Politique

Laurent et Simone Gbagbo : enquête sur un divorce à l’ivoirienne

L’ex-couple présidentiel au stade Félix-Houphouët-Boigny, à Abidjan,le 1er avril 2009. © Luc Gnago/REUTERS

Ensemble, Laurent et Simone Gbagbo ont affronté bien des épreuves. Si leur couple est mort depuis longtemps, c’est leur connivence politique qui désormais bat de l’aile. Mais peuvent-ils vraiment rompre définitivement ? Enquête.

Ce jeudi 28 février, sous l’auvent de sa résidence de la Riviera, à Abidjan, Simone Gbagbo se présente devant les membres du secrétariat exécutif du Front populaire ivoirien (FPI) dans des habits de femme blessée. Depuis quelques jours, un article d’un site internet ivoirien alimente la rumeur : son mari, l’ancien président Laurent Gbagbo, fraîchement libéré par la Cour pénale internationale (CPI), lui aurait officiellement notifié son désir de divorcer.

L’ex-première dame a toute de suite imposé à son cabinet de démentir l’information et a demandé à la communication du FPI de relayer sa réponse. Elle est passablement énervée par ces attaques, dont elle estime être la cible depuis quelques semaines.

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« Santia » et « Dominique »

Surtout, elle ne comprend pas la réaction mesurée de sa formation politique. Alors, ce jour-là, elle interpelle ses camarades : « Comme tout militant, j’ai droit à la protection du parti ! » Le silence qui suit en dit long sur le malaise qui traverse aujourd’hui la formation des époux Gbagbo. « Simone se sent seule, et c’est compréhensible qu’elle demande notre soutien, commente un cadre présent. Le problème, c’est qu’on ne sait pas si on s’adresse à l’épouse ou à la militante. Il y a toujours eu un mélange des genres qui a entraîné une certaine confusion. Ce fut le cas quand nous étions au pouvoir. Ça l’est encore aujourd’hui. »

Le couple que forment Laurent Gbagbo, 73 ans, et Simone Ehivet Gbagbo, 69 ans, est unique en son genre. Le militantisme syndical chevillé au corps, ils ont lutté pour conquérir le pouvoir, marquant de leur empreinte l’histoire de la Côte d’Ivoire, les bons moments comme les heures les plus sombres. Lui, volubile et charmeur. Elle, secrète et méfiante. La politique fut la sève de leur relation. Elle est à l’origine de leur rencontre, fut le socle de leur couple et a parfois divisé leur foyer.


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Laurent Gbagbo croise la route de Simone Ehivet en 1973. Ce professeur d’histoire est déjà un activiste chevronné, ce qui lui vaut d’être emprisonné dans un camp à Bouaké. À la faveur d’une permission, il se rend à Abidjan, au domicile de l’enseignant marxiste Zadi Zaourou, fondateur d’une organisation révolutionnaire clandestine. Simone, qui vient tout juste de la rejoindre, est présente.

Elle découvre ce jour-là Gbagbo et son rôle au sein de la formation : on lui donne du « commissaire politique » ou du « petit frère ». « J’avais tellement entendu parler de lui que j’étais impressionnée », racontera-t-elle plus tard. Peu de temps après leur rencontre, Gbagbo est chargé de l’encadrement de la cellule « Lumumba », dont fait partie Simone. Comme dans tout groupe clandestin, on se pare de pseudonymes : « Santia » pour Laurent, « Dominique » pour Simone. Tous les deux participeront, dans la douleur, à l’avènement du multipartisme en Côte d’Ivoire.

Unis dans l’épreuve

Leur couple se forge au fil des épreuves : les six années d’exil de Laurent (1982-1988), les arrestations – dont celle, particulièrement violente, de 1992, qui construira leur légende d’opposants incorruptibles – et cet accident de voiture à Tiassalé, en 1996, dans lequel Simone a failli laisser la vie.

Le statut de première dame ne correspond pas au profil de Simone, femme forte, politique jusqu’au bout des ongles…

L’accession au pouvoir de Laurent Gbagbo, en 2000, marque un tournant. Pour eux, c’est l’aboutissement de trente années de lutte acharnée. Mais aussi la fin d’une époque. La conquête du pouvoir n’est rien en comparaison de sa gestion. Sur le fauteuil, il n’y a pas de place pour deux ambitieux. Et dans un couple ? Le statut de première dame ne correspond pas au profil de Simone, femme forte, politique jusqu’au bout des ongles, convaincue que son rôle ne doit pas se limiter à l’accompagnement de son mari.

Le nouveau chef de l’État a de l’estime pour les convictions de son épouse. Il considère aussi qu’il ne serait pas arrivé là sans elle. Mais le rôle qu’elle veut jouer n’entre pas dans le cadre de sa vision du pouvoir. Et puis, il y a quelques années, il a rencontré une certaine Nadiani Bamba. Ce n’est pas son premier écart, mais, cette fois-ci, c’est différent : Laurent est amoureux.


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Pour que leur partenariat politique puisse se poursuivre, il évoque avec Simone la possibilité de se séparer. L’option est encore discutée quand les premières tentatives de déstabilisation frappent le régime, à la fin de l’année 2001. Elle n’est plus d’actualité dès lors que la rébellion débute, en septembre 2002.

Dans l’adversité, il faut faire front avec les siens. Les époux font chambre à part mais se serrent les coudes pour sauver ce pouvoir acquis si chèrement. Mais l’intrusion de Simone dans la gestion de l’État deviendra parfois gênante. Viscéralement opposée à la signature des accords de Linas-Marcoussis, en janvier 2003, elle prend violemment à partie le Premier ministre Pascal Affi N’Guessan, accusé d’avoir avalisé le texte sans le feu vert de Gbagbo.

Vieux démons

Comme d’autres au sein du parti, la première dame est convaincue qu’il ne faut pas aller aux élections tant que les Forces nouvelles ne sont pas désarmées. Et se méfie des ingérences des présidents français d’alors, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Elle veut peser sur le cours des choses, s’entoure d’un cabinet très politique, contrôle de nombreux cadres du FPI, des ministres et des sécurocrates, cultive certains réseaux d’influence, notamment israéliens.

Il est impossible de se départir de la casquette de première dame, et pourtant la militante demeure la députée également

Députée d’Abobo, elle est à la fois vice-présidente du parti et présidente de son groupe parlementaire. « Un des reproches qu’on me fait est de monter au créneau sur certains sujets et à des moments clés, au lieu de rester dans l’ombre de Laurent. C’est vrai que c’est uniquement la femme de Laurent que je représente aux yeux de certains. Chaque fois qu’on m’interroge, mes propos deviennent, à mon corps défendant, ceux d’un porte-parole. Il est impossible de se départir de la casquette de première dame, et pourtant la militante demeure, la députée également. Et c’est souvent que ces deux personnages ressentent le besoin de donner leur avis », raconte-t-elle dans Paroles d’honneur, son autobiographie parue en 2007.

Laurent Gbagbo et son épouse Simone lors de leur arrestation à Abidjan, le 11 avril 2011. © Aristide Bodegla/AP/SIPA

À plusieurs reprises, et parfois devant témoins, Gbagbo est contraint de la recadrer, travaille à réduire son influence… Mais il composera tout de même jusqu’au bout avec celle qui représente une frange non négligeable de son électorat, opposée à toute forme de compromis avec les rebelles et Paris, qui lui sera bien utile tout au long de la crise ivoirienne.

Arrêtés ensemble le 11 avril 2011, après l’intervention de l’armée française, ils sont séparés pendant leur détention : Laurent est livré à la CPI, Simone reste emprisonnée en Côte d’Ivoire. Ils ne communiquent que par intermédiaires. Cela durera sept ans, jusqu’à leur libération, le 8 août 2018 pour Simone, et le 1er février 2019 pour Laurent, après son acquittement par la CPI. Elle a depuis retrouvé leur maison d’Abidjan. Lui réside à Bruxelles en attendant de savoir si le procureur fera appel de la décision de la Cour.


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Comme certains le craignaient, passé l’euphorie, les vieux démons ont rapidement refait surface. Dès sa sortie de prison, Simone marque sa différence. Alors que la consigne, officieuse, d’Aboudramane Sangaré, alors président par intérim du FPI, était de ne pas remercier le chef de l’État pour l’avoir amnistiée, l’ex-première dame s’adresse publiquement à son ancien ennemi, fin août, depuis son village natal de Moossou. « Quand l’Éternel agit, il passe par un homme ou il passe par des hommes. C’est pourquoi vous me permettrez de remercier Alassane Ouattara », déclare-t-elle, provoquant un léger malaise en interne.

Simone doit faire profil bas

Plusieurs autres de ses initiatives, comme le projet jamais abouti d’une rencontre avec l’épouse d’Henri Konan Bédié, Henriette, font réagir Laurent Gbagbo. Cet activisme le gêne pour deux raisons : il ne veut pas qu’on puisse penser qu’il y a un autre chef que lui et il craint que les actions de son épouse aient un impact négatif sur sa situation judiciaire. Des instructions sont alors transmises : Simone doit faire profil bas.

Et quand Sangaré s’éteint, en novembre 2018, l’ancien président décide immédiatement de reprendre les choses en main. Désormais, c’est lui qui dirige le FPI – à la manière de son ancien codétenu, Jean-Pierre Bemba, avec le Mouvement de libération du Congo –, lui qui transmet ses directives à Assoa Adou, son secrétaire général. Toujours vice-présidente, Simone continue à mener les réunions du secrétariat exécutif. Mais elle semble mise à l’écart.

Et la libération de Laurent n’a fait qu’accentuer cette situation. Entourée de ses seuls proches, elle ne s’avoue pas vaincue. Ses dernières sorties montrent qu’elle tente de mobiliser son électorat issu du sud-est du pays et des milieux évangéliques. « Elle estime que le FPI stagne depuis la libération de Gbagbo. Pour elle, il faut aller plus vite. Elle veut profiter de son statut pour le redynamiser. Dans le même temps, elle jauge sa popularité », explique un membre de la formation. « Simone ne conteste pas l’autorité de Gbagbo. Tout ce qu’elle fait, c’est pour que Laurent rentre et gagne les prochaines élections, qu’il termine son mandat écourté en 2002 par la rébellion, affirme son avocat, Me Rodrigue Dadjé. Mais elle veut mettre le parti en ordre de bataille. Le FPI ne peut pas attendre son retour pour préparer les échéances de 2020 sinon il sera pris de court. On ne peut pas gérer une telle structure de l’étranger sans s’appuyer sur ses cadres. »*

Aujourd’hui, il faut voir la relation entre Simone et Laurent comme une relation de pouvoir

L’ancien président a-t-il déjà tourné la page Simone ? Avant l’élection de 2010, il avait confié à un ami qu’il divorcerait bientôt. Il a depuis déclaré vouloir trouver une solution à l’amiable et affirmé qu’il n’irait pas vivre avec son épouse à son retour à Abidjan. Et son camp se prépare à en gérer les conséquences.

Au sein du FPI, le malaise se mêle à la psychose : personne n’ose aborder le sujet publiquement. Ceux qui s’affichent trop avec Simone craignent même d’être « blacklistés » par Gbagbo. Parfois, l’émotion et les sentiments prennent irrémédiablement le pas sur la rationalité du politique.

Ambitions concurrentes

« Aujourd’hui, il faut voir la relation entre Simone et Laurent comme une relation de pouvoir. Ils représentent deux ambitions concurrentes à l’intérieur d’un même parti », explique un fin connaisseur du FPI. « Laurent est encore son maître, son dieu. Simone restera toujours sa femme. Leur complicité, leur admiration et leur tendresse mutuelle sont éternelles. Depuis la libération de Laurent, ils se parlent au téléphone. Le contact n’est pas rompu », assure de son côté Liliana Lombardo, la biographe de Simone Gbagbo. « Laurent n’a pas les moyens d’écarter Simone. Elle est une personnalité politique à part entière, forte de plus quarante ans de carrière », poursuit un proche de l’ex-première dame.

De quoi sera fait leur avenir politique ? Laurent Gbagbo donne pour le moment l’impression de se désintéresser de la présidentielle de 2020. Mais il paraît obsédé par son héritage politique. Pour le soigner, le FPI est un outil indispensable. Il ne compte pas en déléguer la responsabilité et entend par-dessus tout garder la main sur certaines grandes questions comme les relations avec Pascal Affi N’Guessan, le renégat détenteur du logo du parti, ou les futures alliances.

Simone Gbagbo souriante devant une affiche de son mari Laurent Gbagbo, lors d'une campagne de soutien, le 28 mars 018, à Abidjan. © AP Photo/Rebecca Blackwell

Après quelques jours de repos à Bruxelles, l’ancien président s’est remis au travail. Il multiplie les audiences avec ses proches et les cadres de sa formation. Il a notamment reçu son fils Michel et Assoa Adou. Mais, à ce jour, pas Simone. Toujours sous la menace d’un mandat d’arrêt de la CPI, elle peut difficilement quitter la Côte d’Ivoire…

Envisage-t-elle de devenir la première femme présidente du pays ? « Nombreux sont ceux qui l’y encouragent. Mais elle ne décidera de rien sans le consentement de son mari », assure Liliana Lombardo. « Elle a l’énergie et la volonté du pouvoir. Mais en a-t-elle les ressources ?

La maîtrise de l’appareil et la légitimité historique sont du côté de Laurent », conclut un ami du couple. Ces dernières semaines, la vice-présidente du FPI a vu son autorité au sein du parti contestée. Lors d’une réunion, le ton est monté entre elle et une autre dirigeante. Simone lui a alors rappelé qu’elle avait « fondé le FPI ». « Nous, c’est Laurent Gbagbo que l’on connaît », se serait-elle vu répondre.

*Après la publication de cet article, l’avocat de Simone Gbagbo, Me Rodrigue Dadjé, a souhaité préciser la citation qui lui était prêtée.


Ces couples à l’épreuve du pouvoir

• Nelson et Winnie Mandela

Nelson et Winnie Mandela © Ron Haviv/VII/REDUX-REA

Elle a incarné le combat de son mari lors de ses vingt-sept années de prison mais elle n’a pas exercé le rôle de première dame après son élection, en 1994. Séparé dès 1992, le couple a divorcé en 1996, deux ans avant que Madiba se remarie avec Graça Machel.

• François Hollande et Ségolène Royal

Avant qu’il devienne chef de l’État, de 2012 à 2017, elle a été la première femme à passer le premier tour d’une présidentielle française, en 2007. Cette élection a d’ailleurs scellé leur rupture, intervenue après la défaite face à Nicolas Sarkozy au second tour.

• Bill et Hillary Clinton

L'ancien président américain Bill Clinton et sa femme Hillary en 2016, lorsque cette dernière était candidate à la présidentielle. © Andrew Harnik/AP/SIPA

Malgré leurs difficultés, parfois très exposées, ils sont parvenus à sauver leur mariage. Il a dirigé les États-Unis de 1993 à 2001, avant de soutenir sa femme dans sa tentative infructueuse en 2016.

• Habib et Wassila Bourguiba

Deuxième épouse du président tunisien, première dame de 1962 à 1986, Wassila était une femme très engagée. À tel point qu’elle se permit de contredire son mari dans une interview à JA en 1982. Leur divorce fut prononcé alors que Bourguiba était encore au pouvoir.

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