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François-Xavier Fauvelle : « L’histoire de l’Afrique permet de repenser l’histoire du monde »

François-Xavier Fauvelle (France), historien et archéologue, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’Afrique. A Montreuil, le 28.02.2019. Photo Vincent Fournier/JA © Vincent Fournier/JA

Titulaire de la chaire consacrée au continent au Collège de France, François-Xavier Fauvelle, historien et archéologue défend une discipline trop souvent négligée par les gouvernants.

À 51 ans, François-Xavier Fauvelle, historien et archéologue, directeur de recherche au CNRS, a été nommé à la tête de la première chaire permanente consacrée à l’histoire du continent africain au Collège de France : « Histoire et archéologie des mondes africains ». Après avoir notamment publié Le Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen Âge africain et À la recherche du sauvage idéal, il a dirigé l’ouvrage L’Afrique ancienne. De l’Acacus au Zimbabwe.

Jeune Afrique : comment est née la somme historique que vous proposez aujourd’hui ?

François-Xavier Fauvelle : Belin m’a demandé un livre sur l’histoire de l’Afrique. C’était l’occasion de réaliser le grand livre sur l’histoire de l’Afrique ancienne. La seule chose à peu près équivalente est l’Histoire générale de l’Afrique de l’Unesco, un texte daté, inégal, reflétant l’état de la recherche à l’époque. Il y a soixante ans, il y avait davantage de chercheurs sur l’histoire ancienne de l’Afrique.

Après les indépendances, les pays africains investissaient dans l’enseignement supérieur, et les pays occidentaux accompagnaient le mouvement de décolonisation avec des créations de chaires. Il y avait des écoles très dynamiques – une école polonaise d’histoire africaine, une école russe, une éthiopienne… – qui ont plus ou moins disparu, faute d’investissement des États.


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Avec ce livre, il s’agissait de produire un nouvel état des savoirs, dans un contexte qui est paradoxalement plus compliqué. Alors que les connaissances ont progressé, elles sont restées confinées dans les milieux académiques. Nombre de découvertes archéologiques n’ont pas débouché sur des savoirs communs. Le projet était donc de rendre disponibles les connaissances sur l’histoire de l’Afrique et de mettre au premier plan l’archéologie, qui a contribué à la renouveler en profondeur depuis quelques décennies.

Qu’en est-il des sources écrites et orales disponibles sur l’Afrique ancienne ?

Nous avons beaucoup travaillé les sources écrites. On sait aujourd’hui qu’il y a eu de nombreux systèmes d’écriture en Afrique. Et même s’il reste à faire, il n’y a désormais que peu de perspectives de découvrir d’énormes gisements. Quant aux sources orales, elles sont en train de se tarir, et il y a une urgence à les récolter.

L’archéologie, elle, offre un énorme potentiel : c’est un continent englouti. Tout ou presque reste à découvrir dans le sous-sol du continent. Et c’est d’autant plus important d’y investir massivement que l’Afrique est en train de se développer. Des sites entiers risquent d’être détruits.

Très peu de pays africains ont des filières doctorales en archéologie et la capacité d’embaucher des diplômés

Qu’est-ce qui explique ce manque d’investissement, alors même qu’il semble y avoir une demande croissante de connaissances de la part du public ? 

L’Afrique pâtit de cette idée fausse selon laquelle son histoire ne serait pas intéressante, que tout a déjà été fait, que ce n’est pas rentable, ou que ça ne va pas apporter suffisamment de notoriété. Il y a de la part de certains segments du public ou des décideurs une cécité concernant le potentiel et l’intérêt de l’histoire aujourd’hui.

Et puis il y a aussi une incapacité des gouvernants à investir dans ces domaines de savoir. Très peu de pays africains ont des filières doctorales en archéologie et la capacité d’embaucher des diplômés. Ces facteurs se conjuguent pour expliquer le retard dans l’étude du passé ancien du continent.

Le fait que beaucoup de gens pensent que l’Afrique n’a pas d’histoire ne relève pas seulement de l’ignorance mais d’un véritable blocage idéologique

Quels sont les obstacles auxquels doit faire face un historien de l’Afrique ?

D’abord, affronter le déni d’histoire. Le fait que beaucoup de gens pensent que l’Afrique n’a pas d’histoire ne relève pas seulement de l’ignorance mais d’un véritable blocage idéologique. Le mythe des origines est un autre obstacle. Lier de façon exclusive l’histoire de l’Afrique à celle des origines est une forme de négation de l’histoire. Certes, les Homo sapiens sont sortis d’Afrique, mais ils y sont aussi restés. Ils ont continué à y vivre, à contribuer à la diversité de l’humanité et au dialogue entre les régions du monde et les cultures.

La terminologie est aussi un piège. C’est un continent pour lequel on a longtemps parlé de race, et on continue aujourd’hui à parler d’ethnies, et donc à penser en termes d’espaces clos qu’on imagine homogènes culturellement.

D’autres obstacles mentaux perdurent, tels que la naturalisation de l’Afrique, le fait que l’on soit dominé par un ensemble d’images qui nous renvoient du côté du safari et du parc animalier. Le mythe des origines, le déni d’histoire, l’ethnicisme, la naturalisation sont des obstacles à surmonter, quand on est historien, pour se rapprocher de la vérité historique.

L’ouvrage commence par l’Égypte pharaonique avec l’ambition de transgresser les frontières érigées entre les histoires africaines. C’est un enjeu primordial ?

Je voulais que ce livre porte sur toutes les Afriques. Que ce ne soit pas seulement l’histoire de l’Afrique subsaharienne, ne serait-ce que pour montrer que le Sahara a aussi été une passerelle, un lieu dans lequel des acteurs blancs ou noirs, arabes, berbères ou sahéliens ont fait fonctionner le commerce.

L’enjeu était aussi de réinsérer les différentes Afriques dans une histoire plus vaste et lutter ainsi contre la tentation de créer des enclaves. L’égyptologie est une enclave et les études éthiopiennes aussi, à maints égards. L’Afrique a plusieurs continents d’histoire articulés les uns aux autres. Je parle de « mondes africains ».

Pour écrire l’histoire de l’Afrique, il faut, dites-vous, sortir du cadre de l’évolutionnisme qui présuppose que les périodes historiques se sont substituées les unes aux autres : préhistoire, néolithique, âge des métaux…

Nous sommes habitués à penser l’histoire des sociétés de façon évolutionniste : les chasseurs-­cueilleurs remplacés par des éleveurs-agriculteurs, puis vient l’âge des métaux et, ensuite, l’homogénéisation des sociétés vers des formes d’État centralisées. Cela marche pour l’Eurasie, mais pas pour l’Afrique.

Tous ces processus culturels et historiques ont eu lieu, mais ils n’ont jamais été remplacés. Le trait frappant en Afrique, c’est la cohabitation des cultures, des formes de langues, des religions, etc. On ne peut pas ne pas se poser la question « pourquoi ? ». Mais on ne peut pas non plus ne pas s’interroger sur ce qu’est l’histoire de l’Europe vue depuis le continent. L’histoire de l’Afrique doit aussi servir à inverser la perspective.

Il faut maintenir et créer des lieux de transmission, en Afrique et ailleurs, et organiser une circulation des savoirs

Est-ce l’histoire de l’Afrique qui est singulière ? Ou bien cet évolutionnisme qui homogénéise et efface au fur et à mesure la diversité dans l’histoire de l’humanité ? L’histoire de l’Afrique est importante pour elle-même, mais permet aussi de repenser l’histoire du monde depuis l’Afrique.

Ce livre a été réalisé principalement par des auteurs français, publié par un éditeur français, pour un marché francophone. Comment changer de perspective depuis l’Europe ?

Le premier enjeu est de recréer des points de transmission des savoirs et des savoir-faire. Il y en a quelques-uns : Éthiopie à Hambourg, histoire africaine ancienne en France, archéologie à Johannesburg et au Nigeria, enquête sur les sources orales au Togo. Il faut continuer à « faire école ». L’histoire de l’Afrique ancienne est un puzzle : des documents d’archives, des sources orales, des pièces archéologiques, de la linguistique, de la génétique…

Le travail est forcément collectif, international et cosmopolite. C’est une exigence coûteuse, qui crée des injustices. C’est plus facile de trouver de l’argent dans le système occidental que ça ne l’est sur le continent. Il faut maintenir et créer des lieux de transmission, en Afrique et ailleurs, et organiser une circulation des savoirs.

Que signifie votre nomination au Collège de France dans ce contexte ?

Le Collège de France est un lieu de transmission. Je vais pouvoir y recréer un vivier avec des professeurs, des doctorants, des attachés temporaires d’enseignement et de recherche, des maîtres de conférences. Pas un vivier parisien mais un lieu de circulation des savoirs.

Et puis le Collège de France est une institution universitaire à la fois prestigieuse et ouverte à tous. Ce n’est pas rien, une chaire qui permet de dire que l’histoire de l’Afrique y a désormais sa place comme n’importe quelle autre. Elle devient disponible dans une conversation globale et citoyenne. On va pouvoir commencer à parler du royaume du Mali du XIVe siècle au même titre que d’autres civilisations, quelles que soient nos généalogies.

C’est d’ailleurs au Mali que vous ambitionnez de créer un lieu de transmission ?

Je dirige depuis près de dix ans un grand chantier archéologique collectif au Maroc, que je vais progressivement transmettre pour me réinvestir dans la recherche en Éthiopie. J’aimerais aussi apporter ma contribution, comme professeur du Collège de France, à la création d’un lieu de transmission dans ce vieux pays d’histoire et de culture qu’est le Mali.


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On aura vraiment gagné le pari d’un dialogue interculturel lorsque les jeunes chercheurs français iront se former auprès des meilleurs chercheurs africains. Le dispositif actuel de coopération universitaire est déséquilibré, il faut le rééquilibrer.

Qu’est-ce qui a permis l’ouverture d’une chaire d’histoire africaine au Collège de France ?

Une conjonction d’éléments. Dont cette soif d’histoire qui n’a cessé de s’aiguiser. On est bien obligé de constater que, dans le roman national français, il n’y a pas la place pour l’Afrique, alors même qu’une part significative de notre communauté se reconnaît des origines africaines.

Ce souci de disponibilité des récits historiques est un problème citoyen. Et en même temps, on ne peut pas entièrement répondre à cette demande par une juxtaposition de romans, en donnant prise à des discours communautaristes. Il faut travailler cette matière du passé de l’Afrique, la rendre disponible, avec la même exigence intellectuelle que n’importe quel document d’histoire.


Pédagogie et érudition

Auteur d’une vingtaine de livres, François-Xavier Fauvelle poursuit, avec L’Afrique ancienne, le désir de sortir de l’université les connaissances sur l’histoire africaine. « Les confiner revient à les confisquer, martèle-t-il. Le discours de Sarkozy à Dakar a été un déclic. Le vrai problème n’est pas tant que le discours de Dakar a été prononcé mais qu’il a été audible. Une armée de gens a relu ce discours, sans qu’il soit stoppé.

Cela mettait au jour l’inculture générale autour de l’histoire de l’Afrique. » Produit d’un parcours universitaire l’ayant mené de l’histoire de l’Afrique australe moderne à celle de l’Afrique ancienne, il a été en poste en Afrique du Sud, en Éthiopie et mène aujourd’hui des fouilles au Maroc. Le Collège de France, dont il occupera une chaire à partir de l’automne prochain, propose des cours publics, gratuits et disponibles en ligne. Un nouveau défi en phase avec ses préoccupations d’accessibilité des travaux sur l’histoire du continent.

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