Politique

[Tribune] RDC : Kabila et la « tactique du salami »

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Chercheur à l'université Harvard, professeur de droit et de négociations internationales à l'université Emory

Joseph Kabila, lors de l'investiture deFélix Tshisekedi, le 24 janvier 2019.

Joseph Kabila, lors de l'investiture deFélix Tshisekedi, le 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Le 24 janvier, la RDC célébrait sa première passation de pouvoir pacifique entre deux présidents. Pendant que certains saluent un moment historique dans ce pays habitué aux rébellions et aux coups d’État, d’autres scrutent la stratégie du sortant, Joseph Kabila, qui, s’il a transmis le flambeau à Félix Tshisekedi, demeure le maître du jeu politique.

Pour parvenir à ses fins, le président sortant semble avoir employé la « tactique du salami », inventée par le leader communiste Mátyás Rákosi dans les années 1940, en Hongrie, pour décrire l’élimination de l’opposition, tranche par tranche. Dans le cas congolais, elle a consisté pour Joseph Kabila à consolider son pouvoir en contrôlant progressivement les institutions clés de la République, morceau par morceau, jusqu’à ce que les autres acteurs de la scène politique réalisent – trop tard – que le gros de la saucisse avait déjà été confisqué.

Pressions internationales

Cette méthode lui a également permis de répondre aux pressions et aux menaces contraignantes des grandes puissances étrangères en les « saucissonnant » en autant de tranches nécessaires afin de réduire leurs effets et de retarder leur mise en œuvre.

Face aux pressions de la communauté internationale, Joseph Kabila n’a jamais refusé le principe d’organiser des élections libres, dans les délais légaux, auxquelles il ne participerait pas. Il a au contraire répété que la RDC organiserait seule le scrutin, sans l’assistance financière et logistique étrangère ni celle de la mission de l’ONU (Monusco).

Kabila a « saucissonné » les menaces des États-Unis et de l’Union européenne en leur promettant la tenue du vote, mais selon un calendrier défini par lui-même

En réalité, il savait bien que la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) n’avait pas assez de moyens pour s’acquitter de cette tâche dans les temps et dans les meilleures conditions. En conséquence, les élections ont été organisées avec deux ans de retard, après trois reports et selon le désir de Kabila. Le président sortant a ainsi « saucissonné » les menaces des États-Unis et de l’Union européenne, qui envisageaient de lui imposer des sanctions en leur promettant la tenue du vote, mais selon un calendrier défini par lui-même.


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Vis-à-vis des acteurs congolais, le chef de l’État sortant a agi de même, en plusieurs étapes. D’abord, il s’est assuré d’avoir la mainmise sur la Ceni. Ensuite, il a brillamment réussi à diviser ses opposants en concluant une série d’arrangements avec certains d’entre eux. Subséquemment, il a procédé à la nomination de juges acquis à sa cause à la Cour constitutionnelle, qui joue un rôle clé dans le règlement des contentieux électoraux. Enfin, il a opéré des changements à la tête des services de sécurité, réputés pour réprimer les adversaires du pouvoir.

Contrôle du Parlement

Selon les résultats publiés par la Commission électorale, l’opposant Félix Tshisekedi a gagné la présidentielle, mais la plateforme politique présidée par Kabila a remporté une large victoire aux élections législatives. Or la Constitution de la RDC stipule que « le président de la République nomme le Premier ministre au sein de la majorité parlementaire ».

Kabila aura donc potentiellement le dernier mot sur l’identité du prochain chef du gouvernement. Et il aura hypothétiquement la possibilité de faire modifier la Constitution, car sa plateforme contrôle les trois cinquièmes du Parlement.

Le président congolais Félix Tshisekedi lors de son investiture à Kinshasa en République démocratique du Congo, le jeudi 24 janvier 2019.

Le président congolais Félix Tshisekedi lors de son investiture à Kinshasa en République démocratique du Congo, le jeudi 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Grâce à la « tactique du salami », Joseph Kabila quitte la présidence mais pas le pouvoir en RDC. Reste que cette stratégie pourrait engendrer une instabilité sociopolitique, alors que le peuple congolais avait justement voté massivement pour l’opposition afin de tourner la page sombre des années Kabila.

Félix Tshisekedi peut encore envisager de récupérer quelques tranches de salami à restituer au peuple. Il pourrait, par exemple, dissoudre le Parlement et organiser des élections législatives anticipées. Et ainsi mettre fin à la mainmise de Kabila.

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