrielle de diamant, elle a fortement baissé, de près de 12 000 carats à environ 1 000, entre 2015 et 2018.

Grogne sociale

Toutefois, cette expansion n’a pas été suffisamment accompagnée au niveau local. Les populations de la région de Boké vivant à proximité des exploitations ont souvent le sentiment d’avoir été oubliées par l’État (manque de travail, d’eau, d’électricité…). Ce qui a entraîné plusieurs manifestations en 2017 et en 2018, dégénérant parfois en violences, avec blocages de sites et dégradations de bâtiments publics.

« Il nous a fallu du temps pour installer les instances permettant d’accroître l’impact local du développement minier », reconnaît Abdoulaye Magassouba. « Nous voulions être sûrs de l’adhésion des populations et attendions également que les maires – élus en 2017 mais installés en 2018 – soient en place.

Par conséquent, le Fonds national de développement local (FNDL), qui représente 15 % des recettes publiques minières, et le Fonds de développement économique local (Fodel, 0,5 % des recettes, versées directement sur place), ne sont lancés que maintenant », explique le ministre, qui jouit d’une bonne réputation parmi les professionnels (lire ci-dessous). Cette redistribution est très attendue à Boké, où la SMB compte verser au Fodel régional environ 4 millions de dollars, déjà provisionnés pour les trois derniers exercices.

Après la réconciliation entre Alpha Condé et Beny Steinmetz, Abdoulaye Magassouba affirme être en meilleure posture pour trouver des partenaires enfin capables de concrétiser ce projet. Avec 20 milliards de dollars d’investissements nécessaires, dont les deux tiers pour les infrastructures ferroviaires et portuaires, il attend depuis plus de vingt ans son entrée en exploitation.

Rio Tinto détenait la licence pour l’ensemble du gisement depuis le début des années 1990, mais a été privé des blocs du nord en 2008 par l’ancien dictateur guinéen. © Rio Tinto, 2016

« Maintenant que les blocs 1 et 2 sont revenus dans le giron de l’État, nous ne nous interdisons rien, y compris de trouver un accord avec un seul et même consortium pour les quatre blocs : ceux récupérés de BSGR, ainsi que les blocs 3 et 4, encore détenus par Chinalco et Rio Tinto (qui souhaite sortir du projet) », précise le ministre.

Pour Abdoulaye Magassouba, l’appétit pour un minerai à haute teneur en fer, actuellement plus important que jamais sur les marchés, est favorable au Simandou. À la Chambre des mines, on est plus circonspect, mais on espère que les avancées dans la filière bauxite, tant sur le plan de la mutualisation des infrastructures logistiques que sur celui de la gouvernance, ouvriront la voie à un nouveau boom minier, cette fois-ci dans le fer.

Rio Tinto tablait auparavant sur 100 millions de tonnes de fer annuelles au Simandou (plus de 7 milliards de dollars au cours actuel) pendant quarante ans. Si un nouveau consortium reprend l’ensemble des blocs du mégagisement, il pourrait entraîner à sa suite un nouvel essor économique à partir d’une autre région minière que celle de la bauxite, ce qui permettrait aussi un rééquilibrage géographique de l’économie du pays.

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