Politique

Tunisie : la machine Youssef Chahed

Le premier ministre tunisien Youssef Chahed. © Christophe Ena/AP/SIPA

Nommé en 2016, Youssef Chahed, le chef du gouvernement tunisien, se maintient à son poste contre vents et marées. Et se prépare à briguer la magistrature suprême en novembre.

«Le couple tuniso-français se porte bien en ce jour de la Saint-Valentin ! » En conférence de presse conjointe, à Matignon, le 14 février, Youssef Chahed ose ce trait d’humour, faisant glousser l’assistance. Mais le chef du gouvernement tunisien n’affiche qu’un sourire en coin. L’enjeu ? Le doublement des investissements directs français en Tunisie d’ici à 2022. En général pince-sans-rire, Chahed plaisante avec une retenue de circonstance. Ses saillies font penser – le mordant en moins – à celles du président Béji Caïd Essebsi (BCE), réputé pour son éloquence.

À  l’ambassade de Tunisie, plus tard, le ton est plus décontracté. Le quadragénaire se laisse approcher par la diaspora. L’exercice a des airs de campagne électorale. Selfies, sourires, poignées de main, accolades… Réelle proximité ou communication ? « Tout est calculé, verrouillé, peste un journaliste tunisien. Pour l’information, il faut batailler ! » Trépignement de la profession. D’autant que l’agenda parisien est saturé. Sénat, Assemblée, Matignon, Élysée, ambassade, Salons. Aussi chargé que celui d’un président !

Youssef Chahed, chef du gouvernement tunisien, et son homologue, le Premier ministre Édouard Philippe, à l'Hôtel de Matignon jeudi 14 février 2019. © Thomas Samson/AP/SIPA

Jack Lang ne s’y trompe pas. Le président de l’Institut du monde arabe (IMA), où Youssef Chahed participe à une conférence – « Comment réussir la démocratie avec la jeunesse ? » –, lui témoigne sa gratitude pour sa présence qui « permet d’entendre le point de vue d’un homme d’État » : « Toute une génération avec vous et autour de vous sera le moteur de la transformation de cette démocratie ! »

« La salle Clemenceau est trop petite, ce qui prouve que votre venue a suscité une grande adhésion », flatte à son tour le sénateur Jean-Pierre Sueur à l’ouverture du Forum économique. Tant et si bien qu’à Paris beaucoup s’interrogent : sera-t-il candidat à la présidentielle de novembre ? Chahed esquive, se veut pour l’instant au-dessus du bourdonnement politicien. Il ne se départira pas de son costume de chef de gouvernement à Paris.


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Priorité, pour l’heure, à la conduite de la primature. Sa stature de présidentiable préoccupe pourtant Carthage. L’institut de sondage Sigma Conseil le crédite d’ores et déjà de plus de 30 % d’intentions de vote à la présidentielle. À la veille de son voyage en France, le président l’avait reçu pour « dresser un état des lieux de la situation du pays et préparer le sommet à venir de la Ligue arabe » prévu… le 31 mars. Une invitation aux airs de convocation. « Comme on ferait venir un élève au tableau », estime un chroniqueur. Mais tout glisse sur Youssef Chahed.

Record de longévité à la Kasbah

Inconnu du public il y a dix ans, l’homme a montré qu’il savait tisser sa toile. « En 2011, j’ai reçu une invitation sur Facebook d’un groupe de jeunes qui organisait des réunions politiques. À leur tête, Youssef Chahed », se souvient Amel Belkhiria, ancienne responsable centriste, qui le soutient aujourd’hui. Novice en politique, il crée alors la Voie du centre. « Il était dans la rupture intellectuelle. Il disait qu’il fallait penser la politique différemment », raconte l’ex-ministre de la Formation professionnelle et de l’Emploi Saïd Aïdi, qui l’a côtoyé dans différents partis.

À ses débuts, confie un compagnon de route, Youssef Chahed n’hésite pas à aller « au contact », sur les routes endommagées de l’« intérieur ». Courtois, l’homme valorise sa capacité à créer du lien. Dans les environs de Gafsa, son équipe rencontre des « sit-inneurs » et dort chez l’habitant. La preuve, pour notre témoin, d’une certaine capacité d’adaptation et de sa proximité avec ses concitoyens.

Youssef Chahed, chef du gouvernement tunisien, devant l'Assemblée des représentants du peuple. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Sillon creusé à Paris par Abdelkoddous Saadaoui. « Quand je frappe à la porte d’un chef du gouvernement, même s’il est submergé, j’entre et je lui dis que, le but, c’est l’indice du bonheur des Tunisiens, raconte le secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports devant un parterre d’invités, à l’IMA. Quand il me répond qu’il a fait sa thèse sur l’index du bien-être, je suis rassuré. » « Coup de com », « arnaque », tranchent cette fois des jeunes de la diaspora dans l’assistance.

Il n’empêche. Le septième occupant de la Kasbah depuis 2011 s’est offert le record de longévité à ce poste. Une gageure quand on se souvient qu’à sa nomination le costume était jugé trop grand pour lui. Secrétaire d’État à l’Agriculture, aux Ressources hydrauliques et à la Pêche dès février 2015, « Youssef était assez éteint, raconte Saïd Aïdi, ministre de la Santé à la même période. Il n’apparaissait pas comme une forte tête ni comme quelqu’un qui prenait des positions politiques affirmées. »

Bilan discutable

En janvier 2016, il est promu ministre des Affaires locales, avant d’être propulsé Premier ministre en août 2016. « Chef du gouvernement », précise l’entourage, pour mieux rappeler que le temps des Premiers ministres supplétifs du président, comme sous Ben Ali, est révolu.

Voilà pour la forme. Sur le fond, la défiance des Tunisiens n’épargne pas Chahed. Son bilan est discutable – « peut mieux faire », lâche un proche, évoquant un contexte politique délétère, peu propice aux réformes. Ses partisans rappellent son discours du 26 août 2016 devant les députés. « L’année 2017 sera encore plus difficile que 2016 […] si nous ne faisons rien pour y remédier », avait-il alors prévenu.

Nous sommes conscients que les résultats prendront du temps à se faire voir, nous en acceptons le prix, a répété Youssef Chahed à Paris

Le 14 janvier 2017, sixième anniversaire de la révolution, il va plus loin et liste les sacrifices à consentir. « Pour la première fois, les véritables problèmes étaient mis sur la table », souligne l’ex-ministre Mehdi Ben Gharbia. « Nous sommes conscients que les résultats prendront du temps à se faire voir, nous en acceptons le prix », a répété Youssef Chahed à Paris. Une façon d’endosser la tenue de Capitaine Courage ? Avec ce « discours de vérité », le chef du gouvernement se présente comme un politique responsable, prêt à affronter les difficultés.

Au printemps 2017, il signe un coup d’éclat avec une opération anticorruption qui débouche sur l’arrestation d’hommes d’affaires influents. Dont Chafik Jarraya, que l’on dit proche de cadres de Nidaa Tounes… le parti fondé par le président ! L’opinion publique suit, puis doute. Chahed utiliserait-il cette carte pour régler ses comptes avec la formation qu’il a rejointe en 2013 ?


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Au fil du temps, les relations avec le parti sont devenues exécrables. Youssef Chahed finit par rompre avec le père fondateur, Béji Caïd Essebsi, en dénonçant les pratiques de son fils, Hafedh. Le 29 mai, à la télévision, il accuse le directeur exécutif de Nidaa Tounes d’avoir « détruit le parti ». Quatre mois plus tard, son adhésion est gelée. Une rupture en forme d’émancipation.

Preuve, selon son entourage, d’une force de caractère dont certains doutaient encore. Le coup était-il préparé ? « Bien sûr que non, c’est fabuleux d’être dans un parti avec un leader nonagénaire, raille Khayam Turki, ex-ministre sous la troïka et fondateur du think tank Joussour. Ça permet aux ambitions de couver. »

Avec ou sans Ennahdha ?

S’il a su se libérer de Nidaa, sans toutefois rendre sa carte, saura-t-il se passer d’Ennahdha ? Sa longévité au gouvernement est en partie due à l’appui du parti de la colombe, la logique électorale ayant imposé une stratégie de cohabitation. La formation de Rached Ghannouchi lui a renouvelé son soutien après la rupture avec Nidaa Tounes. Un échange de bons procédés, selon un observateur : « Chahed avait besoin d’un appui pour exister, et Ennahdha, à un an des élections, ne pouvait s’accommoder d’un Nidaa tout-puissant. »

Rached Ghannouchi, le chef du parti Ennahdha, au quartier général de son mouvement, le 12 mars 2018, à Tunis. © Nicolas Fauqué pour JA

Il s’est d’abord imposé grâce à son camp, nuancent des proches. « Il est très diplomate, sait rassembler. Il prend son temps avant de décider », explique un collaborateur qui le décrit évidemment comme un stratège. Le lancement de la Coalition nationale à l’Assemblée, dont la seule raison d’être est la défense du bilan de Chahed, prouve que la méthode a fonctionné.

La Coalition s’est muée en quelques semaines en parti politique : Tahya Tounes. Lancé à la fin de janvier, il est voué au soutien de son action et lui permet d’irradier jusque dans l’intérieur du pays. Il s’est choisi pour logo une main faisant le V de la victoire. Pied de nez au Rabaa (les quatre doigts en l’air), signe de ralliement des Frères musulmans ?

Au lancement du nouveau parti Tahya Tounes (Vive la Tunisie), le 27 janvier à Monastir, avec notamment Selim Azzabi à droite. © Nicolas Fauqué pour JA

À Ennahdha, on assure avoir soutenu la reconduction de Chahed au nom de la stabilité gouvernementale, et d’elle seule. Rached Ghannouchi répète qu’il serait préférable que le chef du gouvernement ne soit pas candidat à la présidentielle. Comme une mise en garde contre l’utilisation des moyens de l’État au profit d’une ambition personnelle.

De l’audace, encore de l’audace

« Le parcours politique de Chahed est relativement court mais il apprend très vite, analyse Fayçal Hafiane, ancien conseiller politique du chef du gouvernement. Il sait dire non et choisir son timing. Il parle peu et ne traîne pas de casseroles. » Ses proches collaborateurs vantent son calme par gros temps. L’un d’eux décrit, plein d’admiration, une scène datant du 27 avril 2017 : venu annoncer des projets à Tataouine, en pleine ébullition sociale, il est accueilli par des « dégage ! ». Des tables sont renversées, la sécurité est débordée. « Lui a gardé son sang-froid ! »

Tahya Tounes promet de rassembler la ‘famille démocrate, progressiste et moderniste’ face aux conservateurs

Il en a fallu, du sang-froid, pour organiser les démissions en cascade qui ont précédé la création de Tahya Tounes. L’arrivée au sein du parti de transfuges venus de l’Assemblée ou de l’administration donne le sentiment d’une fuite organisée pour construire un contrepoids au clan présidentiel. Et, qui sait, à Ennahdha.

Parmi les grosses prises : Mehdi Ben Gharbia, qui quitte en juillet le ministère chargé des relations avec les instances constitutionnelles, la société civile et les organisations des droits de l’homme, et Selim Azzabi, qui démissionnera plus tard de son poste de directeur de cabinet de la présidence.

Son équipe joue à fond la carte jeune, au risque de tomber dans un jeunisme arrogant. Chahed n’a que 43 ans. Comme Zeus a détrôné Chronos, Chahed a lui aussi libéré ses frères. Mais BCE garde une forte capacité de nuisance. Combien de temps la nouvelle famille de Chahed restera-t-elle soudée autour de lui ?

Les sondages détermineront les alliances de dernière minute et la capacité de Chahed à se positionner. Tahya Tounes promet de rassembler la « famille démocrate, progressiste et moderniste » face aux conservateurs. Au risque d’un remake de la querelle entre anciens et modernes de la campagne de 2014.


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Youssef Chahed n’a toujours pas rallié officiellement la nouvelle formation. Pour être crédible, il devra proposer, d’ici à novembre, un projet pour sortir du vote par défaut – ni Ennahdha ni Nidaa – et des guerres intestines. En attendant, le chef du gouvernement persévère dans l’humour. « Je ne vais pas dire Tahya Tounes [“vive la Tunisie”], sinon… », lâche-t-il à la fin de son discours à l’ambassade de Tunisie à Paris. À l’IMA, il avait cité Danton : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace. »

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