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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

[Édito] Les Algériens et la promesse de Sétif

Par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Manifestation contre un cinquième mandant d'Abdelaziz Bouteflika, à Alger, le 1er mars 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

« Je m’adresse aux jeunes, qui doivent se saisir du témoin car ma génération a fait son temps. L’heure de la retraite a sonné pour les anciens, qui ne peuvent plus gérer les affaires du pays. […] Ceux qui ont libéré l’Algérie vous disent : “Nous n’avons plus la force de continuer, le pays est entre vos mains, prenez-en soin.” »

Nous sommes en mai 2012 et Abdelaziz Bouteflika vient de prononcer un mémorable discours à l’occasion de la commémoration des massacres du 8 mai 1945, à Sétif. Le ton est solennel, presque émouvant. Et lorsqu’une partie de l’assistance se met à « réclamer » un quatrième mandat, le vieux président la reprend fermement : « Longue vie à celui qui connaît ses limites ! »

À l’évidence, c’était une manière de signifier à ses thuriféraires que sa mission à la tête de l’Algérie s’achèverait en 2014, au terme d’un très long chemin. N’est-il pas l’un des derniers survivants au pouvoir des tumultes de l’histoire mouvementée, et souvent tragique, de l’Algérie ? De Oujda à Alger, en passant par Paris, Genève et les Émirats, il a tout vu, tout connu : la gloire, mais aussi les crises, les humiliations, l’exil.

Sept ans plus tard, Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, est cloué dans un fauteuil roulant depuis l’accident vasculaire cérébral dont il a été victime le 27 avril 2013. Il s’apprête pourtant à briguer un cinquième mandat, faute, dit-on, d’avoir trouvé un successeur… Après vingt ans au pouvoir, il n’est pas interdit de penser qu’il ne l’a pas très activement cherché !

Mouvement apolitique

Partout, ou presque, dans le monde, la situation paraîtrait totalement incongrue, mais pas ici. Alors que l’on pensait les Algériens résignés à attendre que la nature, plutôt que la raison, finisse par imposer le changement, voici qu’ils se mobilisent en masse. Les manifestations d’une ampleur inédite depuis deux décennies se multiplient. Partout en première ligne : les jeunes. Même dans les cercles du pouvoir, personne n’est en mesure d’expliquer comment est né ce mouvement de contestation complètement apolitique, ni sur quoi il débouchera.


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Seule certitude, les consciences s’éveillent, le ras-le-bol s’exprime, les langues se délient. Comment en est-on arrivé là ? Le cinquième mandat de « Boutef » n’est que la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Car les Algériens ont avant tout peur de l’avenir, à leurs yeux indéchiffrable.

La quête quasi obsessionnelle de la stabilité dans ce pays traumatisé par la décennie noire du terrorisme islamiste confine depuis trop longtemps à l’inertie. On remet à plus tard la résolution des problèmes de fond, on dissimule la poussière sous le tapis en espérant que personne n’aura l’idée de le soulever. On se complaît dans l’exaltation du passé, la célébration rituelle de la guerre de libération, au lieu de s’attacher à construire l’avenir.

Le cinquième mandat de « Boutef » n’est que la goutte d’eau qui fait déborder le vase

L’extraordinaire manne pétrolière tombée du ciel (plus de 350 milliards de dollars pour la seule période 2010-2015) a longtemps différé l’aggiornamento dont l’Algérie a le plus urgent besoin. Son potentiel est une évidence. Sa trop faible exploitation, un crève-cœur. Ce qui lui fait le plus défaut dans ce monde qui évolue à grande vitesse sans attendre les retardataires, c’est la modernité, au sens large.

Dans le domaine politique, d’abord, avec l’instauration d’une véritable ouverture démocratique et le remplacement des responsables qui ont fait leur temps. La nation ne peut se priver plus longtemps d’idées neuves, d’hommes et de femmes capables de faire bouger les lignes… Dans l’administration, ensuite, cette hydre tentaculaire qui entrave l’esprit d’initiative et transforme en calvaire la vie du citoyen lambda.

Dans la sphère économique, aussi, il est essentiel d’en finir avec la défiance maladive de l’État à l’égard du secteur privé, qui freine l’indispensable diversification et n’utilise qu’avec parcimonie la créativité dont les Algériens font pourtant preuve quotidiennement. Dans le domaine social, enfin, car subventionner à tout-va et soutenir ceux qui ne s’en sortent pas sans se pencher sur les raisons de leurs difficultés ne réglera jamais rien.

Nouveau souffle

A fortiori dans une société prise en otage par une génération qui refuse de céder la place, qui ploie sous les conservatismes de tous ordres, les tabous, l’absence de projet global, le chômage et les graves déficiences du secteur éducatif. Dans ce monde-là, un nombre effarant de citoyens ne rêvent plus que d’une chose, pour eux-mêmes ou pour leurs enfants : partir.

Les Algériens savent ce qu’ils doivent à Bouteflika. Quoi qu’en pensent ses détracteurs et en dépit des sarcasmes et des clichés ressassés par une certaine presse française pour qui l’Algérie demeure une anomalie, il laissera une empreinte profonde, un pays stabilisé et reconstruit. Pour qui se souvient des conditions dans lesquelles il est arrivé à la tête de l’État, en 1999, ce n’est pas rien. Le problème est d’ailleurs moins sa personne – même si son âge, sa longévité au pouvoir, sa santé fragile et son mutisme sont aujourd’hui décriés – que le système lui-même, complexe, opaque et à bout de souffle.

C’est à un nouveau souffle, justement, qui balaie l’immobilisme et les porte vers un autre horizon, que les Algériens aspirent. Depuis trop longtemps. Ce qui a changé, c’est qu’ils le disent désormais haut et fort. Les jeunes, surtout, n’attendent plus qu’une chose : que la promesse de Sétif soit tenue et qu’on leur transmette enfin le témoin.

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