Politique

Maroc : l’étau se resserre autour d’Al Adl Wal Ihsane

Rassemblement propalestinien organisé par Al Adl Wal Ihsane, en mai 2018. © Youssef Boudlal/REUTERS

Face à l’entrisme systématique pratiqué par Al Adl Wal Ihsane pour vulgariser son credo radical, les autorités ont décidé de sévir. Radiographie d’une organisation islamiste tentaculaire aux desseins inquiétants.

Kenitra, Casablanca, Inezgane, Tanger, Fès, El-Jadida… En février, pas moins de six résidences de dirigeants d’Al Adl Wal Ihsane (Justice et Bienfaisance) ont été mises sous scellés par les autorités. Un coup de massue pour l’organisation islamiste, qui envisage de porter plainte pour « violations de domiciles privés ».

« C’est une décision répressive qui illustre le grave recul des libertés au Maroc », s’insurge le porte-­parole, Fathallah Arsalane, sur l’un des sites affiliés à l’association – non reconnue mais tolérée. « Il s’agit d’une décision politique et de mesures illégales contre un courant connu pour son opposition au régime et que le Makhzen veut museler », confirme Abdelouahed Moutawakil, président du cercle politique.

Le porte-parole de l'organisation "Al Adl Wal Ihssane", Fathallah Arsalan, en compagnie de Mohamed Abbadi, leader de la Jamaâ. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Le secrétaire général, Mohamed Abbadi, d’habitude discret, crie, lui, à « l’abus de pouvoir » et à la « répression du Makhzen » dans un discours ponctué de versets coraniques, diffusé sur la webtélé de la Jamaa. Le même fait valoir que cette « offensive ne fait que consolider les rangs [de la formation] et renforcer son audience dans la perspective de la concrétisation de la promesse divine ».

Rêve d’une « qawma »

Cette « promesse divine » à laquelle fait allusion celui qui a succédé au fondateur, Abdeslam Yassine, disparu en 2012, n’est autre que l’instauration d’un califat. Depuis sa création, dans les années 1970, Al Adl Wal Ihsane n’a jamais caché que tel était son projet. La littérature de la mouvance, qui comprend les écrits de son fondateur, est explicite sur les contours de ce modèle politique, dont la concrétisation passerait par la qawma, un vaste soulèvement populaire à l’image de la révolution iranienne de 1979.

« Dans son idéologie, Al Adl Wal Ihsane estime qu’il est nécessaire de délivrer la nation musulmane de l’impiété où elle sombre. Pour ce faire, la mouvance a théorisé un processus de déploiement au niveau national et de recrutement massif d’adeptes pour maximiser ses effectifs, indique un connaisseur du mouvement, tout en s’attelant à s’approprier l’espace sociopolitique et à infiltrer les différents rouages de l’État. »


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Certains rapports sécuritaires estiment à plus de 200 000 le nombre d’adhérents de cette organisation tentaculaire. « Il est impératif que le groupe des moudjahidine opère un entrisme sur l’échiquier politique pour disputer le terrain aux ennemis, dans l’attente de la préparation des conditions de la vague géante », peut-on lire dans la prose d’Abdeslam Yassine.

Lequel appelle à « mener toutes les étapes de la qawma avec intelligence, dextérité, finesse et ruse ». Aussi, des associations de quartier aux mosquées en passant par les campus universitaires ou les centrales syndicales, tous les espaces sont exploités pour se rapprocher de la population, vulgariser son credo, véhiculer des messages hostiles aux institutions ou critiquer la situation du pays.

Infiltration dans les contestations

En 2011, lors des printemps arabes, Al Adl avait jugé le contexte favorable pour la qawma. Pour parvenir à ses fins, l’organisation avait été jusqu’à infiltrer le Mouvement du 20-Février et à s’allier avec des mouvances d’extrême gauche – qu’elle qualifiait jusque-là d’« ennemis de l’islam ». L’expérience a tourné court, Al Adl n’ayant d’autre choix que de se retirer face à des revendications à mille lieues de ses aspirations à renverser le régime.

Mais elle a capitalisé sur cette expérience. Depuis, Al Adl s’invite dans les différentes contestations sous le couvert du soutien à des entités locales. Dernière en date : les manifestations des enseignants contractuels – un 20 février, là encore –, où les fidèles de Mohamed Abbadi sont descendus en nombre bloquer les artères de Rabat.


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Lors du hirak de Jerada, le ministre de l’Intérieur avait aussi insinué que des membres de l’organisation étaient impliqués dans l’escalade de la violence avec les forces de l’ordre. La capacité de mobilisation est en effet le principal atout d’Al Adl, qui a appris à réguler ses démonstrations de force selon les causes pour ne pas dévoiler toute sa capacité.

Lieux de rassemblement

Ces derniers mois, la mouvance semble en outre s’être lancée dans une vaste campagne de recrutement de « jounoud Allah » (« soldats de Dieu »), le nom donné en interne aux adhérents. Mais cette fois, les autorités semblent déterminées à freiner son élan. La récente fermeture groupée de résidences d’adeptes d’Al Adl dans plusieurs villes s’inscrit dans ce cadre.

Officiellement, le motif invoqué est la contravention aux lois régissant les lieux de culte, le code de l’urbanisme et les rassemblements publics. Et pour cause : les lieux placés sous scellés ne sont pas de simples habitations, comme le laissent entendre les responsables d’Al Adl, mais des locaux dotés de salles de réunion, d’estrades, de chaises par centaines, de matériel audio… De véritables antennes régionales pour une organisation sans existence légale.

Les habitations sont des lieux de rassemblement où le mouvement recrute et garde le contact avec ses sympathisants, sous le couvert de rencontres religieuses

« C’est le mode opératoire d’Al Adl, explique un connaisseur de la mouvance. Les habitations sont des lieux de rassemblement où le mouvement recrute et garde le contact avec ses sympathisants, sous le couvert de veillées ou de rencontres religieuses. » Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que des maisons de dirigeants d’Al Adl sont mises sous scellés.

Le domicile de Mohamed Abbadi, à Oujda, avait été fermé par les autorités dès 2006, bien avant que celui-ci ne succède à Yassine. Et, en décembre dernier, à Oujda toujours, un autre membre du conseil de la choura d’Al Adl a vu sa maison mise sous scellés, puis démolie, pour non-conformité à la loi sur l’urbanisme. Mais, si ces fermetures sont un coup dur pour la mouvance, elles restent insuffisantes, selon les spécialistes, pour briser sa dynamique.

Internationalisation du jihad

« La base de la structure organisationnelle d’Al Adl repose sur ce qu’ils appellent les cellules familiales, explique un chercheur. Les rapports entre familles sont déterminants, et l’éducation des enfants tient une place de choix dans ce cadre. »

En plus de miser sur les générations futures, la Jamaa travaille depuis des décennies à renforcer ses ramifications internationales. Internationaliser le jihad figure d’ailleurs en bonne place dans la littérature léguée par Abdeslam Yassine, qui assurait que « Dieu soutiendra[it] uniquement les fidèles armés qui combattent pour la gloire de sa parole ».

Les structures européennes de la Jamaa ont arrêté un plan d’action sur dix ans pour aboutir au concept d’État dans l’État, en infiltrant notamment Podemos

Al Adl a ainsi réussi depuis le début des années 1990 à s’implanter en Europe, en Amérique du Nord, mais aussi en Afrique subsaharienne. « Ses mécanismes de conquête outre-mer ne diffèrent nullement de sa stratégie d’action au Maroc, indique une source sécuritaire. Les structures européennes de la Jamaa ont arrêté en 2018 un plan d’action sur dix ans pour aboutir au concept d’“État dans l’État”, en infiltrant des partis politiques émergents, comme Podemos, en Espagne.


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Dans leur tentative de prise de contrôle des institutions musulmanes – comme les mosquées ou les centres islamiques –, les « adlistes » de l’étranger présentent leur organisation comme pacifiste. Cette image a pourtant été écornée par une implication de plus en plus grande de ses membres dans des projets terroristes au Maroc.

En mars 2018, l’un des leurs a été interpellé dans le cadre du démantèlement d’une cellule où il tenait le rôle d’artificier. Auparavant, un autre était, lui, passé à l’acte à Meknès en faisant exploser une bonbonne de gaz devant un bus de touristes.


L’ombre de Daesh

Selon des rapports sécuritaires, 200 membres de la mouvance seraient impliqués dans des affaires de terrorisme. Une vingtaine auraient été enrôlés dans différentes cellules de l’État islamique.


Comme islamistes en foire

Silence radio. La question posée par le groupe parlementaire de l’Istiqlal au ministre des Droits de l’homme sur la fermeture des résidences des dirigeants d’Al Adl Wal Ihsane n’a pour l’instant reçu aucune réponse. Par le passé pourtant, Mustapha Ramid, dirigeant PJDiste, s’est montré plus prompt à soutenir l’association islamiste. Le Forum pour la dignité, association dont il est le fondateur, avait, en février 2017, ouvertement dénoncé la « campagne de relèvement des fonctionnaires » dont aurait fait l’objet une centaine de sympathisants adlistes.

Bien que la mouvance appelle – officiellement – au boycott des élections, ses membres et dirigeants sont nombreux, dans le secret des isoloirs, à voter PJD

Abdelali Hamieddine, président de cette association satellite du PJD, avait publiquement exprimé son soutien à un dirigeant dont la maison avait été mise sous scellés, estimant la mesure « répressive et illégale ». Entre le PJD et Al Adl Wal Ihsane, la bonne entente règne depuis toujours, en dépit de critiques mesurées d’Al Adl à l’encontre du parti islamiste et de son incapacité à diriger le gouvernement. Et bien que la mouvance appelle – officiellement – au boycott des élections, ses membres et dirigeants sont nombreux, dans le secret des isoloirs, à voter PJD.

Quant à l’arrière-base idéologique du parti islamiste, le Mouvement unicité et réforme (MUR), elle est encore plus proche d’Al Adl. Les deux mouvements organisent à chaque ramadan un f’tour en commun, où les dirigeants des deux bords se rencontrent et échangent.


La Jamaa réagit

À la suite de la parution, dans notre dernière livraison (JA no 3035), de l’article de Fahd Iraqi sur le mouvement islamiste marocain Al Adl Wal Ihsane, nous avons reçu un long « droit de réponse » signé du responsable des relations extérieures de ce mouvement, Mohamed Hamdaoui. Nous en publions ici l’essentiel, tout en maintenant pour notre part notre analyse et nos commentaires.

« Tout en distinguant entre le droit d’expression et la liberté d’analyse et de commentaire d’une part, et les accusations mensongères, la désinformation et la diffamation de l’autre, j’ai l’honneur de vous faire part des précisions et éclaircissements suivants :

1. Le mouvement Justice et Spiritualité est une association marocaine légale, créée conformément aux lois en vigueur, et les différents tribunaux du Maroc ont toujours reconnu sa légitimité lors des procès (politiques) de ses membres.

2. Le mouvement Justice et Spiritualité rejette toute forme de violence et de terrorisme, et ce depuis sa création au début des années 80. Son fondateur M. Abdessalam Yassine était reconnu auprès des intellectuels, des politiques, et même auprès de l’État pour sa non-violence.

3. Le mouvement Justice et Spiritualité rejette le principe d’ingérence dans les affaires intérieures des États et des communautés, comme il refuse toute dépendance vis-à-vis de l’étranger. Toutefois, sa spiritualité éclairée respectant les spécificités sociales, culturelles, législatives… des peuples, ne cesse d’attirer les adeptes d’un islam ouvert et tolérant.

4. Il serait inimaginable de croire qu’un membre de Justice et Spiritualité puisse changer de cap et faire preuve de violence, d’intolérance ou de menaces pour l’autre, sachant bien que l’adhésion à notre approche éducative par des citoyens marocains ou étrangers n’entraîne nullement leur adhésion à notre association strictement limitée au Maroc.

5. Le mouvement Justice et Spiritualité appelle au respect des différences culturelles et religieuses caractérisant les peuples et les nations et à la non-ingérence dans leurs affaires intérieures. Sa stratégie pacifiste vise à propager les valeurs de la fraternité et de la charité humaines et du dialogue.

6. Le mouvement Justice et Spiritualité n’a jamais failli aux principes fondateurs de la société, de la démocratie, des libertés publiques, des droits de l’homme et de la justice sociale, comme il n’a jamais accepté d’adhérer à de faux processus de changement. Une position qui lui a valu toutes sortes de restrictions : des journaux interdits, des dirigeants détenus, la mise sous résidence surveillée du fondateur, des procès préfabriqués, des activités publiques arrêtées, et une action subversive permanente menée de concert par des parties, connues et inconnues, contre son image, et dernièrement la dangereuse vague de mise sous scellés d’une dizaine de maisons des membres du mouvement. Malgré ses attitudes d’opposition, l’État n’a jamais osé taxer ce mouvement des termes diffamatoires employés par Jeune Afrique. »

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