Politique

[Tribune] Silence, je règne !

Par

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Le marché de Mokolo, à Yaoundé (photo d'illustration).

Le marché de Mokolo, à Yaoundé (photo d'illustration). © Sunday Alamba/AP/SIPA

Mobutu Sese Seko disait : « Dans aucun village africain il n’y a à l’entrée le chef de la majorité et à l’autre bout celui de l’opposition. » Il avait peut-être raison : nous n’avons pas inventé la démocratie.

À l’ère des partis uniques dans nos États alors dirigés par des guides providentiels, éclairés, éternels, des présidents-­fondateurs clairvoyants et bien-aimés, la situation était aussi claire que l’eau d’un torrent ; il nous fallait toujours dire : « Oui, merci, papa-président notre guide immortel. Sans vous, nous ne serions rien. Merci, merci, papa magnanime ! » C’est à peine si on ne leur léchait pas les pieds.

Nous en étions là, pitoyables tels des sous-hommes, sans droit de manifester pour exprimer le moindre mécontentement, la moindre revendication. Nous ne descendions dans la rue que lorsque les partis uniques nous demandaient d’aller soutenir les merveilleuses actions de nos adorables guides éclairés. Les quelques rares têtes brûlées téméraires qui ont osé bousculer cet ordre parfait savent ce que cette témérité leur a coûté.

La fin des partis uniques

D’ailleurs, beaucoup de ces « contre-­révolutionnaires », de « ces agents de l’impérialisme », comme on les qualifiait, ne sont plus de ce monde. Que nous le voulions ou non, nous étions tous des vaillants militants de nos chers partis uniques, alias ­partis-États. Nous avions surtout une ambivalence héroïque : dans nos cœurs, nous disions non, mais le oui rayonnait sur nos visages radieux de militants indéfectibles.

Il a fallu attendre 1985 pour que l’inattendu se produise en Union soviétique avec la nomination d’un certain Mikhaïl Gorbatchev comme secrétaire général du Parti communiste de l’URSS. Dès le départ, cet homme prend des risques inouïs en décidant d’instaurer la perestroïka, un changement de l’orientation économique et politique appuyé par la glasnost, destinée à promouvoir la transparence de la vie publique.

Désarmés, nos dirigeants africains ont suivi un phénomène mondial, les partis uniques ont cédé la place à ce que nos guides rejetaient : le multipartisme

Cette démarche osée porte ses fruits : Gorbatchev sera élu, en octobre 1988, président du Præsidium du Soviet suprême, organe chargé de la présidence collégiale de l’État soviétique. En 1990, il devient président de l’URSS. Grâce à cet homme, un nouvel ordre mondial voit le jour. Tous les pays du bloc communiste se remettent en question et décident d’enterrer leur idéologie. Ils sonnent ainsi le glas de la guerre froide entre l’Union soviétique et les États-Unis, suivis par leurs alliés respectifs. C’est la fin d’une époque et le début d’une nouvelle.

Nous autres Africains avons assisté, tels des spectateurs ébahis, à la mort de l’Union soviétique et à la renaissance de la Russie. Désarmés, nos dirigeants ont suivi un phénomène mondial. Les partis uniques ont cédé la place à ce que nos guides rejetaient : le multipartisme.

On compte encore des dinosaures indécrottables qui pensent que les États qu’ils « dirigent » sont des propriétés privées

Dinosaures indécrottables

Je me souviens d’une phrase de l’ancien président zaïrois Mobutu Sese Seko, qui disait : « Dans aucun village africain il n’y a à l’entrée le chef de la majorité et à l’autre bout celui de l’opposition. » Il avait peut-être raison : nous n’avons pas inventé la démocratie.

Mais qu’avons-nous fait depuis les années 1990, celles des conférences nationales et de la naissance de multiples partis politiques, dont certains ne comptent, en guise de militants, que les fondateurs, leurs femmes, enfants, copains, frères et sœurs ? Avec, pour siège, leur propre domicile. J’étais parmi les naïfs qui croyaient que 1990 était le point de départ d’une nouvelle ère marquée par la droiture, le respect des droits de l’homme, la fin des tyrans et des kleptomanes.

Las, la mentalité de la classe politique n’a pas changé. On compte encore des dinosaures indécrottables qui pensent que les États qu’ils « dirigent » sont des propriétés privées. La nouvelle élite politique est, dans beaucoup de cas, kleptomane et trop soucieuse de prouver qu’elle existe. Et quid des oppositions dans la plupart de nos pays ? Elles sont malmenées, embastillées pour un oui, pour un non, comme si les pouvoirs en place refusaient de les laisser s’exprimer.

Comptez vous-mêmes, dans votre pays, le nombre d’opposants arrêtés pour avoir rempli leur devoir : jouer leur rôle sur la scène politique. Nos anciens guides éclairés peuvent dormir tranquilles : ils ont des successeurs fidèles.

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