Politique

Gabon : la nouvelle galaxie du pouvoir

Ali Bongo Ondimba entouré du Premier ministre, Julien Nkoghe Bekalé, et du directeur de cabinet, Brice Laccruche Alihanga, le 25 février 2019. © PR Gabon

En l’absence du chef de l’État Ali Bongo Ondimba, tout le monde s’interroge sur l’identité de ceux qui ont pris les commandes du pays. Enquête dans les coulisses du pouvoir.

S’il ne devait en rester qu’un dans l’entourage du président, tout le monde pensait que ce serait « Monsieur Park ». Ce Coréen expert en arts martiaux a commencé à diriger la sécurité personnelle d’Ali Bongo Ondimba (ABO) il y a plus de vingt ans, quand le président n’était encore que ministre. Le dévouement de Park Sang-chul à l’égard du chef de l’État était légendaire : c’était lui qui gérait son emploi du temps, ses audiences et l’accompagnait dans chacun de ses déplacements à l’étranger.

Le départ de l’ange gardien d’ABO paraissait donc inconcevable. Et pourtant, à la stupéfaction générale, sa mise à la retraite a été annoncée dans le communiqué final du Conseil des ministres du 26 février.

« Purge » de février

La réunion était présidée par le chef de l’État lui-même, venu de Rabat, où il poursuit sa convalescence après avoir été victime d’un accident vasculaire cérébral en octobre à Riyad. Mais la nouvelle n’a fait que renforcer les spéculations quant à savoir qui détient réellement le pouvoir gabonais depuis cet AVC.

« Le président ne peut pas avoir chassé son fidèle garde du corps », assure ainsi un proche de la famille. D’autant que l’éviction de « Monsieur Park » n’est pas un cas isolé. Plusieurs piliers du régime ont été mis à l’écart ces derniers mois, entraînant dans leur chute des dizaines de leurs protégés. Et la « purge » de février a décimé ce qu’il restait du premier cercle du pouvoir.


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Le même Conseil des ministres a également entériné l’éloignement d’une autre étoile de la galaxie présidentielle : l’ex-chef de cabinet Liban Soleman. En 2016, déjà, ce dernier avait été relégué à la coordination du Plan stratégique Gabon émergent. Cette fois, le bureau qu’il dirigeait a été supprimé, et lui-même a été exilé : il a été nommé ambassadeur en Arabie saoudite, poste qui reste stratégique compte tenu de la proximité entre les deux pays.

Rumeurs complotistes

Ces mouvements ont, en tout cas, relancé les rumeurs complotistes à Libreville. La plus farfelue prétend que le président aurait été remplacé par un sosie, que l’on exhiberait pour d’obscurs desseins d’accaparement du pouvoir. Évidemment faux. La présidente de la Cour constitutionnelle, Marie-Madeleine Mborantsuo, la présidente du Sénat, Lucie Milebou-Aubusson, ou encore le nouveau président de l’Assemblée nationale, Faustin Boukoubi, entre autres, se sont entretenus à plusieurs reprises avec le chef de l’État sans avoir jamais rien rapporté de tel.

Le président Ali Bongo Ondimba serre la main de la présidente de la Cour Constitutionnelle Marie Madeleine Mborantsuo au palais présidentiel à Libreville, le 25 février 2019. © Présidence de la République Gabonaise.

D’autres supputent que les séquelles de son accident auraient altéré ses capacités mentales. Les atteintes motrices sont pourtant assumées : il est ainsi apparu en fauteuil roulant. Les troubles de l’élocution constatés pendant son discours de fin d’année ne sont pas non plus niés : elles sont habituelles après un AVC. Ce sont les facultés cognitives du chef qui alimentent les conversations.

Qui dirige le Gabon ? Ici comme à l’étranger, chacun se pose la question sans pouvoir y apporter une réponse conforme à la Constitution

Sur ce point aussi, aucun de ceux qui se sont entretenus avec lui n’a relevé de déficience. Mais aucun signe de guérison n’est assez probant, notamment pour une partie de l’opposition. Plusieurs de ses figures se sont ainsi interrogées dans un appel commun : « Qui dirige le Gabon ? Ici comme à l’étranger, chacun se pose la question sans pouvoir y apporter une réponse conforme à la Constitution. »


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Marie-Madeleine Mborantsuo prend de l’importance

En temps normal, tout le monde s’accorde à reconnaître la prééminence du pouvoir exécutif. Mais, dans la tourmente générée par l’éloignement du président, Marie-Madeleine Mborantsuo a pris de l’importance. Verrou empêchant la mise en branle du mécanisme de la vacance, son influence s’est accrue bien au-delà de la cour qu’elle préside. Au plus fort de la crise provoquée par l’AVC du président, elle s’est imposée en gardienne de la Constitution, exerçant souvent un contre-pouvoir, et même parfois plus.

Le 25 janvier, devant la Cour constitutionnelle, sa présidente, Marie-Madeleine Mborantsuo, s’entretient avec le nouveau chef du gouvernement. © Steve JORDAN/AFP

Ainsi, lorsque, il y a quelques mois, le ministre de la Défense d’alors, Étienne Massard, a voulu faire arrêter le directeur de cabinet du président, Brice Laccruche Alihanga (BLA), « la régente », comme on la surnomme, s’est interposée. Quand il a fallu tenir un Conseil des ministres sans l’habilitation du président pour valider des réformes exigées par le FMI, c’est encore elle qui a « comblé la lacune » constitutionnelle, permettant au vice-président, Pierre Claver Maganga Moussavou, de le remplacer à titre exceptionnel.

Depuis, la situation s’est en partie normalisée. Marie-Madeleine Mborantsuo a soutenu la nomination de Faustin Boukoubi à la tête de l’Assemblée, et les caciques déboussolés trouvent encore en elle un soutien, voire un chaperon. Mais ces dernières semaines, elle a été impuissante à freiner les ardeurs du Palais du bord de mer. Elle n’a pas pu sauver certains de ses protégés limogés. En conséquence, l’élite vit dans un sentiment d’insécurité.

Brice Laccruche Alihanga, un « président en pointillé »

Celui que nombre de ses membres redoutent, c’est Brice Laccruche Alihanga, 38 ans. Depuis cinq mois, en l’absence du couple présidentiel, cet ancien commissaire aux comptes du cabinet d’audit PwC passé par la direction générale de BGFI Bank et la Banque gabonaise de développement (BDG), avant de diriger la Compagnie nationale de navigation intérieure et internationale (CNNII), est l’homme fort du palais.

Brice Laccruche Alihanga, à Libreville le 13 juin 2018. © David Ignaszewski pour JA

Omniprésent, malin, rancunier, manœuvrier, il est le vrai patron de l’exécutif. Il a la confiance du président et bénéficie de la protection de la première dame, Sylvia Bongo Ondimba, ainsi que de l’amitié de Noureddine Bongo-Valentin, le fils aîné du couple présidentiel. Sur le papier, son poste, qu’il occupe depuis août 2017, n’est pourtant pas défini par la Constitution, mais par une loi organique affirmant que le directeur de cabinet « assiste » le président dans l’exercice des prérogatives que lui confère la Constitution.

Reste que le libellé du texte offre au chef de l’État et à son collaborateur une confortable marge de manœuvre. Et sous ABO, dont la méthode consiste à nommer, accorder sa confiance et laisser faire, le « dircab » jouit de la puissance d’un « président en pointillé » surplombant jusqu’au Premier ministre. Son bureau est le passage obligé des dossiers portés à l’attention du chef de l’État. Il est la dernière personne qui murmure à l’oreille d’ABO avant qu’il ne tranche. Ce qui n’est pas un mince avantage.

Soit il agit avec le cabinet civil, en les chassant du gouvernement, soit il les affaiblit politiquement

Il dirige non seulement le cabinet présidentiel, mais aussi le cabinet politique du chef de l’État au sein du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir). « Face à ses ennemis, il possède deux leviers : soit il agit avec le cabinet civil, en les chassant du gouvernement, soit il les affaiblit politiquement, notamment lors des investitures », analyse un ancien ministre d’Ali Bongo Ondimba. En cela, il est plus puissant que son emblématique prédécesseur, Maixent Accrombessi, qui n’avait pas la main sur le parti.

Désir de revanche

BLA est donc le grand vainqueur de la guerre des clans à laquelle se sont livrés les principaux responsables de l’État. Cela n’était pas évident au départ. L’indisponibilité du président ayant dépouillé son directeur de cabinet de sa légitimité décrétale, les sécurocrates du « système » ont d’abord tenté de lui mettre une camisole de force.

L’enjeu ? Empêcher que ce jeune homme pressé, qui avait déjà trop de pouvoir à leur goût, ne parvienne à gouverner sur les « hautes instructions », réelles ou supposées, d’un chef de l’État affaibli. Devenu la bête noire de certains caciques, Laccruche a même été refoulé à plusieurs reprises de l’aéroport alors qu’il tentait de se rendre à Riyad, puis à Rabat, à la demande insistante du couple présidentiel. Autant d’humiliations qui ont aiguisé son désir de revanche. ABO recouvrant ses moyens, son collaborateur a repris du poil de la bête.

Lors de la composition du gouvernement après les législatives, le 12 janvier, il obtient d’abord la tête du Premier ministre, Emmanuel Issoze Ngondet. Ce dernier, qui a pourtant été l’un des hommes forts du premier septennat, est nommé médiateur de la République, une institution fantomatique dont le budget ne dépasse pas la cinquantaine de millions de FCFA (75 000 euros). L’ex-titulaire du poste, Laure Gondjout, n’y avait d’ailleurs plus remis les pieds depuis des années.

Dans son bureau, à Libreville, le 23 mai. © François ZIMA pour JA

Révolté, Issoze refuse le placard et choisit d’aller à l’Assemblée nationale, où son écharpe de député récemment élu l’attendait. Plusieurs autres anciens caciques ne tardent pas à être limogés à leur tour : Park Sang-chul, donc, mais aussi l’adversaire de BLA, Étienne Massard, l’ancien ministre de la Fonction publique, Ali Akbar Onanga Y’Obegue, ou encore Steed Rey, ce cousin d’Ali Bongo qui était jusque-là chef du service voyages à la Direction générale du protocole d’État.

À leurs postes, Laccruche place ses hommes. Tous se revendiquent de son Association des jeunes émergents volontaires (Ajev), proche du PDG. Même si elle lui a disputé des sièges de député aux dernières législatives, cette organisation partage avec le parti au pouvoir la gestion de plusieurs communes.

Postes stratégiques verrouillés

Comme lui, les protégés du « DC » sont pour la plupart d’anciens auditeurs de PwC ou d’ex-cadres de la BGFI. C’est le cas d’Ike Ngouoni, le porte-parole de la présidence, de Tony Ondo Mba, le nouveau ministre de l’Énergie, de Renaud Allogho Akoué, le directeur général de la Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale, de Gabriel Ntougou, le nouveau chef de l’Agence nationale de promotion des investissements (ANPI) ou de Justin Ndoundangoye, à la tête de la Société gabonaise de transport (Sogatra).

Dans sa galaxie, on trouve aussi l’ingénieur Patrichi Tanasa, patron de la Gabon Oil Company, Simon Essono, directeur financier du Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS), et Noël Mboumba, directeur général de Société gabonaise de raffinage (Sogara).

Déroulant sa stratégie de consolidation du pouvoir, Laccruche verrouille aussi certains postes stratégiques. Ainsi a-t-il porté son propre frère, Landry-Régis Laccruche Lélabou, à la tête de l’Office des ports et rades du Gabon (Oprag). Il a également obtenu une alliance avec la sœur aînée du président, Pascaline Mferri Bongo, qui s’était exilée à Los Angeles à la suite de son éviction du palais, en 2016.

La voilà réhabilitée par le chef de cabinet, disposant d’un bureau à la présidence sur lequel est inscrit son titre retrouvé, celui de « haut représentant du président ». Last but not least, le Premier ministre, Julien Nkoghe Bekalé, doit en partie sa nomination à l’appui du directeur de cabinet.

Mais, aussi étendus que soient les pouvoirs du « président en pointillé », ils ne sont pas sans limites. L’appareil sécuritaire, notamment, n’est pas entre ses mains. Peut-être est-ce la ligne jaune que lui a tracée ABO.


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Le ministre de l’Intérieur, Lambert Noël Matha, a ainsi survécu à toutes les purges. Et si Étienne Massard a été chassé de la Défense, son successeur, l’ex-maire de Libreville Christiane Ossouka Raponda, est réputée plus proche des caciques que des « ajéviens ». Au sein du palais, Laccruche subit enfin une cohabitation délicate avec le directeur général des services spéciaux de la Garde républicaine, Frédéric Bongo Ondimba.

« Au sein des autres services spéciaux, on note aussi un embarras. En effet, certains bulletins de renseignement sont destinés à la lecture exclusive du président de la République. Il est probable que les notes les plus délicates attendent son retour dans les tiroirs », estime un ancien ministre. ABO, dont la présence est annoncée pour la rentrée de la Cour constitutionnelle, prévue durant ce mois de mars, va devoir rassurer une classe politique déboussolée par les changements et par sa si longue absence.

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