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Cet article est issu du dossier «Présidentielle au Sénégal : un « coup KO » réussi pour Macky Sall»

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Politique

Présidentielle au Sénégal : les leçons d’une victoire

Le président sortant Macky Sall salue ses supporters pendant sa campagne à Guediawaye le 20 février 2019. Les élections sont prévues pour le 24 février 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Si Macky Sall s’est imposé dès le premier tour de la présidentielle, Ousmane Sonko et Idrissa Seck ont su tirer leur épingle du jeu. Quant à Abdoulaye Wade, il semble avoir perdu de son aura…

En cette période d’harmattan, le ciel de Dakar s’est chargé d’une poussière trouble plusieurs jours durant. Après la présidentielle du 24 février, une tempête de chiffres non officiels et contradictoires s’est levée. Elle a duré quatre jours, jusqu’à ce que la Commission nationale de recensement des votes éclaircisse l’horizon en dévoilant les résultats provisoires du scrutin. Comme on l’entrevoyait dans la bourrasque, Macky Sall en est sorti vainqueur dès le premier tour en recueillant 58,27 % des voix. Suivent Idrissa Seck, avec 20,50 %, puis Ousmane Sonko, avec 15,67 %. Le tout avec une forte participation de 66,23 % – soit près de 15 % de plus qu’en 2012 – et dans des conditions jugées « calmes et transparentes » par la plupart des observateurs étrangers.

Pour les quatre adversaires du président sortant, hors de question, pourtant, de reconnaître sa réélection. Dans un communiqué conjoint, Idrissa Seck, Ousmane Sonko, Issa Sall et Madické Niang ont « rejeté fermement » ces résultats et accusé leur rival d’avoir « confisqué la volonté du peuple souverain », ajoutant qu’ils ne prendront pas la peine de formuler des recours devant le Conseil constitutionnel. « Macky Sall a personnellement verrouillé le processus électoral bien en amont du scrutin, dénonce Abdoul Mbaye, ex-Premier ministre et figure d’Idy 2019, la coalition d’Idrissa Seck.


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Un « coup KO » bien préparé

Tout a été fait pour qu’il gagne au premier tour : il a utilisé la justice pour éliminer ses adversaires les plus menaçants, comme Karim Wade et Khalifa Sall, il a modifié le fichier et le code électoral, il a institué le système ubuesque des parrainages citoyens, il a distribué de nouvelles cartes d’électeur de manière sélective… » Autant d’accusations balayées par les proches du président, qui qualifient leurs adversaires de « mauvais perdants » cherchant « des excuses » pour masquer leurs échecs.

Meeting de Macky Sall à Guediawaye, le mercredi 20 février 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Il a tout conçu et planifié lui-même. Son équipe, l’agenda, la stratégie de campagne…

Si ces critiques de l’opposition peuvent égratigner l’image de démocratie modèle du Sénégal, pour Macky Sall l’essentiel est ailleurs. Son pari est remporté. Il aura réalisé ce qu’il annonçait partout depuis des mois : réussir le « coup KO » et éviter ce second tour qui, dans l’histoire sénégalaise, a toujours été fatal aux sortants. Au-delà du renouvellement de son bail au palais de la République pour cinq ans, cette présidentielle inédite – la première avec seulement cinq candidats, conséquence du nouveau système de parrainages – entraîne surtout une recomposition en profondeur de la scène politique sénégalaise.

Sa victoire, le président l’a soigneusement préparée. Avec rigueur et méthode, en bon ingénieur qu’il fut. « Il a tout conçu et planifié lui-même. Son équipe, l’agenda, la stratégie de campagne… Il allait jusqu’à superviser le déroulement de chaque meeting », glisse un de ses proches. Dans le camp présidentiel, la réflexion a véritablement commencé début 2018. Autour de lui, le chef de l’État réunit régulièrement sa garde rapprochée et les futurs acteurs clés de sa campagne. Parmi eux : le Premier ministre Mahammed Boun Abdallah Dionne, son prédécesseur Aminata Touré, ses ministres El Hadj Hamidou Kassé (conseiller à la communication) et Souleymane Jules Diop (chargé du suivi du Programme d’urgence de développement communautaire, PUDC) ou encore son ancien ministre Abdoul Aziz Mbaye.

Une consigne : « Ne répondez pas aux critiques des opposants, restez concentrés sur votre travail »

Sur ordre de leur patron, qu’ils présentent volontiers comme un « chef d’orchestre », tous s’attellent à la tâche qui leur a été assignée. Avec une consigne appliquée à la lettre : « Ne répondez pas aux critiques des opposants, restez concentrés sur votre travail. » Grâce à l’appui d’experts américains, français et sénégalais qui ont travaillé sur les campagnes électorales de Barack Obama et d’Emmanuel Macron, la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY) se lance dans une vaste campagne de porte-à-porte.


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En tout, plus de 4 500 militants seront formés à ces techniques. Ils joueront un rôle clé dans ce succès. Disséminés à travers le pays, ils serviront de relais locaux auprès de la population, mais aussi à faire remonter des informations précieuses à l’état-major de campagne, qui seront, par exemple, utilisées pour affiner le programme du président sortant. « La campagne a été moins beaucoup moins “statique” qu’en 2012. Ce ne sont pas les gens qui venaient vers nous mais nous qui allions vers eux, maison par maison. Cela a très bien marché », se félicite un lieutenant du candidat.

OuvertureLe president sortant Macky Sall apres avoir vote a l'ecole Thierno Mamadou Sall a Fatick, Senegal le 24 fevrier 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA © Sylvain CHERKAOUI pour JA

Ils ont dépensé un argent monstre et les moyens de l’État sans aucune vergogne

Un président mobile et proche des préoccupations des populations, qui laboure le terrain au lieu de rester cloîtré à Dakar. Voilà l’image que Macky Sall est parvenu à imposer au fil de son mandat et qu’il a entretenue durant la campagne. Pour chaque meeting départemental, il arrivait avec un discours sur ses réalisations locales et sur ce qu’il comptait poursuivre une fois réélu. Le tout avec des moyens bien supérieurs à ceux de ses adversaires : un camion scène, un bus à impériale, des écrans géants, un drone pour les images aériennes… Sans oublier les milliers de tee-shirts, de casquettes et des kilomètres de pagne aux couleurs beige et marron de BBY. « Ils ont dépensé un argent monstre et les moyens de l’État sans aucune vergogne », fulmine un opposant.

Le résultat est sans appel : Macky Sall arrive – souvent largement – en tête dans toutes les régions, à l’exception notable de celles de Diourbel et de Ziguinchor. « Au-delà de notre grande coalition, qu’il est parvenu à maintenir depuis 2012, le président a d’abord gagné grâce à son bilan, analyse Aminata Touré. Partout au Sénégal, les gens ont vu ce qu’il avait fait en sept ans. » Plusieurs estiment aussi que le monde rural a été sensible à ses réalisations, comme le PUDC, le plan Promovilles (en faveur des villes périphériques), ou encore les bourses de sécurité familiale (une enveloppe annuelle de 100 000 F CFA – plus de 150 euros – accordée à environ 400 000 familles pauvres).

« Notre premier opposant »

En l’absence de Karim Wade et de Khalifa Sall, les plus sérieux rivaux de Macky Sall, dont les candidatures ont été retoquées en raison de leurs déboires judiciaires, l’opposition a été contrainte de se trouver de nouveaux champions. Le Sphinx de Thiès, très discret dans les médias, contrairement à son cadet Ousmane Sonko, ne faisait pas figure de favori pour ce rôle. Mais dans les dernières semaines de la campagne, Idrissa Seck est parvenu à s’imposer dans le rôle du joker.

Pour sa troisième campagne présidentielle après celles de 2007 et 2012, l’ex-Premier ministre d’Abdoulaye Wade, jugé « fini » par ses détracteurs avant le scrutin, a réalisé son meilleur score. Le leader du parti Rewmi assure même avoir récolté bien plus de voix qu’annoncé et a un temps réclamé un second tour face au président sortant. Selon ses propres compilations, ce dernier n’aurait obtenu que 46,68 %, et, lui, 27,68 %. Mais sa contestation des résultats provisoires, comme celle des autres opposants, s’est arrêtée là.

Idrissa Seck salue ses militants pendant un meeting. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Réputé consensuel, Idrissa Seck, issu comme Macky Sall des rangs du Parti démocratique sénégalais (PDS), d’Abdoulaye Wade, avant de faire cavalier seul, avait réussi à faire de sa coalition Idy 2019 la plus large de l’opposition. Début février, il avait obtenu le ralliement de plusieurs poids lourds recalés de la présidentielle faute de parrainages mais surtout celui, stratégique, de Khalifa Sall, qui le drapa un peu plus dans le boubou du principal rival du chef de l’État.


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Vainqueur dans son département de Thiès, où il avait perdu les législatives en 2017, Seck a aussi devancé Macky Sall dans celui de Mbacké, fief du PDS. Dans ce dernier comme dans le reste du pays, nul doute qu’il a bénéficié du vote d’une partie de l’électorat libéral, malgré l’appel à l’abstention d’Abdoulaye Wade. « Il a tout de même fait 20,50 % des voix. Il devient, de fait, notre premier opposant », estime une figure de la majorité présidentielle. Si son parti Rewmi sort renforcé de cette présidentielle, « Idy », 59 ans, a maintenant pour principal défi de capitaliser sur cette dynamique et de maintenir la cohésion d’une coalition très hétéroclite. « Cela s’annonce compliqué, estime l’un de ses membres. Maintenant que l’élection est passée, chacun va retourner jouer sa propre partition. » À commencer par un certain Khalifa Sall, qui quittera sa cellule de Rebeuss au plus tard en 2023.

Un « homme neuf » qui a tout l’avenir devant lui

Au sortir de cette présidentielle, Ousmane Sonko n’est plus une comète, comme le titrait JA en une en décembre dernier, mais bien une planète à part entière de la galaxie politique sénégalaise. L’ex-inspecteur des impôts de 44 ans, qui se présente comme le « candidat antisystème », ne cesse de gagner du terrain avec son discours de rupture aux accents patriotiques, parfois populistes. Élu député en 2017 avec 33 706 voix, Sonko a pratiquement multiplié son score par vingt en récoltant 687 065 voix lors du scrutin du 24 février.

Une vraie performance pour un homme encore inconnu des Sénégalais il y a trois ans. Il a créé son parti, Pastef-Les patriotes, à partir de rien, en 2014, et a fait campagne avec les moyens du bord. « Contrairement à nos concurrents, nous n’avons pas pu aller partout dans le pays faute d’argent. Parfois, nous étions obligés d’annuler des étapes car nous n’avions pas assez de carburant ! » assure un cadre de Pastef.

Avec 15,67 % des suffrages, le candidat « antisystème » Ousmane Sonko est arrivé troisième. © Sylvain CHERKAOUI POUR JA

Les fraudes du pouvoir ne nous ont pas empêchés de faire une véritable percée

Malgré tout, le virulent opposant a réussi à grappiller des voix un peu partout. Il rafle surtout la région de Ziguinchor, dont il est originaire. « Nous étions seuls face aux grandes coalitions de Macky Sall et d’Idrissa Seck. Les fraudes du pouvoir ne nous ont pas empêchés de faire une véritable percée. Aujourd’hui l’avenir politique, c’est Ousmane Sonko », s’enthousiasme El Malick Ndiaye, son chargé de communication.


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Leurs adversaires, y compris dans le camp de Macky Sall, sont désormais obligés de reconnaître que l’homme n’est plus seulement une « bulle médiatique » influente sur les réseaux sociaux, comme ils le décrivaient avant l’élection. « Son succès est incontestable, mais il ne faut pas non plus perdre de vue que Sonko arrive troisième sur cinq et que les deux candidats du “système” restent devant lui », tempère un opposant.

Au fil des semaines, Ousmane Sonko a fait mouche en se présentant comme un « homme neuf » qui ferait « de la politique autrement ». Très populaire chez les jeunes, certains cadres dakarois et au sein de la diaspora, il a su capter le désir de changement auxquels beaucoup de Sénégalais aspirent. Il va devoir maintenant élargir encore sa base électorale s’il compte jouer les premiers rôles en 2024. Mais aussi gommer son image d’homme radical. Le soir du scrutin, il n’a pas servi sa réputation en se livrant à des attaques indignes contre la presse, allant jusqu’à comparer la radio RFM, selon lui acquise à Macky Sall, à la sinistre Radio des milles collines, au Rwanda.

Le crépuscule de « Gorgui »

C’est sans conteste le grand perdant de l’élection : l’appel d’Abdoulaye Wade aux Sénégalais à ne pas cautionner ce « simulacre d’élection » n’a pas été suivi, comme l’a démontré la forte participation. À force de s’entêter sur la candidature impossible de son fils Karim, l’ex-président s’est retrouvé de plus en plus isolé et a provoqué le malaise au sein de son parti. Rentré à Dakar début février, il a aussi largement choqué ses compatriotes en lançant un appel à brûler le matériel électoral.

L’ex-président Abdoulaye Wade, rentré à Dakar début février. Son appel au boycott n’a pas été suivi. © Sylvain Cherkaoui POUR JA

Après un mystérieux aller-retour à Conakry pour rendre visite à Alpha Condé du 16 au 18 février, Wade a repris ses quartiers au Terrou Bi, un hôtel luxueux de la corniche dakaroise. Il n’a plus pipé mot jusqu’à un dernier communiqué trois jours avant le vote appelant ses militants à ne pas participer au scrutin. Karim, toujours au Qatar, n’a, lui, plus donné de nouvelles depuis ses vœux, le 1er janvier.


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Pour « Gorgui », 92 ans, l’heure de la retraite semble avoir définitivement sonné. Qu’ils soient de la majorité ou de l’opposition, les responsables politiques saluent poliment son œuvre mais considèrent qu’il est désormais temps pour lui de raccrocher les gants. Reste à savoir si le PDS, qu’il a géré de manière patrimoniale depuis plus de quarante ans, lui survivra. Et si Karim entend réellement reprendre le flambeau et se présenter en 2024.


Une intense campagne de porte-à-porte

Macky Sall doit en grande partie sa réélection à son succès dans la « bataille de Dakar ». « C’est notre grande satisfaction », lâche El Hadj Hamidou Kassé, ministre-conseiller à la communication du président. Rufisque, Pikine, Guédiawaye, Dakar… Macky Sall arrive premier dans les quatre départements qui forment la région de la capitale. Symbole de cette hégémonie, il l’emporte à Grand Yoff, le bastion de son opposant Khalifa Sall.

Comme dans le reste du pays, la victoire présidentielle a été forgée par une intense campagne de porte-à-porte de la coalition BBY. Les ministres Abdoulaye Diouf Sarr et Amadou Ba se sont personnellement impliqués dans leurs quartiers de Yoff et des Parcelles assainies. Marième Faye Sall, l’épouse du président, a quant à elle passé la quasi-totalité de la campagne à mener des actions à Dakar et dans sa banlieue.


Issa Sall et Madické Niang, bons derniers

Quatrième avec 4,07 % des voix, Issa Sall installe un peu plus le Parti de l’unité et du rassemblement (PUR), révélation des législatives de 2017, dans le paysage politique en cours de reconfiguration.

Le candidat à la présidentielle Issa Sall pour le Parti de l’Union et Rassemblement (PUR) présente sa version des faits suite à l’altercation de son cortège de campagne avec des militants de l’APR à Tambacounda. le 13 février 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA © Sylvain Cherkaoui pour JA

Dernier avec seulement 1,48 % des voix, Madické Niang n’aura, lui, pas réussi à être le « plan B » du PDS, qu’il prétendait incarner. Il s’est toutefois attiré la sympathie de ses compatriotes grâce à son humour et à ses petites phrases durant la campagne.

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